Gaspillages alimentaires : le scandale silencieux

drapeau onuLa faim, dans le  sens de « sous-nutrition chronique », concerne un milliard de personnes dans le monde, soit une personne sur sept… C’est ce que nous apprend un rapport de l’IFPRI1  publié en octobre 2010 (un peu plus d’un an mais j’ai bien peur que ça n’ait pas changé depuis). Cette situation, qui concerne une trentaine de pays, est déjà choquante en soit quand on connaît l’abondance de nourriture qui se trouve dans d’autres pays. La limite de l’insupportable est largement dépassée lorsque l’on prend connaissance du rapport publié le 11 mars dernier par la FAO. Sous le titre « Global food losses and food waste« , ce rapport nous apprend en effet qu’un tiers des denrées alimentaires produites dans le monde n’arrive jamais dans l’assiette d’aucun consommateur. Elles sont purement et simplement gaspillées.

Un tiers, cela vous semble abstrait ? Je comprends. Alors faites donc, au moins de manière imaginaire, l’expérience suivante : achetez trois kilos de pommes de terre. Cuisinez-en deux et jetez le  troisième. Achetez trois litres de lait, videz-en un immédiatement dans l’évier. Cueillez trois pommes sur votre pommier. Mangez-en deux et jetez la dernière. Tuez trois de vos lapins. Laissez-en un se perdre sans le manger. Ou alors, si vous allez au supermarché, regardez les étals et envisagez le fait qu’un tiers des denrées exposées là ne servira à rien. Voilà, ces exemples concrets sont certes un peu réducteurs mais ils sont aussi plus parlants qu’un pourcentage. Et choquants.

Tout aussi choquant, bien que moins palpable : rappelons que derrière un produit alimentaire, il y a du travail. Le travail du producteur et, éventuellement, du transformateur. En d’autres termes, ce gaspillage signifie également qu’à chaque fois qu’un agriculteur travaille trois heures, il a passé une heure en pure perte. Quand on connaît le rythme de la plupart d’entre eux (60, 70, 80 heures par semaine ?),  quand on sait le dévouement à sa tâche qu’impliquent ces métiers, ce n’est pas moins révoltant. Qui supporterait de voir ainsi une si grande part de son travail rendue inutile ?

Et enfin, cela signifie que des ressources (eau, machines, carburant, intrants…) ont été utilisées pour un résultat nul et des gaz à effet de serre émis pour rien.

Alors bien sûr, vous-même, vous ne jetez pas, ou presque pas de nourriture, j’en suis certaine. Le problème, c’est que NOUS le faisons, à l’échelle du système et sans nous en apercevoir. La difficulté, c’est que le phénomène se dilue dans la responsabilité collective et que le consommateur ordinaire ne voit pas la plus grande partie de ce gaspillage, parce que les pertes se produisent tout le long de la chaîne qui va du champ à notre assiette. Quelques exemples :

  • Au champ : il y a les pertes inévitables (les grains qui échappent à la moissonneuse), il y a surtout celles qui sont volontaires. Carottes « à deux pattes », concombres pas assez droits, légumes « mal formés »… autant de nourriture parfaitement consommable qui reste au sol pour des raisons d’esthétique. Le lait, quant à lui, est jeté si la vache est malade ou si on lui donne certains médicaments et dans ce cas c’est une bonne chose. Il l’est malheureusement aussi si l’éleveur a une surproduction. Une vache n’est pas un robinet et il y a beaucoup d’impondérables sur une année qui amènent souvent à une surproduction, même si on essaye de l’éviter. Régulièrement, les éleveurs ont la possibilité de donner du lait aux Restos du coeur mais en quantité limitée. Le reste part à la fosse à lisier. Que l’on soit pour ou contre les quotas, c’est une réalité.
  • Manipulation, transport, stockage : plus les distances sont longues, les étapes nombreuses, plus les pertes sont grandes. Et les denrées les plus périssables causent logiquement plus de pertes. Les fruits, les légumes (surtout s’ils sont fragiles comme les tomates, les fraises…) produisent des déchets tout le long de leur acheminement. Il y a aussi parfois des accidents avec les céréales : si elles sont mouillées, elles moisissent et deviennent impropres à la consommation.
  • Le traitement et la transformation : Il y a inévitablement une perte de poids au moment de l’épluchage. Mais pas seulement. Dans les conserveries, s’il y a, par exemple, plus de 10 % de haricots à fil dans un chargement, la totalité de la benne est refusée. Les légumes sont alors le plus souvent donnés aux animaux mais ils sont néanmoins perdus pour l’alimentation humaine (et comptés comme tels dans le rapport de la FAO).
  • La distribution : invendus, date limite de consommation… les supermarchés retirent bien souvent les produits quelques jours avant cette date, à un moment où ils sont encore consommables. Donc ils sont perdus.
  • A la maison : le gaspillage alimentaire chez le consommateur n’est pas la cause principale de perte mais il existe néanmoins, particulièrement dans les pays riches. Les incitations à l’achat (deux pour le prix d’un), les plats tout prêts surdimensionnés, les achats en trop grande quantité sont régulièrement des causes de gaspillage.

