Pourquoi les vaches mangent-elles du maïs ?

maisCeux qui ont répondu « Parce qu’elles ont faim » ou « Parce que c’est ce qu’on leur donne », vous avez raison mais là n’est pas mon propos. Et si vous avez répondu « Parce que ça fait du lait », c’est que vous êtes éleveur ou technicien d’élevage.

Non, sérieusement, une vache, ça mange de l’herbe. Elle est faite pour ça, la vache. Qu’elle soit fraiche ou sous forme de foin, de l’herbe, pas du maïs. Alors pourquoi ?

Faisons d’abord un tour par ce fameux maïs. Récoltée un peu avant maturité (c’est-à-dire en ce moment), la plante entière est coupée en tronçons d’environ trois centimètres, qui sont mis en tas, tassés à fond et bâchés. En deux à trois semaines, le maïs fermente à l’abri de l’air (« fermentation anaérobie ») ; il est alors prêt à être consommé, à raison de quarante-cinq à cinquante kilos par vache et par jour si on ne donne que ça (en matière sèche, ça fait dix-sept à dix-huit kilos). Tout est ainsi consommé : la tige, la feuille, le grain, la rafle.

Continuons maintenant la promenade en passant par l’estomac de la vache. Comme tous les mammifères, la vache a besoin que son alimentation lui apporte des glucides et des protéines (et puis des vitamines, minéraux, etc. que je laisserai ici de côté). Ces glucides et protéines servent à nourrir la vache. Ils servent également à nourrir des bactéries qui se trouvent dans l’estomac de la vache et qui sont ensuite digérées par elle. C’est grâce à cet ingénieux système qu’un ruminant sait transformer la cellulose en muscle. Seulement pour que ça marche, il faut un équilibre dans la ration de l’animal entre glucides et protéines.

Revenons maintenant au maïs. Le maïs est un aliment déséquilibré : beaucoup de glucides mais très peu de protéines. Donc si on donne essentiellement du maïs à la vache, il va falloir rajouter un aliment protéiné pour faire l’équilibre. Quel est l’aliment qui contient le plus de protéines pour un coût moindre ? Le tourteau de soja (je sens que vous commencez à comprendre), ou éventuellement, de colza.

A l’inverse, l’herbe contient beaucoup de protéines, mais aussi des glucides. C’est un aliment plus équilibré, même si on doit rajouter un peu de glucides par périodes (mais celles-ci se trouvent dans les céréales qui peuvent être cultivées à la ferme ou localement, ce qui représente une moindre dépendance que le soja qui est très peu cultivé en France). Les éleveurs qui choisissent de donner de l’herbe ne sont donc pas dépendants du soja. Et enfin, comme l’herbe est une plante vivace, il n’est pas utile de ressemer plus souvent que tous les dix, quinze ou vingt ans. Alors que le maïs, qui est une annuelle, doit être recommencé chaque année.

Donc, si un éleveur nourrit ses vaches au maïs, il est obligé d’acheter tous les ans des semences de maïs, des engrais, des désherbants, mais aussi des aliments dits « concentrés » à base de tourteau de soja et/ou de colza. Des milliers d’euros, multipliés par le nombre d’élevages qui travaillent de cette manière (c’est-à-dire presque tous, en conventionnel), quelle manne ! Et il va de soi que le soja donné aux animaux, généralement en provenance d’Amérique du sud, est presque intégralement OGM.

A ce stade, pas besoin d’être agronome pour comprendre l’intérêt du maïs… pour les semenciers, les vendeurs de produits phytosanitaires et les fabricants d’aliments pour animaux. Un éleveur qui donne du maïs est fortement dépendant de ces firmes (des grosses firmes), contrairement à celui qui donne de l’herbe.

Alors, depuis des décennies, on explique aux éleveurs que le maïs, « ça fait du lait », alors que l’herbe, non. On ? Les marchands d’aliment, les écoles, les techniciens, bref, la totalité de la profession, souvent de bonne foi, d’ailleurs. Après tout, éleveurs et techniciens vont dans les mêmes écoles et reçoivent la même formation. Et tout le monde vit dans cette croyance qui n’a rien de fondé. L’herbe, ça fait du lait aussi, pour peu qu’on sache la gérer, la récolter, la stocker.

