Pesée d’alpage, pesée d’orage

C’est l’été. Toute la soirée d’hier et une partie de la nuit, des pluies torrentielles ont lessivé la montagne, le tonnerre a résonné d’un versant à l’autre et lorsque nous arrivons, un peu avant trois heures du matin, nous la trouvons ruisselante, les vaches éparpillées sur l’alpage, les fils de clôture cassés, les bergers occupés à les rassembler laborieusement. Tout ce potin venu du ciel a épouvanté les animaux ; il faudra du temps et beaucoup d’efforts pour les calmer. Pendant que j’installe mon matériel, les éleveurs partent les aider et refaire tant bien que mal des parcs, le temps que le jour arrive et que l’on puisse y voir clair, décider quelque chose ; pour le moment, l’urgence, c’est la traite et le camion qui arrive dans à peine plus de trois heures pour descendre le lait à la coopérative.

Devant la machine, on patauge dans de la boue liquide. Loin au-dessus de nous, des nuages lourds et gris se déplacent rapidement. Eclairée par les phares de ma voiture, je case comme je peux ma table contre une des parois d’acier de la machine à traire et même s’il ne pleut plus, je tends tout même par prudence une bâche au dessus de ma tête pour m’abriter. Heureuse idée, car à peine la pesée est-elle commencée que l’orage reprend. Il fait froid. Je protège de mon mieux mes feuilles de pesée du vent et de l’eau. Tout est très vite imbibé d’humidité : le papier, mes vêtements,n mes cheveux, mes mains. Heureusement, je n’ai pas à aller chercher mes tubes et je peux rester à l’abri tandis que d’autres que moi prennent la peine de slalomer entre les vaches qui s’agglutinent sous l’auvent.traite-alpage-2

La situation prend un aspect surnaturel. Engoncée dans mes vêtements d’hiver, je sens le vent froid sur mes joues et dans mes cheveux, des embruns, tandis qu’il pleut à torrents tout autour. Rideau de pluie et nuit noire se confondent pour nous isoler du monde. Ne restent plus que cette pesée-ci, que ces vaches-là, que les bergers qui font leur travail, les éleveurs qui me passent les tubes, les quelques paroles qui s’échangent en produisant des petits nuages de vapeur.

Soudain, une grande lumière à notre droite, un éclair qui vient de tomber. On plaisante : « Tu vas trop vite, tu t’es fait flasher ! » De longues secondes après, le roulement du tonnerre tourne. Un autre éclair tombe, puis encore un, et encore un autre et le tonnerre n’en finit pas de résonner. La montagne chante de sa grosse voix grave. Encore un éclair à notre droite, mais cette fois-ci nous n’avons pas le temps de le commenter. Baoum ! Le tonnerre le suit presque immédiatement. Quelques secondes encore, un éclair plus éblouissant que les précédents et Baoum ! avant que nous ayons eu le temps de respirer. Cette fois-ci, plus personne ne plaisante. Les éclairs tombent de plus en plus rapprochés, aveuglants, suivis de près par le fracas colossal du tonnerre et toujours pendant que la pluie nous dégringole dessus en cataractes. Le ciel s’exprime au-dessus de nous. Je rentre la tête dans les épaules, comme si ça pouvait m’être d’une quelconque protection. Je n’ai pas peur de l’orage. J’ai même de l’attrait pour les éléments déchainés. Mais là, au beau milieu du chaudron, je ne fais pas la fière, comme personne d’ailleurs. L’orage nous tourne autour, à droite un peu plus haut, à droite un peu plus bas, chaque fois un peu plus près, du moins… me semble-t-il. Et puis un autre éclair encore, tout aussi près, mais cette fois sur notre gauche. Sur notre gauche tout près, un peu plus loin, pendant encore longtemps, en s’éloignant. Et puis c’est fini. Il pleut encore mais les éclairs tombent beaucoup plus loin sur ma gauche. Les vaches, pendant tout le temps de l’orage, sont restées stoïquement groupées autour de la machine, plutôt calmement, par contraste avec leur panique du début de la nuit, peut-être rassurées par la présence des hommes et par la routine de la traite. Immobiles sous la pluie, elles clignent des yeux pour faire obstacle à l’eau qui leur ruisselle sur la tête.

