La colère et l’impuissance

Il est bouillonnant, il est plein, il déborde de colère, de rage et d’impuissance, de désespoir, aussi. Ses traits sont tirés, ses yeux rouges. Je me suis demandé si c’était l’alcool mais je ne crois pas. C’est juste qu’il n’a pas dû dormir depuis des jours, des semaines… Il souffre, dans son corps (une sciatique) et dans son moral. L’an dernier encore, il était associé avec sa femme et un voisin. Et puis, le voisin a rompu l’association, est parti avec ses terres et son quota mais sans ses vaches. Alors voilà, depuis ce moment-là, il nourrit, soigne et trait trente vaches qui ne lui appartiennent pas, en plus des siennes. Il ne peut pas les vendre puisqu’elles ne sont pas à lui, il ne peut pas obliger leur propriétaire à les reprendre, il ne peut pas les tarir parce qu’elles doivent rester productives, il ne peut pas ne pas les nourrir, ni ne pas les soigner, ni ne pas les traire parce qu’« elles n’y sont pour rien », dit-il. Il est écartelé entre sa colère et sa conscience et sa conscience l’emporte. Donc il nourrit, soigne et trait. Oui mais… il n’a pas assez à manger pour tous ces animaux-là. Et il fait trop de lait, avec toutes les vaches qui sont là, comparé au quota qui lui reste. En décembre, son quota sera fait et il se demande ce qu’il doit décider. Jeter son lait pendant quatre mois ? Acheter et élever des veaux pour la boucherie ? Livrer en trop plusieurs dizaines de milliers de litres de lait et payer des pénalités ? C’est un problème insoluble. Il a implanté des cultures sur les terres de la société, la récolte a été faite par l’associé envolé ; adieu le paiement. Tous ses comptes sont dans le rouge. Et il doit attendre, attendre que la justice fasse son boulot. Lente, la justice, très lente, trop lente quand on travaille avec du vivant, parce que le vivant n’attend pas. La justice mettra des mois à lui donner raison, à obliger l’ex’ associé à récupérer ses animaux, ou à donner l’autorisation de les vendre. Et en attendant ? En attendant, il bouillonne de colère, il est plein de rage et d’impuissance.

Je viens lui faire son appui-conseil mensuel. Et j’ai bien du mal parce qu’il ne peut pas parler d’autre chose. J’essaye laborieusement de le ramener sur le terrain de la technique, là où je peux être un peu  utile. Son problème, je ne peux pas le régler, je ne suis pas la justice mais je peux peut-être faire quelque chose qui adoucirait un peu la situation ? Qui l’aiderait ? Il veut des inventaires et ça, je peux le faire. J’en fais plusieurs : animaux présents, animaux vendus, tout ceux qu’il veut. D’autres documents ? Prévision laitière pour estimer l’ampleur du désastre pour son dépassement de quota, qu’il ait un élément concret sur lequel s’appuyer quand il parlera avec la laiterie. Je vais voir ses vaches. Elles ont maigri parce qu’il a diminué leur ration mais elles vont bien. Je fais le point sur ses résultats techniques. C’est un bon éleveur et malgré tout, ses résultats sont bons. Je le lui dis. Je fais ce que je peux, quand il me laisse un peu d’espace pour lui proposer quelque chose de concret. Concret mais si dérisoire.

Il se met à me hurler dessus. Je patiente un peu et puis je lui dis calmement qu’il est en train d’engueuler la mauvaise personne. Il me répond qu’il ne m’engueule pas mais qu’il n’en peut plus. Et c’est vrai, je vois bien qu’il n’en peut plus. Il tient des propos qui me mettent mal à l’aise et m’inquiètent. Il me dit qu’il s’en fout d’aller en prison, qu’au moins il se reposerait, il lâche au passage un « l’année prochaine, je serai peut-être plus là ». Je n’aime pas entendre ça, d’autant que ça n’a rien à voir avec un chantage ; je suis trop impuissante à régler sa situation et il le sait, ça ne servirait à rien qu’il menace devant moi de se pendre.  Il est terriblement sincère  et ça me fiche la trouille. Ce type est à bout et je n’y peux rien. Je suis censée être une des principales références qu’il a autour de lui et je ne peux rien pour lui. Il va peut-être faire la connerie de sa vie ou se foutre en l’air un de ces jours, je le sais, et je n’y peux rien, parce que son problème, je ne peux pas le régler, même pas faire accélérer le processus.

