La crise et la souffrance au travail

Christophe Dejours est psychiatre, professeur de psychologie du travail au CNAM Paris, directeur du laboratoire de  psycho-dynamique du travail et de l’action. Il a été l’un des premiers à s’intéresser à la souffrance au travail. Il était ce midi l’invité de la série intitulée « la crise et nous »1 sur France Culture.

D’après lui, la situation est aujourd’hui contrastée mais sur le fond, il n’y a pas de modification sur les contraintes subies par les salariés. La situation continue à s’aggraver, il n’y a pas moins de suicide au travail et les consultations spécialisées débordent. Il y a plus de pathologies mentales, qui sont essentiellement des pathologies de surcharge, parce que les gens travaillent de plus en plus. Trois types de pathologies sont très répandues : le « burn out », les troubles musculo-squelettiques et le dopage (on se drogue pour tenir le coup). Ce phénomène concerne toute la population au travail, depuis l’ouvrier jusqu’au cadre.

Les causes de cette souffrance sont essentiellement la désorganisation du travail (les restructurations fréquentes, par exemple), l’inflation de la quantité d’information en même temps que son éparpillement, toutes choses qui ont tendance à diminuer la part du temps de travail consacrée à la production, au profit de la gestion du travail lui-même.  Les entreprises sont en effet envahies par la gestion (gestion des tâches, du temps de travail, etc.) et donc par les tâches administratives, la nécessité de rendre compte en permanence vide le travail de son sens.

Certes, les questions de souffrance au travail étant maintenant connues depuis un certain nombre d’années, on a légiféré. Mais la loi est essentiellement prescriptive. Et qui dit « prescription dit « actions » et « évaluation des actions », donc travail pour en rendre compte, donc inflation du travail administratif… La loi a par conséquent un effet pervers, en ce sens qu’elle nourrit la machine gestionnaire et administrative qui est précisément une des causes du malaise.

Il y a une inflation de la mise en concurrence entre les personnes, ce qui entraine une augmentation de la méfiance, de la solitude, une dégradation des relations d’entraide… et plus de travail pour chacun.

Certaines choses changent, bien sûr, les problèmes sont portés sur la place publique par des journalistes, des documentaristes, des juristes… mais les progrès sont minces. Il faudrait penser autrement l’organisation du travail, notamment son évaluation. L’évaluation individualisée des performances est néfaste et il faudrait différencier l’évaluation du travail et celle du résultat du travail. L’évaluation est certes une reconnaissance, à condition de ne pas se cantonner au qualitatif et de proposer d’autres critères.

Par exemple, il est avéré que l’on travaille pour quelqu’un (pour un client, un patron, des subordonnés…) et il se crée une coopération avec la/les personnes pour lesquelles on travaille. C’est à l’intérieur de cette coopération que se fait le travail productif. Comment évaluer le résultat de cette coopération ? Par exemple encore : que faire des moments de communication informelle -les « bavardages » autour d’un café ou de la photocopieuse…- entre les salariés d’une  entreprise ? Se parler permet de transmettre les informations importantes, de hiérarchiser celles qui sont déjà existantes ; c’est dans ces moments informels que se crée et s’organise la coopération. Or, ces temps informels sont précisément ceux qui ont été chassés de l’entreprise par les gestionnaires et la nécessité de la gestion. Il est alors d’autant plus logique que l’entraide disparaisse au profit de la concurrence.

Aujourd’hui, certaines expériences-pilotes se mettent en place. Mais il faudrait beaucoup plus que cela, notamment une vraie politique publique, pour vraiment arranger les choses.

Les propos tenus ici par Christophe Dejours sont un prolongement de ses publications, des thèmes sur lesquels il travaille depuis assez longtemps. J’avais prévu d’en faire un seul billet mais son intervention est tellement riche qu’il me faudrait bien trois pages. Je m’arrête donc là pour aujourd’hui…  et j’y reviendrai un peu plus tard. En attendant, son intervention est écoutable, avec toutes les autres de la série, sur le site de France Culture.

 

1) Tous les midi, cette semaine et la semaine prochaine, entre 12h 45 et 12h 55, plus un bonus de 25 minutes sur le site de la radio.

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