L’aube arrive tout doucement au bout de la vallée. La nuit s’en va, la traite s’avance. Déjà, on va chercher les retardataires, celles qui renâclent devant la trayeuse et qui passent toujours les dernières. Une petite vache s’avance en boitillant, péniblement. Je ne remarque au premier abord que son drôle d’air, une sorte d’abattement. Ce n’est qu’au bout de quelques minutes que je m’aperçois qu’elle a du sang dans la bouche. En y regardant de plus près, elle a aussi des écorchures un peu partout sur le corps, surtout sur les endroits pointus -les apophyses, les crêtes iliaques- des plaies lavées par la pluie. Et malgré tout, elle s’est dirigée vers la lumière et, lentement, elle nous a rejoints, pauvrette. Elle a probablement déroché cette nuit dans la débandade du troupeau paniqué. « Dérocher », c’est comme ça qu’on dit quand une vache tombe en alpage. Celle-ci s’appelle Utchy. Elle passe à la traite tout de même, puis on la garde de côté pour venir la chercher tout à l’heure et la soigner. Elle sera descendue dans la vallée mais, trop gravement blessée, elle ne s’en remettra pas. L’annonce de cette nouvelle me serrera le cœur, comme à chaque fois qu’un animal meurt prématurément.

Les dernières vaches sont passées. Il est presque six heures, il fait maintenant plein jour ; mon travail est fini pour ce matin. Le camion arrive en bringuebalant sur la route caillouteuse de l’alpage. En bas, la vallée est noyée dans de la brume laiteuse. Autour de nous, de l’eau s’écoule de partout, la végétation dégouline, la montagne pleure. Il ne pleut plus mais les nuages sont encore là, énormes et gris. Ils mangent la lumière et nous font oublier qu’on est en juillet. J’ai froid, je suis trempée, j’ai de la boue jusqu’aux chevilles et je rêve d’un grand bol de n’importe quoi très chaud. Je serai exaucée dans quelques minutes, quand je m’assiérai dans le chalet près du poêle crépitant, avec les bergers, devant le café fumant, le pain et le fromage.
Affamés et trempés, nous pourrons enfin, en dévorant, dans de franches rigolades de blagues idiotes, oublier notre frayeur, nous réjouir de savoir derrière nous cette traite longue et difficile, savourer la confraternité de ceux qui ont traversé la même épreuve.

traite-alpage

La première photo est empruntée à l’observatoire des paysages du parc de la Vanoise. (© Parc national de la Vanoise — Beatrix Von Conta, 2007), la deuxième à ce blog. Dans un cas comme dans l’autre, il fait jour ET beau, contrairement à ce qui est raconté dans ce texte. Mais c’est un bon moyen de se rendre compte de ce qu’est une traite en alpage, pour ceux qui n’ont jamais vu.

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6 comments for “Pesée d’alpage, pesée d’orage

  1. 23 novembre 2011 at 22 h 20 min

    J’avoue que je n’ai jamais pesé en alpage, ni eu le contrôleur quand j’étais là haut !

    Marrant, en trois étés passés à travailler en Haute-Savoie…

    Bon, en même temps, cette année, j’ai pas vu beaucoup le jour, je suis pas sortie de ma fromagerie….

    • Philomenne
      23 novembre 2011 at 23 h 00 min

      Eh bien je n’ai fait qu’un seul été en alpage mais je crois que j’ai eu droit à tout : orage, neige (plusieurs fois), tempête, grêle… la totale !

  2. JCC
    23 novembre 2011 at 23 h 29 min

    Si vous êtes la belle personne que je pense que vous êtes, alors vous comprendrez les mots qui suivent : MERCI

    • Philomenne
      24 novembre 2011 at 10 h 00 min

  3. gene duge
    24 novembre 2011 at 9 h 33 min

    Quel récit ! j’ai eu de la peine pour la petite vache .
    J’ai une trouille bleue de l’orage.
    Le café chaud a dû être un sacré réconfort pour toute l’équipe
    merci pour tout

  4. isa
    25 novembre 2011 at 17 h 21 min

    c’est très bien écrit, j’en ai frissonné en te lisant…

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