Le problème, c’est qu’aujourd’hui, le système sature. A cause de ces dépenses liées (entre autres) au maïs, le coût de production du lait avoisine 300 € pour mille litres. Le prix de vente, quant à lui, est aux environs de 350 € en ce moment, ce qui est élevé. Mais ce prix est fortement variable. Parfois il est autour de 300 €, parfois en dessous. En 2009, pendant la « crise du lait » (quand on a vu les éleveurs épandre du lait en guise de protestation, rappelez-vous), il était de 230 €. La marge est donc souvent faible, voire nulle ou parfois même, le coût de production est supérieur au prix de vente. Et d’autre part, le prix du lait ne suit pas du tout celui des approvisionnements. Et demain ? Si le prix du lait baisse fortement, comme en 2009, ça ne passe pas. Si le prix du pétrole augmente fortement (et cela arrivera, on peut en être sûr), ça ne passe plus du tout. Si le prix des engrais, des semences augmente (et cela arrivera puisqu’il suit celui du pétrole), ça ne passe plus non plus.

Alors demain, la solution serait de refaire manger de l’herbe à la vache et de chercher l’autonomie. Certains essayent, timidement, de montrer cette direction. Mais, même si on fait abstraction de la résistance au changement, inévitable, la plupart des instances susceptibles d’influencer ce mouvement n’y ont pas intérêt. Pourquoi un marchand d’aliments pour animaux expliquerait-il à un éleveur qu’il pourrait adopter un système lui permettant de se passer de lui ? Quant au contrôle de performances, il fait l’autruche pour des raisons essentiellement idéologiques et pour ne pas contrarier ses clients.

Oui mais. Si le coût de production du lait passe durablement au dessus du prix de vente, les conséquences seront terribles : difficultés économiques pour les éleveurs, faillites, suicides… Il n’y a pas de quoi être optimiste pour l’avenir.

Au fait : ne dites pas à mon patron que je vous ai dit tout ça…

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21 comments for “Pourquoi les vaches mangent-elles du maïs ?

  1. 19 septembre 2011 at 12 h 29 min

    C’est un peu pour tous ces aspects que je suis bien contente d’être sortie du système …
    c’est trop difficile d’aller dans un sens quand on pense l’inverse
    maintenant je suis en paix avec ça et nous travaillons dans l’intelligence , le raisonné et le raisonnable, qui, si on sait le faire rapporte aussi de l’argent .

    Et toi , comment vis-tu ça ?

    • Philomenne
      19 septembre 2011 at 20 h 31 min

      Je suis ravie de voir qu’il y a quand même, lentement, des éleveurs qui arrivent à remettre en cause le « dogme maïs ». Et qui vivent aussi bien que les autres (ou même mieux).

      Moi, en tant que technicienne au contrôle de performances, je verse lentement dans la schizophrénie. Mais je fais tout pour m’en aller. Avec mon diplôme tout-beau-tout-neuf, je vais bien y arriver à un moment ou à un autre…

  2. 19 septembre 2011 at 14 h 02 min

    Et oui, les vaches n’ont pas toujours mangé du maïs! 🙂 Nous avons il y a quelques années travaillés avec quelques élèves ingénieurs agronomes sur la transition du maïs vers l’herbe en Normandie. Les résultats étaient étonnant. En produisant mieux et moins, les agriculteurs avaient de meilleurs revenus! PLus de détail dans l’article que j’avais écris pour présenter ce résultat:

    https://jardinons.wordpress.com/2008/11/23/decroissance-herbagere-en-pays-de-caux/

    • Philomenne
      19 septembre 2011 at 15 h 00 min

      Oui, j’avais déjà lu votre étude et je l’avais trouvée très intéressante. J’ai un seul petit problème avec le fait que vous affirmiez qu’avec l’herbe, les niveaux de productivités sont « beaucoup plus faibles » qu’avec le maïs. C’est un postulat qui est loin d’être vérifié et qui mérite, selon moi, d’être discuté et remis en cause, chiffres à l’appui. Ce qui est vrai en revanche (je pense qu’on peut s’accorder sur ce point), c’est qu’avec l’herbe, il y a de plus grandes variations selon les périodes, ce qui est parfois difficile à « supporter » pour les éleveurs utilisateurs de maïs et habitués à la régularité de production qu’il permet.