  Le rapport distingue deux situations différentes : dans les pays dits « pauvres », les pertes arrivent surtout pendant la phase d’acheminement parce qu’il y a souvent des problèmes de stockage, de chaîne du froid, de conservation. Les pics de production, notamment, sont difficiles à gérer. Mais au niveau du consommateur, le gaspillage est infime. Dans les pays dits riches, le gaspillage est plus important aux deux bouts de la chaîne : à la récolte et pendant ou après la distribution, comme le montrent les exemples cités plus haut.

Constat fait, indignation digérée, se pose la question des solutions. Que faire ?

En parler. Si j’ai intitulé ce billet « le scandale silencieux », c’est parce qu’on a bien peu entendu parler de ce rapport. Que l’on me détrompe si cela m’a échappé mais les médias dits « grand public » n’en ont rien dit. Or il me semble qu’en la matière, la prise de conscience est un préalable indispensable et primordial. Cette information devrait faire la une, pas moins.

Carotte

J’emprunte la photo de ce très beau spécimen à Micromick.

Retrouver un peu de bon sens. Un légume, un fruit vaut par sa fraîcheur, son goût et sa valeur nutritionnelle. Pas par sa forme. Il n’y a donc aucune raison valable de laisser pourrir quoi que ce soit sur le sol juste parce que le spécimen est tordu. Et il ne s’agit, en l’occurrence, que d’un problème de communication et d’apriori : combien de fois ai-je entendu dire que si les légumes difformes étaient écartés, c’est parce que le consommateur n’en voulait pas ? Le rapport de la FAO montre que c’est faux. En réalité, la plupart des consommateurs se moquent d’avoir ou non des carottes à deux pattes dans leur panier.

Etonnons-nous auprès de notre marchand / primeur / supermarché de ne pas trouver de légumes à forme bizarre sur son étal, exigeons d’avoir aussi des légumes difformes !

Raccourcir les filières et relocaliser. Plus il y a d’intermédiaires, plus il y a de distance parcourue, plus il y a de perte. Le mieux est donc de consommer le plus local possible. La relocalisation, qui va dans le sens d’une réduction des émissions de gaz à effet de serre, d’une économie de ressources, etc. est aussi un bon moyen de limiter les pertes dues au transport. Rappelons-nous que si nous achetons un kilo de fruits venus d’un pays lointain, il y a probablement la même quantité qui a été perdue en route. Alors que si nous nous adressons au maraîcher qui vend sa propre production au marché, cette perte est presque nulle. Achetons des produits locaux aussi pour cette raison.

Refuser les exhortations à l’hyper-consommation. N’achetons pas trois produits si nous n’allons en consommer que deux, juste parce que c’est un lot et que c’est moins cher.

Gérer les stocks à la maison. Ne pas acheter plus que ce nous allons consommer, réfléchir, accommoder les restes… Retrouvons les principes ancestraux d’économie ménagère, oui, celle de nos grands-mères, qui voulaient que l’on ne gaspille pas. Tout simplement.

