Joël

La tête perdue dans les pulsations de la machine à traire, je m’ennuie profondément. Joël est lent, lent, d’une lenteur exaspérante. Deux heures et demi pour traire vingt-huit vaches. Sa lenteur et sa maniaquerie m’épuisent. Comme s’il avait toute la nuit pour cela, il prépare longuement quatre vaches. Tremper les trayons un par un, essuyer avec du papier, tirer les premiers jets et vache suivante. Puis les branche l’une après l’autre. Quand elles sont traites, chacune à son tour, il les débranche et met les griffes de côté, suspendues au mur de l’étable. Il attend que la dernière soit traite pour tremper tous les trayons dans la solution iodée. Et c’est seulement après avoir fait tout ça qu’il commence à préparer les quatre vaches suivantes. Il pourrait, comme tous les autres éleveurs, profiter du temps de traite des premières vaches pour préparer les suivantes et brancher la cinquième dès que la première a fini de donner son lait. Il serait plus efficace, il gagnerait du temps… mais non. Et je sens que cette manière de faire est si profondément ancrée en lui, si fortement dépendante de la névrose obsessionnelle qui guide ses gestes que je n’ai même pas pris la peine de lui en parler. Je sais que c’est inutile. Alors je patiente en bouillant d’agacement. Pour tromper mon attente, je me déplace lentement ; jamais je n’écris aussi bien sur les listes de pesée que lorsque je vais chez lui. Je laisse mes pensées vagabonder. Au rythme binaire de la machine à traire (tcham-pouf, tcham-pouf, tcham-pouf), je marque le temps intérieurement comme s’il s’agissait de musique. Je guette les derniers rayons du soleil qui filtrent à travers la vitre empoussiérée.

Un mégot permanent collé sous sa moustache, Joël traîne la savate et me redemande encore comment se passent les choses chez tel ou tel de ses voisins. Il sait très bien que je n’ai pas le droit de répondre à ses questions, ni de lui dire si Henri a eu beaucoup de vêlages, ni de lui faire savoir si Marie-Monique va bientôt sortir ses vaches. Il le sait mais il pose quand même la question. Pour éviter de le contrer je botte en touche, je réponds si vaguement que ça ne dit rien, je dis que je ne sais pas. Il n’est pas dupe, c’est sûr, mais comment insister ? Au final, il sera au courant de tout ce qui fait la vie de ses voisins, je n’en doute pas. Mais l’information n’étant pas venue par moi, l’honneur -le mien- sera sauf. J’esquive la dernière question en partant résolument, un tube à la main, vers ma table et mon pichet. J’ai de toute façon encore ses plaintes à éponger : ça ne fait pas de lait, ça fait trop de cellules, les vaches sont malades, mon compteur à lait les perturbe, ma présence les empêche de donner leur lait… j’aurai tout entendu, toutes les jérémiades possibles venant d’un éleveur. Au début, toute à mon enthousiasme de débutante, j’ai essayé de l’aider. Je lui donnais ses résultats par téléphone ou je montais les lui apporter. Je conseillais de changer ceci ou de faire comme cela. Il avait toujours quelque empêchement à objecter, un obstacle en forme de « oui, mais » rédhibitoire. Quand, un jour où je l’interrogeais sur l’alimentation de se vaches il m’a achevée en décrétant qu’il ne croyait pas au calcul des rations, j’ai répondu du tac au tac qu’il n’était pas nécessaire d’y croire puisque ce n’était pas une religion. Et j’ai pris fermement la résolution de ne plus rien faire. Il est si bien dans son malheur qu’il serait cruel de l’en sortir contre son gré. Depuis, j’arrive, je pèse et je repars, rendez-vous au mois prochain. Pendant la pesée, je slalome entre ses plaintes et ses questions indiscrètes.

Intérieurement je bats le tempo du pulsateur : deux coups par seconde, on est à cent vingt sur le métronome. Je regarde les vaches. Certaines d’entre elles ont un comportement étrange : tête tirée vers le haut et bouche ouverte, elles sortent une langue tirée à l’extrême et dessinent avec, interminablement, des espèces de huit d’une commissure à l’autre. Ce mouvement peut durer des minutes entières et semble ne jamais devoir s’arrêter, comme si, une fois lancé, il était impossible à juguler. Ce n’est pas la première fois que je vois les vaches de Joël se comporter de cette manière mais je n’ai vu que les siennes se lancer dans ces ballets hypnotiques. Je ne sais pas dire si je me sens solidaire de ces vaches qui sont attachées là mais quoi qu’il en soit, je ne suis pas la seule à m’ennuyer ferme dans cette étable.

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3 comments for “Joël

  1. Panthera Pardhus
    4 septembre 2011 at 21 h 52 min

    Dis, Philomenne, tu nous ferais pas un bouquin avec tes portraits? (Allez.. steplaît…)

    • Philomenne
      5 septembre 2011 at 11 h 29 min

      Rhoo, toi, ma Panthera… Tu es trop gentille. Mais il en faut combien pour un bouquin ? Une bonne trentaine ? Il va falloir que j’en écrive encore un certain nombre alors… on verra ça l’année prochaine, ok ?

  2. 16 janvier 2012 at 12 h 31 min

    Sur la ferme où j’ai passé le mois de décembre, j’ai un veau qui fait ça avec sa langue aussi…
    Chaque fois que je le voyais faire, je pensais à ce portrait… 😉

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