      • 19 septembre 2011 at 18 h 26 min

        Tout dépend de quelle productivité on parle. Avec l’herbe effectivement, si on voulait atteindre a même productivité par unité de surface au niveau de l’agriculteur il faudrait plus de surface. La productivité Maïs+Soja est beaucoup plus grande. Si on compare avec les surfaces totales engagées (y compris celles nécessaires pour le soja importé du Brésil) pour produire un litre de lait alors la productivité du système herbager est bien supérieur. Du point de vue financier pour l’agriculteur c’est aussi plus productif car il a un meilleur retour sur investissement. Pour la collectivité également c’est un mieux car la limitation des importations de Soja permet d’améliorer le déficit de la balance commerciale et la dépendance énergétique francaise. On peut tout à fait admettre (car les chiffres sont là) que la productivité d’un hectare d’herbe est inferieure à celui d’un hectare de maïs tout en analysant objectivement qu’il est tout de même plus productif de cultiver de l’herbe.

  3. isa
    21 septembre 2011 at 7 h 38 min

    bonjour, et merci de ta visite à la ferme du grand pré… je reviens sans tarder découvrir ton blog..

    • Philomenne
      21 septembre 2011 at 10 h 34 min

      Bienvenue Isa. Merci à mon tour pour ta visite.

  4. bernhard
    12 novembre 2012 at 14 h 23 min

    Ruser avec le mauvais temps pour faire du bon foin. Gérer avec beaucoup de science ses pâturages. Faire enfin un bon lait que l’on ne destine pas à être versé dans le grand pot avec le jus blanc de maïs. Le bonheur c’est l’odeur du foin en train de sécher. Mais ça c’est pour les rêveurs. Le vrai défi digne d’un ingénieur est d’arriver à bourrer ces foutues vaches (haaa l’encombrement) de tant de bouffe qu’elles soient capables de nous pisser 70 l de lait en début de lactation et ce n’est qu’un début. Il faut les prendre ces prosélytes de la religion du maïs qui ne sont pas tranquilles avant d’avoir converti toutes les vaches du monde au maïs, ils faut les prendre et en clouer un par semaine à la porte de la grange au foin et ce jusqu’à ce qu’il demandent grâce

    • Philomenne
      12 novembre 2012 at 20 h 38 min

      Ruser avec le mauvais temps ou faire du foin (et de la luzerne) séché en grange…

      Merci pour votre commentaire. Juste sur la fin, c’est sans moi : je suis intrinsèquement non violente.

  5. Naomi
    20 mai 2014 at 9 h 28 min

    troll 3

    • Philomenne
      20 mai 2014 at 9 h 35 min

      Alors.

      1) J’accepte volontiers la critique quand elle est constructive et argumentée.

      2) En revanche, je ne vous laisserai pas m’agresser gratuitement.

      3) Votre fanatisme vegan, vous allez l’exercer ailleurs, merci.

  6. 20 mai 2014 at 9 h 31 min

    Oooooh, joliiii !!! 😀

    • Philomenne
      20 mai 2014 at 12 h 00 min

      Et voilà, mon premier troll. La rançon de la gloire… (En tout cas, je vois tellement souvent ce genre d’agressions de la part des vegans que je serais presque tentée de penser que le véganisme, ça rend pas heureux…)

      • 20 mai 2014 at 9 h 38 min

        C’est ce que je me suis souvent dit aussi. Vu la violence des vegans, ils doivent avoir un manque quelque part…

        • Philomenne
          20 mai 2014 at 16 h 00 min

          Manque de câlins-bovins ? 😉

  7. Naomi
    20 mai 2014 at 13 h 19 min

    Désolée que vous vous soyez sentie agressée, ce n’était pas mon but. Je ne comprends décidément pas votre conception de la violence… ni pourquoi vous attaquez « les vegans ». Je n’appartiens à aucune communauté, je fais mes propres choix en pleine conscience et surtout en toute humilité. Je vous souhaite à tous une belle évolution.

    • Philomenne
      20 mai 2014 at 15 h 00 min

      Si votre but n’était pas de m’agresser, alors quel était-il ? Je m’interroge, étant donné le vocabulaire utilisé, le « ton » et l’absence d’argument… Sans compter qu’il n’y avait guère de rapport avec le contenu du billet.

      Vous n’êtes pas vegan, alors ? Vous mangez de la viande ?

