7 novembre

Je me souviens encore de ce 7 novembre-là.

3h30 du matin. Nous sommes à quelques lacets au-dessus du village, à presque 1 200 mètres d’altitude, prêts à commencer, Jacques et son fils, la traite, et moi, la pesée. Les vaches ont été démontagnées1 il y a un mois et demi et pour encore quelques jours, elles profitent de ce qui reste de l’herbe avant de rentrer pour de bon jusqu’au printemps. Et comme le bâtiment se trouve à quelques kilomètres, elles sont traites à l’extérieur, sur la machine à traire mobile.

Ce matin, le ciel est dégagé, très noir, piqueté d’étoiles brillantes. La petite plate-forme en contre-bas du champ, sur laquelle est installée la machine, surplombe la vallée. Le thermomètre indique sept degrés en dessous de zéro mais sous abri, et… nous sommes en plein vent. Température ressentie : indéterminée. Beaucoup de vaches sont taries en cette fin de saison si bien qu’il n’en reste que quatre-vingts à traire dans ce troupeau qui en compte ordinairement cent quarante. Avec les sept postes de la machine, cela devrait prendre environ deux heures et demi.

Au moment de mettre en route le moteur, mauvaise surprise : Jacques se rend compte que la pompe à lait est gelée, que l’eau restée dans les tuyaux après le lavage de la traite précédente a formé des bouchons de glace. Pendant qu’il souffle, qu’il s’agite, qu’il bricole, je fais les cent pas pour ne pas me refroidir trop vite. Je me suis emmitouflée : bonnet, écharpe, gants, chaussures en cuir épais et grosses chaussettes, blouson de montagne… mais je sens néanmoins le vent qui transperce, qui mord la peau de mes joues et me pique les yeux.

Jacques est arrivé à dégeler un poste de traite. Il trait une première vache, me tend le tube du compteur à lait et puis, sitôt que j’ai mesuré le niveau de lait dans le tube, transféré son contenu dans mon pichet et pris un échantillon, il me demande le pichet et verse le lait à peine tiède dans le circuit pour dégeler un deuxième poste. Il trait alors deux autres vaches et recommence avec le troisième poste. Ça marche bien jusqu’au quatrième poste, mais pour les trois autres, rien à faire.

Il s’installe alors sur deux postes et son fils sur deux autres mais la pesée est lente. Je garde mes gants pour mesurer et écrire ; je n’enlève que le gauche pour manipuler les flacons, aussitôt enlevé, aussitôt remis. Je sens le froid qui progressivement s’empare de mes orteils et monte le long de mes jambes, m’attrape les doigts et se saisit de mes bras, je bouge pour ne pas m’engourdir, lutter contre la tentation de me replier sur moi-même. Il nous est impossible de nous protéger du vent qui s’infiltre de partout et nous refroidit malgré nos multiples couches de vêtements. Les vaches sont immobiles devant la machine à traire, impassibles, elles ruminent, elles s’en fichent. Pour elles, c’est une température relativement confortable. Elles ont leur chaudière interne. Chacun de nous à son tour essaie un peu d’humour, pour faire passer le temps et le désespoir d’être là. J’avise ma vache préférée qui souffle des petits nuages en ruminant : un câlin ? Je suis sure qu’elle me réchaufferait, la grosse bestiole. Mais non, pas de câlin, elle ne veut pas, l’ingrate. Pour passer le temps entre deux mesures, je compte les vaches restantes, tous les prétextes sont bons pour bouger, ne pas rester immobile. Dans le seau à mes pieds, le lait s’est transformé en une bouillasse de paillettes de glace blanche : milk-shake naturel, manque plus que le sucre et les fraise. Et à ce propos, je les sucre bien, les fraises, tellement j’ai froid. Je tremble de la tête aux pieds, à en avoir mal de partout. Les vaches passent dans la machine, encore une, puis encore une. Traites de cette manière depuis le printemps, elles ont toutes pris cette habitude de monter sur la petite plate-forme grillagée du poste de traite et aussitôt de s’installer, pattes arrières écartées, en attendant que le trayeur fasse son office. Elles sont patientes, pas une ne tape, elles sont en confiance. La traite passe lentement, le jour pointe au bout de la vallée, timide et pâle. Il est tard. Je compte encore une vache et encore une. Et enfin, enfin, la dernière série. Je termine avec les quatre derniers tubes, ferme mon dernier flacon. La traite a duré près de quatre heures, personne n’en peut plus. Ultime déconvenue : les compteurs à lait sont gelés sur la machine, si bien qu’il est impossible de les enlever et il n’est pas non plus possible, de toute façon, de lancer le cycle de lavage. Jacques propose d’attendre que le soleil soit arrivé sur la machine et ait dégelé l’ensemble, pour s’en occuper, puis de me rapporter mes compteurs après. Je ne me fais pas prier.

Dans la voiture, je mets le chauffage à fond mais sans grand résultat ; la route n’est pas bien longue et le temps d’être à la maison, l’air est à peine tiède. Au moment où je rentre, la baby-sitter a emmené les enfants à l’école depuis longtemps. Le facteur est déjà passé et m’a laissé un cadeau, une longue lettre qui m’apprend que finalement non, ce n’est pas une petite fille, qu’attend cette future maman chère à mon cœur. Je plonge dans un bain chaud et j’y reste jusqu’à ce que je ne sente plus de différence de température entre mes orteils et l’eau. La chaleur me détend, la mousse du savon et du shampooing efface le souvenir de la morsure du froid. J’achève de me réconforter avec des tartines et un bol de chocolat brûlant. Et puis je repars, parce qu’en plus, j’ai une réunion à dix heures.

Ce matin-là, plus d’un moteur de machine à traire a grillé d’avoir été forcé malgré le gel ; finalement Jacques ne s’en est pas si mal sorti.

1) Emmontagner les vaches : les emmener en alpage. Démontagner les vaches : les descendre de l’alpage.

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7 comments for “7 novembre

  1. gaeline
    29 décembre 2011 at 14 h 04 min

    Brrr… ça me fait froid rien que de te lire!

    Je crois que je vais mettre un marque-page pour y revenir à la prochaine canicule…

  2. 29 décembre 2011 at 21 h 22 min

    Aaaaaaarfhl…. je voulais aussi écrire un article sur le froid, je déteste ça… Et en ce moment je n’arrive pas à me réchauffer, j’ai froid, froid froid, dedans, dehors, même la nuits sous deux couettes, trois couvertures, et contre mon Normand brulant, je grelotte….

    Je redoute le mois de février !

    • Philomenne
      29 décembre 2011 at 22 h 00 min

      En fait je ne déteste pas le froid. Je peux même le trouver agréable s’il est sec et avec du soleil. Mais là, trop c’est trop.

  3. isa
    31 décembre 2011 at 11 h 56 min

    démontagner ?? un raccourci inventé par les hommes pour les redescendre plus vite de l’alpage…
    celui là a l’avantage de n’être pas un raccourci tiré de l’anglais…

    • Philomenne
      31 décembre 2011 at 12 h 00 min

      Pas tellement un raccourci, à mon avis, plutôt un régionnalisme savoyard… En tout cas, c’est plutôt parlant.

  4. 1 janvier 2012 at 17 h 29 min

    Souvenirs souvenirs en te lisant , j’ai connu ça aussi mais pas en montagne …

    Tu dis 4 h de traite , il m’est arrivé de m’endormir debout tellement une traite a été longue . Quand je n’en pouvais plus je demandais si je pouvais brancher les vaches , ou laver le pis ou faire le trempage ou tout autre activité en plus de la pesée pour me garder éveillée

    Quand j’étais gelée je passais mes mains entre la cuisse et le pis d’une vache , j’aime tellement ce contact si doux , si chaud .

    Une traite à 3h30 du matin ? mais à quelle heure trait-il le soir ?
    c’est surement habituel en montagne …

    • Philomenne
      1 janvier 2012 at 21 h 07 min

      En montagne (ou en tout cas ici, en Savoie) l’heure de la traite varie en fonction de la saison. 5h/17h-17h30 en hiver, généralement. 2h30/14h en alpage. Un peu entre les deux en demi-saison. C’est dû aux contraintes de la transformation : le Beaufort est fabriqué immédiatement, sans refroidissement du lait et comme cela prend quelques heures, l’été il faut avoir terminé en début de matinée / vers 17h30 pour que le fromager ne finisse pas sa journée à minuit.(L’hiver c’est un peu plus relax, le laitier ne passe qu’une fois par jour, généralement).

      Niveau temps, je pense avoir à peu près tout connu mais sur ce coup-là, c’était vraiment exceptionnel.

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