Certaines solutions sont collectives. Pourquoi ne pas réhabiliter le droit de glanage ? En accord avec les producteurs, les champs pourraient être ouverts après la récolte, à des personnes dont le revenu est faible, par exemple. La récupération des invendus est encore anecdotique alors qu’elle pourrait être organisée à plus grande échelle. Et certaines normes pourraient être assouplies sans dommage pour le consommateur. Dans les pays « pauvres », les besoins concernent l’équipement de stockage et de conservation mais là aussi, on n’a en tout premier lieu pas intérêt à allonger les filières.

A l’heure où on nous rabâche encore et encore le chiffre de la population mondiale sans autre effet que de produire un discours de déploration stérile, avant de songer à augmenter la production, avant de prévoir d’intensifier encore les cultures ou de défricher d’autres terres, commençons raisonnablement par cesser de gaspiller ce que nous produisons. Et mettons un terme à ce scandale intolérable qui consiste à perdre tant de nourriture pendant que tant d’êtres humains meurent de n’avoir presque rien à manger.

Pour un résumé plus exhaustif et en français, du rapport publié le 11 mars dernier, on pourra consulter cette page.

 

1) « International Food Policy Research Institute » (Institut international de recherche sur les politiques alimentaires)

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3 comments for “Gaspillages alimentaires : le scandale silencieux

  1. 11 janvier 2012 at 22 h 23 min

    J’avais entendu parler de la moitié de la production ainsi gaspillée, c’est encore pire que les chiffres de ce rapport…

    Mille fois d’accord avec les solutions que « tu » proposes, mais ça sous-entend un profond changement de comportement, et de la consommation en moins… est-ce bien là la volonté de notre société qui nous rebat les oreilles avec la croissance, la consommation, (le moral ?) des ménages…

    Mais crois-tu que de nos jours les gens sont suffisamment courageux pour se baisser et ramasser leurs patates, les fruits des arbres du jardin ?
    Je connais des tas de gens qui se plaignent de la chereté de la vie mais qui préfèrent faire pousser la pelouse et partir en vacances (le jardin c’est en été qu’il donne) plutôt que de faire un petit potager, élever quelques poules, prendre le temps de ramasser et de préparer les fruits de la nature…

    Nombreux sont les gens qui se plaignent que c’est de plus en plus difficile de payer l’énergie pour le chauffage mais qui a encore le courage de faire son bois aujourd’hui ?
    Il y a de nombreux moyens de ne pas subir en ayant un comportement responsable en produisant soi-même un tant soit peu mais bien peu de personnes en ont le courage.

    Je pense aussi que si nous n’étions pas aussi stricts avec les obligations en matière de dates de limite de consommation, en matière d’emballage, en matière de chaine de froid, en matière de normes, déjà, on limiterait grandement notre gaspillage.

    • Philomenne
      12 janvier 2012 at 10 h 00 min

      Changement de comportement, changement de représentations, restructuration de notre société… c’est sûr, il ne s’agit pas d’une petite modification de nos habitudes mais bel et bien d’un bouleversement profond. Mais c’est précisement notre logique de production et de consommation, de croissance, qui nous mène dans ce genre de situation inepte. Alors, je ne sais pas, mais il me semble que ça vaudrait le coup de nous y mettre.

      Sinon, pour ce qui est de savoir si « les gens » sont ou non assez courageux pour s’y mettre… certains oui et d’autres non, probablement. Mais même sans aller jusque là, faire l’effort d’acheter en local, faire ses achats avec sa conscience (celle des conséquences de nos actes), est-ce si difficile ? (Question toute rhétorique bien entendu, puisque je sais bien qu’avec toi, je prêche une convertie).

  2. isa
    12 janvier 2012 at 17 h 23 min

    Je pense aussi qu’avant d’intensifier la production, il y a mieux à faire. Education déjà à l’école, limiter le gaspi dans tous les domaines et en matière d’entreprise il y a aussi à faire, mais parlons de l’alimentaire :
    on a une connaissance qui élève des porcs et qui ne les nourrit presque qu’avec : les invendus de dano– (limite de date surproduction), invendus de pain de mie et biscuits ou défaut d’emballages, tout ça lui est livré par semi remorque alors imaginez !!!!
    l’an dernier nous étions dans la Beauce où des champs immenses de pomme de terre venaient d’être récoltés, eh bien il y avait de quoi glaner. Impressionnant et tout allait pourrir sur terre.

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