      • Naomi
        22 mai 2014 at 2 h 40 min

        Quand j’ai écrit que vous (sous-entendu les éleveurs) traitez les animaux comme des esclaves, il s’agit d’un fait, d’une réalité et non pas d’une agression. Voici la définition Larousse du mot esclave : « Personne de condition non libre, considérée comme un instrument économique pouvant être vendu ou acheté, et qui était sous la dépendance d’un maître. » Votre article en témoigne largement.
        Vous êtes libre de faire ce que voulez, je me garderais bien de vous juger. Seulement vous ne pouvez décemment pas prétendre être « intrinsèquement non violente » et pratiquer l’esclavage des animaux. C’est un choix libre et conscient que vous avez fait, il faut l’assumer: acceptez votre nature violente ou changez de métier car les deux ne sont pas compatibles.
        Le but de mon commentaire était simplement de vous faire comprendre que votre raisonnement est incorrect. Par ailleurs, mon régime alimentaire n’a strictement rien à voir avec le sujet de votre article, je vous assure que je ne suis pas une vache !

        • Philomenne
          22 mai 2014 at 9 h 10 min

          1) Vous n’avez absolument rien compris : je ne suis pas une éleveuse !

          2) « Personne de condition non libre… » ça suppose que la vache est une personne, ce que je récuse. Une vache est un animal. Donc elle ne peut pas être esclave.

          3) « Non libre »… Vous avez déjà vu à quoi ressemble une clôture ? Très franchement, une vache de 800kg qui voudrait s’en aller, clairement, ce n’est pas ça qui va l’en empêcher. Si elle reste, c’est qu’elle le veut bien. Comme Jocelyne Porcher l’a montré, il y a un contrat tacite entre l’homme et l’animal, dans lequel l’homme offre nourriture et protection contre les prédateurs.

          4) A part ça, que vous le vouliez ou non, vous tenez le discours traditionnel des vegans qui, personnellement, m’insupporte parce qu’il est totalement irréaliste. Sortez de la ville, allez voir à la campagne comment les choses se passent, mettez les pieds dans le fumier et on en rediscute.

          • Delphin
            1 septembre 2015 at 11 h 53 min

            Bonjour Philomenne,

            Citation : 2) « Personne de condition non libre… » ça suppose que la vache est une personne, ce que je récuse. Une vache est un animal. Donc elle ne peut pas être esclave. »

            Le statut de l’animal est en train d’évoluer.

            « l’esclavage est un système socio-économique reposant sur l’exploitation d’êtres vivants »

            Une vache d’élevage industriel est bien mise en situation d’esclavage.

            On ne peut passer devant un élevage industriel sans penser à un camp de concentration.

            D’après l’écrivain sud-africain John Maxwell Coetzee, prix nobel de littérature en 2003, « c’est dans les abattoirs de Chicago que les nazis ont appris comment gérer les corps. La néantisation de l’individualité humaine n’est que prolongement de la chosification des animaux. Réduire l’homme à l’animal, c’est d’abord réduire l’animal en un moins-que-rien ».

            Il y a une contradiction entre votre argument « une vache est un animal. Donc elle ne peut pas être esclave » et celui se réclamant de Jocelyne Porcher « il y a un contrat tacite entre l’homme et l’animal ».

            Si l’animal, car non humain, ne peut avoir le statut d’esclave, il ne peut non plus contracter, fusse tacitement.

            Le fait que vous utilisiez ou contredisiez l’argument suivant votre intérêt idéologique du moment discrédite votre objectivité supposée.

            Cordialement,

            Delphin, ni vegan, ni végétarien

          • Philomenne
            2 septembre 2015 at 16 h 52 min

            Depuis que j’ai écrit ce billet (il y a 4 ans !), le statut juridique de l’animal a effectivement évolué. Cependant, il n’est toujours pas considéré comme un humain.
            Je récuse absolument la comparaison entre l’élevage industriel et les camps de concentration. On peut ne pas approuver l’élevage industriel (c’est mon cas) mais ce n’est pas une raison pour utiliser n’importe quel argument. Je ne vais pas entrer dans les détails des différences entre les deux, c’est totalement inepte. Et la prochaine fois fois que vous passez devant un élevage, ne vous contentez pas de passer. Entrez, discutez avec l’agriculteur (ou l’agricultrice), demandez à visiter. Après ça, vous pourrez en parler.

            Je ne vois pas en quoi le fait que l’animal ne soit pas humain l’empêcherait de contracter avec l’homme, au sens sociologique du terme. D’ailleurs, je pense que Jocelyne Porcher ne dit pas autre chose. Par exemple, la vache est un animal, elle accepte nourriture et protection (et encore une fois, si elle veut s’en aller, elle peut) contre son lait. Pas besoin d’être humain pour contracter, encore une fois je précise : au sens sociologique du terme.

            (Qu’est-ce que c’est que cette histoire d’objectivité ? ça n’existe pas, l’objectivité. C’est une vue de l’esprit.)

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