Mais qui se soucie des sols ? (Partie 2)

Non labour. Techniques culturales simplifiées. Semis direct. Réduction du travail du sol. Agriculture de conservation… Toutes ces appellations désignent des techniques de culture qui ont un point commun : on ne laboure plus les sols.

Mais pourquoi cesser de labourer, au fait ? 1 Parce que le labour a tendance à favoriser l’érosion des sols. Il maximalise leur lessivage, c’est-à-dire le fait que les éléments nutritifs pour les plantes soient emportés par les eaux de pluie, ainsi que les molécules d’azote et des molécules phyosanitaires éventuelles (merci la qualité de l’eau). Il diminue drastiquement le nombre des vers de terre et plus généralement des bestioles qui vivent dans le sol et qu’on appelle la pédofaune. Or, l’activité de la pédofaune participe à la décomposition de la matière organique (les résidus de cultures, racines, feuilles, etc) et contribue à aérer le sol. Par conséquent, si le labour ameublit le sol dans un premier temps, il n’est pas rare que celui-ci se reprenne en masse dans un second temps. Bref, le labour conduit à une dégradation plus ou moins prononcée des sols.

L’érosion en images

Illustration d’une partie du phénomène, les trois photos ci-dessous. Nous sommes début mai. Il s’agit d’un champ qui a été semé en maïs il y a une petite semaine. Le printemps a été exceptionnellement chaud et sec. La parcelle, qui est en pente modérée, a été labourée (donc, labour sur sol très sec ; le sol est poussiéreux en surface). Après un passage avec un outil qui casse les mottes pour faire un lit de semis, le maïs a été semé, dans le sens de la pente qui plus est. Puis, une petite semaine après, est survenu un orage, qui a donné lieu à des précipitations très abondantes pendant une vingtaine de minutes (un orage normal, quoi). Et voilà le résultat.

Sur cette photo, prise depuis le bas de la parcelle, on voit très bien les ravines provoquées par l’écoulement de l’eau. La violence de l’averse a fortement impacté la surface du sol.

Vue depuis le milieu de la parcelle. On observe que sur toute la partie basse, l’eau a raviné en provoquant des dégâts dans la culture débutante. Un grand nombre de plants sont perdus et la surface du sol a été lissée. En séchant, elle va former une croûte.

Vue du bas de la parcelle : on note qu’une grande quantité de terre a dégringolé et couvre partiellement la bande enherbée qui borde le champ. Et encore heureux qu’il y ait là un replat et une haie, sinon c’était directement dans le cours d’eau en contrebas. Cette terre est très noire, ce qui est le signe qu’elle contient une grande quantité de matière organique, désormais inutile aux plantes de la parcelle.

Alors certes, je prends un exemple un peu extrême, parce qu’il permet de voir concrètement le phénomène. Souvent, celui-ci est peu ou pas visible à l’œil nu. Mais il est bien réel quand même. Et d’année en année, de labour en labour, le taux de matière organique baisse, la qualité du sol se dégrade. Or, un sol dégradé est moins fertile, il sèche plus vite, il est plus fragile, plus sensible à l’érosion… bref, on rentre dans un cercle vicieux.

Effet supplémentaire : le retournement du sol fait remonter en surface des graines qui peuvent alors tranquillement se mettre à germer. Dans le cas de cette parcelle, le maïs a été totalement envahi de chénopode au mois de juin. Et c’est un effet typique d’un labour sur sol sec au printemps, cette prolifération de chénopodes. Passer un désherbant ? Eh non, c’est une parcelle en bio, donc pas de désherbant. En réalité, le meilleur « désherbant » aurait consisté à ne pas labourer.

Quelles alternatives ?

Ici, le phénomène aurait au minimum été atténué par un labour perpendiculaire à la pente. Mais encore mieux, on aurait pu ne pas labourer. Et pour préserver la qualité du sol (et même l’améliorer) : le garder couvert, soit avec des résidus de culture, soit avec une autre culture, transitoire, qu’on appelle un couvert végétal.

Il y avait d’ailleurs un couvert, dans ce cas. Une culture de phacélie, qui a été broyée avant le labour. Pour ceux qui ne la connaissent pas, la phacélie, c’est cette très jolie plante à fleur mauve qui se trouve ici au-dessus. Elle n’est pas que belle, elle a aussi le don de faire de longues racine qui descendent profond dans le sol, ce qui le décompacte, et de capter l’azote du sol pour le rendre ensuite après décomposition. Bref, une fleur bien sympathique.

Et pour semer du maïs alors qu’on a un couvert de phacélie, on peut, par exemple, faire ceci :

A l’avant du tracteur, un rouleau écrase la plante.

A l’arrière, un disque ouvre un sillon.

La graine est semée et le sillon refermé.

Le tout en une seule opération. Par la suite, le couvert aplati va sécher et se décomposer, pendant que le maïs poussera. Cela permet d’avoir un « paillage », qui garde l’eau, empêche les mauvaises herbes de pousser et nourrira le sol à terme. Le sol n’a jamais été nu et il n’a pas été labouré. L’orage peut bien tomber, l’eau ne va pas impacter le sol et il n’y aura pas d’érosion. Juste un arrosage… C’est ce qu’on appelle un semis sous couvert. Ce n’est pas la seule possibilité mais c’en est une intéressante et de plus en plus souvent pratiquée 2.

Alors, pourquoi cesser de labourer ? Pour toutes ces raisons-là 3 Seul inconvénient, l’agriculture de conservation est plus technique et elle bouscule les habitudes. « On a toujours fait comme ça », est sûrement une des objections les plus fréquentes. Mais ça évolue. Lentement.

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Notes:

  1. Ça c’est la blogueuse qui vient de réaliser au bout de X années d’écriture qu’elle en parle depuis le début comme si c’était une évidence. Honte sur moi.
  2. Certains diraient « Pas encore assez ».
  3. Et d’autres, plus accessoires, dont le coût, le temps passé…

9 comments for “Mais qui se soucie des sols ? (Partie 2)

  1. bobneurone
    13 mars 2018 at 13 h 41 min

    Bonjour

    voici un documentaire passé samedi 10 mars sur France 2. un agriculteur tombé gravement malade suite à l’utilisation de produits chimiques d’épandage avec une visite en Argentine où le glyphosate est massivement utilisé dans l’agro industrie ogm avec des conséquences sanitaires effrayantes.

    https://www.france.tv/france-2/13h15-le-samedi/427689-le-paysan-qui-defie-monsanto.html

    • Philomenne
      15 mars 2018 at 14 h 22 min

      Merci pour l’information.

  2. Marc Michel Petitfour
    24 mars 2018 at 9 h 19 min

    Bonjour ,
    Merci pour votre travail de pédagogie. Je ne suis pas dans le milieu agricole, mais j’ai un grand respect pour les agriculteurs et ceux qui travaillent dans ce domaine, plus particulièrement lorsque qu’ils ont le souci de la conservation de notre petite planète.
    Bien à vous.
    Marc Michel PETITFOUR

    • Philomenne
      30 mars 2018 at 18 h 29 min

      Merci à vous de me lire…

  3. Gigi
    28 mars 2018 at 21 h 27 min

    Bonjour,

    Les vaches brouttent-elle la phacélie? est-ce que c’est bon pour elle? cela me paraît une culture intéressante pour faire un couvert végétal après les foins et faire broutter les phacélie par les vaches.

    • Philomenne
      30 mars 2018 at 18 h 54 min

      Alors là, je dois dire que c’est une colle. D’expérience, je ne crois pas avoir vu une seule fois des vaches pâturer de la phacélie. Par conséquent, je n’ai aucune idée de l’appétence de cette plante, ni encore moins de sa valeur nutritionnelle. J’ai tendance à penser que si personne ne le fait, c’est que ce n’est pas formidable.
      En ce qui concerne les couverts, ce qu’on conseille de plus en plus, c’est d’éviter les couverts avec une seule plante et de préférer des mélanges comprenant différentes familles de plantes : graminées, crucifères, légumineuses… C’est bien meilleur pour les sols parce qu’on combine les vertus de ces différentes plantes. Et bien sûr, on peut choisir des plantes intéressantes pour les animaux si on a l’intention de les faire pâturer.
      Mais ce qui m’intrigue, c’est cette histoire de mettre un couvert après le foin. Si tout va bien, après le foin, l’herbe repousse, donc ce qu’on va faire pâturer, c’est cette repousse, que dans certaines régions on appelle le refoin. Et sinon, si on défait la prairie, on ne sème pas un couvert mais une culture (qu’on récoltera ensuite). C’est assez incompréhensible, je dois dire…

  4. Gilles
    2 avril 2018 at 12 h 01 min

    Bonjour,
    Je suis éleveur en Normandie et je vous lis avec intérêt depuis quelques années. Ne pas abîmer nos sols nous préoccupe tous, et semer en travaillant la terre le moins possible peut être un objectif. Le problème est que cette façon de travailler entraîne bien souvent une utilisation plus importante de chimie, notamment de glyphosate.

    • Philomenne
      3 avril 2018 at 0 h 38 min

      Tout d’abord merci, ça me laisse toujours toute chose quand quelqu’un dit me lire depuis plusieurs années.

      L’objection du glyphosate est courante et parfaitement justifiée, parce que c’est vrai et c’est un dilemme posé par les TCS : souvent, ceux qui les pratiquent l’utilisent, un peu, beaucoup, assez pour considérer qu’ils ne peuvent pas s’en passer.
      Néanmoins, il me semble que ce n’est pas si inéluctable que cela. Certains parviennent à en réduire l’utilisation et d’autres à s’en passer. Certains agriculteurs pratiquent même les TCS en agriculture biologique. J’en connais. Je n’irai pas prétendre qu’ils sont nombreux, ni, encore moins, que c’est facile. Mais il y en a. Je travaille sur le sujet en ce moment. Il est encore un peu tôt pour que j’écrive un billet sur la question mais ça viendra. (Je ménage le suspens…)

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