Henri

Je me demande à quoi il pense. Derrière ses petits yeux bleus pâles et son visage à peine expressif, je me demande quelles sont les pensées qui bouillonnent, quelles hostilités, quelle défiance, quelles escroqueries, tout ce qu’il cache. La couperose de ses joues me dit sans ambiguïté que nous ne buvons pas le même genre d’eau. Il transpire sous ses cheveux blancs qui frisottent. Son ventre déborde, ses fesses dépassent de son vieux pantalon de survêtement qui poche aux genoux. Et ses pieds sont chaussés de chaussons en forme d’espadrilles avec lesquels il marche sans précaution dans les saletés de l’étable. Je me demande qui peut avoir envie de partager son lit. Mais plus encore que son apparence, c’est sa violence intrinsèque qui me répugne et me terrifie. Lorsque je lui tends un tube, il ne le prend pas, il me l’arrache de la main. Il donne les numéros des vaches du bout des lèvres. Son regard me fuit ou parfois me fixe. Son hostilité lui transpire par tous les pores de sa peau rose. Agressif, il gueule, sur ses vaches, sur sa femme, sur moi. Rien ne va jamais.

Je me demande à quoi il pense et aussi, pourquoi il est adhérent au contrôle laitier. Pourquoi ? Puisque les résultats l’indiffèrent… Peut-être qu’il y est obligé ? Par la coopérative ? Peut-être que c’est juste par habitude, ou bien par négligence. On dirait une fuite en avant. Il passe son temps à acheter, à vendre des vaches, à les déplacer. Il est toujours en retard dans les papiers et je ne saurais pas dire si c’est exprès ou si c’est parce que ça lui échappe. Dans son étable, il y a soixante-trois vaches. Sur la liste, plus de cent cinquante. Où sont les autres ? Celles qui ne sont jamais en lactation ? Celles qui sont déclarées taries seulement deux mois après leur vêlage ? Celles qui apparaissent, puis disparaissent, qui n’ont pas de boucle aux oreilles ? Des histoires édifiantes circulent sur son compte, qui parlent de trafic de veaux, de pince à déboucler, de boucles d’animaux morts retrouvées sur des bêtes bel et bien vivantes, de fabrication clandestine de fromage, de vente officieuse de tomme et de viande… Je ne serais pas étonnée qu’une partie au moins de tout ça soit vrai.

Ce qu’il pense de moi, je le sais. Il me déteste. Sans que je sache d’ailleurs si c’est par principe –le technicien étant par définition quelqu’un d’indésirable- ou si c’est parce que c’est moi. Et bien qu’il me connaisse finalement peu, bien qu’il ne m’ait pratiquement jamais parlé, je devine qu’il me reproche déjà d’avoir demandé avec trop d’insistance des dates de vêlage, des causes de sortie, les renseignements dont j’ai pourtant besoin. Il est le seul du secteur qui me fasse peur, le seul chez qui j’arrive avec déjà mon bleu sur moi. Dans ma poche de poitrine, en plus de ma panoplie habituelle, il y a une babiole porte bonheur, une lettre, n’importe quel objet qui peut m’accompagner ; dans ma tête, un air que j’aime et dans mon planning, juste avant et juste après, deux éleveurs que j’apprécie. Pendant la pesée, je prends mon mal en patience. Je fais le gros dos quand il gueule (« m’en fiche, demain je vais chez Daniel ») et dès que j’ai fini, je m’en vais bien vite. Prochaine corvée le mois prochain.

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4 comments for “Henri

  1. isa
    26 octobre 2011 at 7 h 52 min

    Un caractériel ? Un misogyne ? En tout cas je plains sa femme….
    moi dans ces moments là, réunion qui s’annonce difficile ou autre, je mets une pierre dans ma poche, un œil de tigre…

    • Philomenne
      26 octobre 2011 at 12 h 07 min

      Bien pire que caractériel… un vrai malade mental ! Réputation à l’appui. Pas fâchée de ne plus le voir, celui-là.

      Oeil de tigre ? He… chacun son petit grigri.

  2. 28 octobre 2011 at 22 h 18 min

    Il est des gens comme ça qu’on aimerait mieux n’avoir jamais connu mais , a t-il toujours été comme cela ?
    Sa femme l’a t-elle vraiment aimé comme cela , au point de s’en marier ?

    Je n’ai heureusement pas eu à faire avec ce genre de mec , en tous cas je ne m’en souviens pas …

    Des gens avec qui je n’avais aucune affinité oui , mais pas des comme lui

    • Philomenne
      29 octobre 2011 at 12 h 08 min

      Il faut dire que c’est assez rare, ce genre de caractère, et heureusement…

      Je ne sais pas s’il a toujours été comme ça ; je ne l’ai côtoyé qu’un an.

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