Du baume au cœur

Finalement, en quoi consiste mon métier ? Le « conseil en élevage », c’est quoi ?

Rencontrer cet homme/cette femme (éventuellement au pluriel) qui gagne sa vie en élevant des vaches pour produire du lait. « Valoriser » la pesée qui a été faite quelques jours avant (les quantités de lait produit par vache, les taux de matière grasse, de protéine, de leucocytes). En tirer des conclusions. Proposer éventuellement des améliorations, des changements. Aller voir les vaches, donner son avis sur les fourrages et les pâtures, les veaux, les génisses. Gérer le quota. Faire une ration. Faire les accouplements (quel taureau pour quelle vache). Répondre à ses questions, aussi bien que possible. Cela semble n’être rien du tout, ça peut n’être presque rien, ou ça peut être énorme. Certains s’en fichent un peu, ils veulent les résultats, les papiers, une ration, c’est tout. Certains sont à côté de la plaque, voudraient qu’on aille voir les cultures, qu’on conseille une variété de maïs. D’autres attendent beaucoup, questionnent et questionnent encore et on sent alors que ce n’est pas le moment de se planter, vraiment pas, que quelque chose se joue dans le conseil qu’on donne. Peut-être qu’il est perdu, peut-être qu’elle hésite trop sans savoir quoi décider. Souvent, il faut faire taire en soi le/la perfectionniste normatif/ve qui voudrait tout changer pour faire coller cet élevage à l’idée que l’on se fait à son sujet. A ce qu’il serait s’il était un « bon » élevage, impeccable et performant. Faire taire en soi le « bon technicien » tel que nous nous rêvons tous, qui explique, et maitrise, et à qui on obéirait mais qui n’écoute pas. Ecouter la vraie demande qui se cache parfois sous une autre. Souvent, il faut être soi-même performant, savoir rassembler ses idées, faire une analyse, synthétiser ses connaissances sans pouvoir consulter de documentation, avoir tout dans la tête. Parce que là, maintenant, au milieu du champ, elle demande pourquoi ses vaches n’arrivent pas à expulser la délivrance après le vêlage et qu’elle attend une réponse. Et qu’il faut récapituler en quelques secondes (atonie utérine : carence minérale, embonpoint, chlamydiose…), lui donner un diagnostic et un conseil.

Et puis il y a celle-ci, qui craque, parce que la machine à traire a été changée et qu’elle n’arrive pas à s’y faire et elle est épuisée. Et celui-là qui est en plein divorce et qui a besoin de parler. Ce type qui ne s’entend pas avec son associé et qui ne sait pas s’il doit rompre l’association ou continuer et qui demande un avis. Il y a celle qui pleure. Il y a celui qui se suicide après avoir ouvert ses livres de compte sur la table.

Voilà maintenant deux semaines que j’ai repris le travail. Et il m’arrive une chose à laquelle je ne m’attendais pas : je retrouve un vrai plaisir à faire mon métier. Pendant plus d’un an, avant mon départ pour la grande école, celle des ingénieurs, on s’est acharné à me faire croire que j’étais nulle, avec tant de talent que j’avais fini par l’intégrer véritablement. Si bien que j’étais partie avec cette amertume, dégoûtée, écœurée, autant qu’épuisée. Si bien que j’étais revenue à contre-cœur. Or… le plaisir m’est tombé dessus par surprise, quand certains automatismes sont revenus, quand j’ai repris contact avec les vaches et avec les éleveurs. Avant-hier, j’étais en train de faire des accouplements, assez rapidement parce qu’il y en avait beaucoup et que je ne voulais y passer trop de temps, quand l’éleveur assis à côté de moi m’a interrompue :

« Vous avez l’air d’être vraiment bonne en accouplements… » J’ai failli l’embrasser.

Le plaisir est revenu et ça me fait chaud, ça me met du baume au cœur. J’ai toujours l’intention de partir, oui, mais je partirai réconciliée avec mon métier et non pas sur de l’amertume. Et ça, ça change tout.

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5 comments for “Du baume au cœur

  1. La Vachère
    30 octobre 2011 at 0 h 56 min

    Quand je suis arrivée au Service, jamais je n’aurais pensé qu’ils me parleraient autant ; même encore maintenant, je suis parfois presque choquée des confidences qu’ils peuvent me faire, mine de rien, quand on regarde le troupeau côte à côte, qu’on se boit un café au petit dèj, ou qu’on va voir des génisses…

    Je me suis affinée, des fois je dis rien, je laisse passer, parce que je sais que c’est « sensible », qu’ils préfèreraient sûrement oublier qu’ils me l’ont dit.
    D’autres fois, j’encourage, un mot, une question… pour faire couler un peu plus, parce que ça les soulage…

    Et quand j’en parle à mon homme, le soir, que je lui dis « untel a dû faire euthanasier cette vache », ou « celui-ci est fatigué »… que je lui donne mes ressentis, des bribes de confidences qui m’ont été faites, il ne comprend pas l’importance qu’elles ont.

    Parfois, le soir dans notre lit, je me mets à pleurer, une phrase simple, anodine, que je lui répète : il ne comprend pas que, derrière, un onde s’est écroulé…

    Vous me donnez plein d’idées d’articles, merci !

    • Philomenne
      30 octobre 2011 at 17 h 15 min

      Oui, moi aussi j’avais été surprise. Mais en fait, pour la plupart, ils voient peu de monde et encore moins de monde qui passe du temps à la ferme avec eux. Alors parfois, une oreille extérieure, ça fait du bien. (Et ça me semble normal que ton homme ne comprenne pas. Je ne sais pas pourquoi mais il faut « être dedans » pour se rendre compte).

  2. 2 octobre 2012 at 13 h 07 min

    Il n’y a guère qu’en agriculture qu’un homme peut dire à une femme « vous êtes bonne en accouplements » sans se prendre un coup mal placé

  3. La Vachère
    2 octobre 2012 at 13 h 09 min

    Dans le même genre, hier on m’a fait le coup : « viens me tenir la queue s’il te plait » 😀

    • Philomenne
      2 octobre 2012 at 17 h 17 min

      Gaëlle et la Vachère, merci pour ce gros éclat de rire. Je n’y avais pas pensé (surprenant d’ailleurs, quand on me connait !) mais vu sous cet angle, effectivement… « Tiens-moi la queue », moi aussi, on me la fait souvent. Je devrais faire une petite compilation à l’occasion.

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