Agrocarburants : nourrir leurs gosses ou nourrir ma bagnole ?

palmier-a-huileAvant toute chose, une mise au point énervée au sujet de la terminologie : non, non et non ! On ne me fera pas dire  » biocarburant  » ! Aucune production de carburant, qu’elle se fasse par le biais de la betterave, de la canne à sucre, du palmier, du colza… ne respecte, même de loin, même un peu, la moindre charte qui tendrait à la faire ressembler à de l’agriculture biologique1. Utiliser le préfixe  » bio  » est un abus de langage qui conduit à la confusion. J’ai donc adopté définitivement  » agrocarburant « , qui dit bien ce qu’il veut dire : production de carburant par le moyen d’une culture.

Ce préambule étant posé, parlons des agrocarburants. Au départ, le concept ressemble à une idée géniale : puisqu’il n’y a bientôt plus de pétrole, puisque l’usage du pétrole pollue, puisque certaines plantes peuvent produire des combustibles (huiles ou alcools, pour faire court), alors cultivons ces plantes et fabriquons des carburants qui permettront de se passer de pétrole et dont la combustion ne polluera pas, ou presque pas. Oui mais.

La production d’agrocarburants se fait la plupart du temps à grande échelle, sur des surfaces importantes et intensivement. Elle induit donc une perte de biodiversité locale non négligeable. Les conséquences de l’usage des pesticides sur les sols, sur l’eau et, au final, sur la santé des animaux et des hommes sont également des impacts environnementaux notables. Mais cela, comme toutes les grandes cultures, ni plus ni moins. Les immenses parcelles des plaines céréalières, par exemple, posent également les mêmes problèmes. Quoi qu’il en soit, on est loin de l’agroécologie à vocation vivrière préconisée par l’ONU.

Elle entre en concurrence avec la production de nourriture. Eh oui, à chaque fois que l’on implante une culture pour produire de l’huile ou de l’éthanol, on occupe de la place qui aurait pu servir à une céréale ou une légumineuse alimentaire, par exemple. Or, on ne le sait que trop, les quelques sept milliards d’être humains, bientôt neuf, dit-on, ont besoin de se nourrir. Si les surfaces consacrées à la production de carburants augmentent en même temps que la population, tôt ou tard il y a conflit. C’est déjà le cas aujourd’hui.

Autre problème et non des moindres : les pays susceptibles d’avoir recours aux agrocarburants n’ont pas, la plupart du temps, les moyens de produire les quantités dont ils ont besoin. Les pays du Nord se sont en effet fixé l’objectif de 10 % d’agrocarburants dans les carburants fossiles en 2020. Or ils ne peuvent pas en produire plus de 7 %. Le reste doit être produit ailleurs. Cet impératif entraine un développement rapide des filières agrocarburants dans les pays du sud, avec des conséquences très importantes.

Si on considère, par exemple, le cas de la Colombie, on voit très nettement les dégâts écologiques et humains produits par le développement des cultures destinées à produire des carburants (canne à sucre pour l’éthanol et palmier à huile pour l’agrodiesel). D’une part l’implantation de ces cultures se fait après défrichage d’une des forêts les plus riches en biodiversité qui soit dans le monde. Celle-ci est transformée rapidement en un « désert vert », c’est-à-dire un champ de monoculture à perte de vue. D’autre part, ces territoires que l’on consacre à la production d’agrocarburants ne sont pas inhabités. Des petits paysans et des populations d’origine précolombienne y vivent et y pratiquent une agriculture essentiellement vivrière. Dans le but d’implanter de grandes surfaces de canne et de palme, leurs terres leur sont confisquées, eux-mêmes en sont chassés, les villages détruits. Il n’est pas rare que ceux qui résistent se fassent tuer. Ainsi, le développement de la culture du palmier a déjà entrainé un déplacement de près de 10 % de la population du pays, c’est-à-dire plus de quatre millions de personnes. Pour ne rien arranger, la destruction de l’agriculture de subsistance cause une hausse des prix des produits alimentaires de base. C’est dire que ces populations se trouvent forcées de fuir vers les villes où elles souffrent de discriminations et d’une pauvreté extrême.

La Colombie est un exemple parmi d’autres mais on peut dire d’une manière plus générale que le développement massif des filières agrocarburants a des conséquences identiques de partout : pour mettre du carburant d’origine agricole dans le réservoir de nos véhicules occidentaux, on chasse de leurs terres et on condamne à la misère des millions de personnes dans les pays du sud. La question de la pertinence de ces énergies se pose donc sous un jour tout à fait différent du préalable pétrole/biomasse : est-il plus important de « nourrir » ma bagnole ou de nourrir leurs gosses ? Poser cette question, c’est y répondre. Hélas, le développement des agrocarburants se fait avec l’accord des gouvernements concernés et la bénédiction des pays du nord, qui sont importateurs et, pour partie, financeurs. Il se fait dans l’indifférence générale, loin du journal de vingt heures, loin des yeux et, pire, dans l’inconscience de ceux qui sont persuadés de bien faire en utilisant un carburant non pétrolier.

1) Je laisse de côté le cas des agriculteurs qui sont en bio et qui cultivent un peu de colza pour leur tracteur. Ils existent mais les volumes sont minuscules.

 

Mes sources :

– L’excellent mémoire de Master 2 de Jeanne-Maureen Jorand.

– Un état des lieux des agrocarburants dans les pays du sud (même auteur).

La photo des palmiers à huile est empruntée à ce site.

Share Button

1 comment for “Agrocarburants : nourrir leurs gosses ou nourrir ma bagnole ?

  1. isa
    29 janvier 2012 at 22 h 47 min

    Complètement d’accord avec toi concernant cette appellation, pour moi aussi un abus de langage. Si nous prenions le problème dans le bon sens : comment consommer moins d’énergie, de carburants..etc…et surtout en cherchant les solutions là tout près.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *