La traite dehors le matin

(Dans certaines régions montagneuses, lorsque les vaches sont au pâturage, elles sont traites dehors, vers quatre heures du matin et vers dix-sept heures, en général.)

La traite dehors le matin, c’est une ambiance particulière qui te prends soudainement pour te transporter dans un monde presque différent. Ça m’arrive toujours exactement au moment de sortir de la voiture. Dans la nuit, le froid m’enveloppe brutalement. J’enfile mon bleu, je sors les compteurs, je les branche à la lumière vive de la machine, les yeux éblouis encore pleins de sommeil, les gestes un peu hagards de qui a été réveillé trop tôt. La lumière crée un îlot qui isole l’endroit où l’on travaille. Les alentours plongent dans le noir, l’indéfini. Au-delà de ce noir immédiat, on distingue les étoiles dans le ciel et, symétriquement, les lumières des villages dans le fond de la vallée. Si on regarde en bas puis en haut très loin au-dessus de sa tête on peut ressentir un léger vertige de ne plus savoir où se trouve le ciel, où se trouve la terre, l’espace d’une seconde au cours de laquelle le monde semble basculer autour de soi. La plupart du temps, je m’installe vite parce que personne n’est en avance et que le temps presse : la coopérative attend le lait pour sept heures. Et ma table n’est pas encore installée que déjà les premières vaches sont branchées. Le bruit assourdissant du groupe électrogène et du moteur de la machine à traire nous isole du monde sonore en remplissant l’espace. Dans ce vacarme et la lumière crue, la réalité m’échappe et je me vois comme si j’étais ailleurs, à la fois présente et absente, saoulée par le bruit et le manque de sommeil, tout entière à ce que je fais et entraînée par des gestes automatiques, comme s’ils étaient ceux de quelqu’un d’autre. La pesée s’écoule dans la monotonie des gestes répétés : changer de tube, peser, échantillonner, recommencer. Et une vache, puis une autre, et une autre encore, lentement, le ciel commence à pâlir au bout de la vallée, la silhouette des montagnes se découpe en ombres chinoises sur ce fond uni. Dans l’air limpide du matin, le ciel, la crête des montagnes, la lumière et les couleurs s’assemblent pour former un tableau d’une extrême précision.

L’atmosphère est une eau transparente et fraîche qui lave le paysage dont les détails sont visibles avec une très grande netteté. Debout sur le flanc de la montagne, j’y abreuve mes yeux, mon cœur et surtout mon courage. Parce que ces paysages sublimes sont ma récompense, je m’en remplis le regard : ça valait la peine, finalement, de se lever si tôt pour assister à ce spectacle.
La vallée qui apparaît tandis que la nuit se retire, l’air qui se boit comme de l’eau glacée d’une fontaine, désaltérant et frigorifiant. Et les couleurs : le vert sombre des forêts en bas, le vert clair des alpages en haut, les gris de la roche, le blanc de la neige qui saupoudre les sommets, la minutie des détails dans l’air limpide. La limite basse de la neige est parfaitement horizontale et trace un trait en travers des sommets qui grimpent vers le ciel.

Photo suite 062

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2 comments for “La traite dehors le matin

  1. La Vachère
    30 octobre 2011 at 1 h 01 min

    Tellement vrai…. Ca m’est arrivé, très souvent, de passer un moment, côte à côte avec mon agriculteur, à contempler la nature…
    Parfois l’un des deux le dit : « qu’est-ce que c’est beau… »

    En général, l’alpage, ils le font parce qu’ils aiment ça…. 😉

    • Philomenne
      31 octobre 2011 at 12 h 00 min

      Oh oui ! ça me rappelle un souvenir de stage : tout un après-midi à faire des clôtures et avant de repartir, assis côte à côte dans l’herbe, le maître de stage et moi, à regarder la vallée (béton, bruit, pollution)… Je ne sais plus lequel de nous deux a dit : « Qu’est-ce qu’on est bien quand même » !

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