Je suis partie après trois heures d’une des plus pénibles matinées de ma carrière, l’estomac noué et les larmes aux yeux. Je suis allée manger mon sandwich à la plage. Il faisait beau, le vent était doux et le soleil agréable. Je suis restée une bonne demi-heure à regarder les vagues et les goélands et les jeunes avec leur surf. Et puis je suis allée voir un autre éleveur, rencontrer une autre histoire, plus calme, heureusement. Le soir, j’ai appelé le responsable du secteur, pour au moins en parler à quelqu’un et pour ne pas être la seule à savoir. Il va y aller la semaine prochaine, il m’a remerciée de l’avoir averti.  Il m’a dit : « Je vais aller le voir, qu’il sache qu’il n’est pas seul et qu’on le soutient mais tu sais, on ne peut pas faire grand-chose. Il va falloir qu’il tienne bon, en attendant que la justice rende sa décision. » Je sais. Mais tiendra-t-il ?

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5 comments for “La colère et l’impuissance

  1. Ludivine
    15 septembre 2011 at 7 h 56 min

    J’ai été très touchée par ces témoignages, cette détresse. Tu es courageuse de supporter cela, que de stress tu dois éprouver quand tu entends des choses pareilles sans pouvoir rien y faire.

    • Philomenne
      15 octobre 2011 at 21 h 31 min

      Merci Ludivine. C’est vrai, c’est assez stressant sur le moment mais d’un autre côté, j’arrive sans trop de mal (et c’est tant mieux) à faire la distinction entre « son histoire » et « la mienne » et à me détacher après. ça peut paraître un peu froid, dit comme ça, mais c’est ce qui me permet, d’une part, de ne pas y laisser des plumes et d’autre part, de rester assez lucide pour pouvoir faire tout ce qu’il est possible de faire. Et puis si je me sens trop affectée quand même, il y a des exutoires. Comme l’écriture, par exemple…

  2. 26 septembre 2011 at 21 h 46 min

    Et il y en a tant dans cette situation …

    Deux de nos voisins se sont suicidés . Pour l’un d’entre eux ça a été terriblement soudain ,personne ne pouvait s’y attendre . Jamais il n’avait fait allusion à quoi que ce soit et pourtant il l’a fait . Le matin même il était allé à la foire de la petite ville d’à côté , il a discuté avec des voisins , des connaissances , il a ensuite déjeuner , s’est dirigé vers l’étable des veaux et puis c’était fini .
    Pas un mot , rien , terrible pour ceux qui reste avec leur colère et ce sentiment d’abandon avec toute cette merde …

    Nous avons des métiers où il faut savoir écouter , prendre du recul aussi ,se protéger , être là , ne rien dire si il faut mais est-ce que ça change quelque chose ? Il faut essayer de le croire

    Toutes mes pensées , pour toi , pour eux …

    • Philomenne
      26 septembre 2011 at 22 h 00 min

      Oui, c’est une chose dont on parle peu mais je crois savoir que les agriculteurs sont une des premières professions qui se suicident… ce n’est pas très gai mais c’est une réalité et pour moi, c’est le signe d’un malaise très profond, non seulement de cette profession mais aussi de notre société. C’est aussi un sujet tabou, hélas, alors qu’il y aurait un vrai travail de prévention et d’accompagnement à faire.

      Merci pour tes pensées, Mamienne.

  3. isa
    30 septembre 2011 at 18 h 39 min

    Dur surtout lorsqu’on a l’impression de se heurter à des murs et que personne ne comprend, chapeau à toi de l’avoir écouté..même si ça fait partie de ton métier, pas facile de laisser la détresse s’exprimer.

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