Laurent

Parfois dans la vie, on a le coeur qui s’emballe alors qu’on ne devrait pas. Alors on reste là sagement, sans bouger, on fait « mhm » en attendant que ça passe…

Je me rappelle très précisément la première fois que j’ai rencontré Laurent. Je découvrais mon nouveau secteur, c’était la fin du premier mois. Depuis plus de trois semaines, je faisais la connaissance d’un nouvel élevage deux fois par jour ; j’avais la tête pleine à exploser.

Le sourire accueillant, après une franche poignée de main, il m’a présenté son exploitation en me donnant les informations à toute vitesse : SAU, SFP, nombre de vaches, quota… Autant de données techniques dont je n’ai pas retenu le moindre mot. Jamais je n’avais rencontré un éleveur capable de présenter son système de cette manière : synthèse chiffrée assortie d’un historique efficace, voilà qui impressionne. Et puis il m’a parlé de lui : une première expérience dans l’agroalimentaire, l’exploitation paternelle reprise sur le tard et ingénieur agronome de formation… Je comprends mieux, oui.

Depuis, nous avons franchement sympathisé. C’est un homme plutôt petit, la quarantaine, mince, les yeux bleus, le teint mat, à l’aise, souriant. Il est capable de disserter aussi bien sur ses vaches que sur l’art contemporain ou l’opéra. Et il prend son plaisir dans l’analyse du bilan de son exploitation. Les chiffres font son bonheur, les statistiques et la gestion, son régal ; autant dire qu’il me laisse loin derrière dans ce domaine. Le travail avec lui est un plaisir, la gourmandise du mois, d’ailleurs c’est lui que je mets sur mon planning juste après un casse-pieds. Et j’en apprends à chaque fois autant que ce que je peux lui apporter. Il est bouillonnant, il rit, il est en colère, il s’intéresse, il attend mon avis. Il aime maitriser les choses. Il connait ses forces et ses faiblesses, il est plutôt bon dans son travail. Il est franc, sincère : si un jour quelque chose ne va pas, je sais qu’il me le dira mais le fait est que tout va bien. Comme il sait dire ce qu’il veut, je n’ai pas de difficulté à lui donner ce qu’il attend. Sur ce secteur où l’hostilité est palpable et l’hypocrisie, la règle, où je dois être sans cesse sur mes gardes et surveiller toutes mes paroles, travailler avec Laurent, c’est comme passer quelques heures blottie dans un grand cocon, à l’abri du monde et en sécurité, au chaud dans un peu de douceur, quand l’extérieur est si froid.

Dans les premiers temps, il me serrait la main. Et puis un jour, allez savoir pourquoi, il avait les mains prises, il m’est pratiquement tombé dessus et a posé deux grosses bises sur mes joues. Mes joues qui ont sûrement rougi… Depuis, c’est devenu une habitude.

Un jour d’hiver, que j’étais passée en fin de journée après la traite, pour apporter je ne sais quel papier manquant, nous avons discuté un long moment devant les vaches, avec un stagiaire qui se trouvait là. Et puis au moment de partir, il a éteint la lumière et là, plongée dans le noir complet dans ce bâtiment que je ne connaissais pas, j’ai perdu pieds. Il a alors attrapé ma main pour me guider. Sa main si chaude autour de la mienne, jusqu’à la sortie, mon cœur troublé, et lui, avec ce geste, donc je n’ai jamais su s’il était totalement innocent ou pas tant que ça.

Laurent me colle au cœur quand je pars et ne me lâche pas quand j’arrive à la maison. Je pense à lui souvent entre deux interventions chez lui. Je le regarde beaucoup quand on discute. Je ne bouge pas, je fais « mhm », j’attends que ça passe, je profite d’un de ces bonheurs de la vie qu’est la collaboration avec cet homme intelligent et sympathique.

Précision pour les non spécialistes : SAU = Surface Agricole Utile

SFP = Surface Fourragère Principale

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8 comments for “Laurent

  1. 28 octobre 2011 at 23 h 41 min

    Ne serais-tu pas tombé amoureuse là ? 🙂

    Je vais être horrible en disant cela mais, si il est si intéressé, intéressant (j’ai un sérieux problème avec les accents ) c’est justement parce qu’il est allé voir ailleurs, lui …

    Mais il n’y a pas que cela , il y a des gens avec qui ça passe tout seul, on y passerait sa vie et d’autres où il faut faire un gros effort pour sortir deux phrases
    des qu’on a envie de voir, d’autres non
    des sympas mais qui n’ont rien à dire et à qui il faut sortir les mots de la bouche
    des qui ne sortent jamais de dessous leur casquette et s’amusent de nous faire parler et passer du temps pour rien (j’en ai un à la maison , il faut le voir avec les représentants , il s’amuse comme un petit fou)
    là encore on pourrait en tirer des portraits et des portraits différents 🙂

    • Philomenne
      29 octobre 2011 at 10 h 40 min

      Amoureuse, non, un coup de coeur, oui…

      Après… il a des tas de choses à dire parce qu’il est allé voir ailleurs ; c’est parce qu’il a ce tempérament-là, curieux et passionné, qu’il est allé voir ailleurs… tout s’enchaîne.

      Et sinon, je ne vois pas ce qu’il y a d’horrible dans ce que tu dis ; en tout cas je suis d’accord. Il est bon d’aller voir ailleurs avant de s’installer. Et quand je vois des jeunes qui ont ce projet, je les pousse toujours, autant que possible, à « voir du pays » avant. Rien ne me fait plus peur (ni ne m’attriste plus) que les petits jeunes qui s’installent à 20 ans sans avoir jamais rien vu d’autre que la ferme de papa, surtout à notre époque.

  2. 29 octobre 2011 at 8 h 54 min

    Encore un joli portrait … double, avec l’impression de te découvrir toi un peu plus …

    • Philomenne
      29 octobre 2011 at 22 h 45 min

  3. Bigorneau
    31 octobre 2011 at 10 h 45 min

    Bon, tu vois … heureusement que tes lecteurs t’ont encouragée à publier, il aurait été dommage de nous priver de ce portrait-ci !

    • Philomenne
      31 octobre 2011 at 12 h 44 min

      Merci. C’est vrai que là, il y a quelqu’un d’attachant…

  4. Panthera Pardhus
    31 octobre 2011 at 20 h 45 min

    C’est décidé, mon prochain métier c’est ingénieur agronome…et je veux les mêmes maîtres de stage et clients que Philomenne!!

    • Philomenne
      31 octobre 2011 at 22 h 45 min

      OK. Mais tu prends Henri et Joël aussi ?

      (Maitre de stage… maintenant que tu m’y fais penser, y a un portrait qui se perd, là… )

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