Magali

Magali est éleveuse l’hiver et bergère l’été. Cela peut sembler opaque pour qui n’a pas l’habitude mais voilà, chez les alpagistes (les éleveurs qui envoient les vaches en alpage), il y a deux périodes dans l’année : l’alpage et le reste de l’année.

L’alpage, c’est une centaine de jours. Les vaches sont « emmontagnées » en juin (plus ou moins tôt selon l’année et l’alpage) et « démontagnées » en septembre. Pendant cette période, ce sont des bergers qui s’en occupent. Ils sont salariés, avec un salaire assez correct (généralement une centaine d’euros par jour) mais les conditions sont rudes : travail tous les jours, en partie de
nuit, par tous les temps, même la neige, même la pluie, la boue, le froid.  Régulièrement, les éleveurs montent voir comment les choses se passent, apporter des provisions, donner un coup de main s’il y a quelque chose de particulier mais les bergers sont responsables des vaches et du lait, quoi qu’il arrive. Dans les alpages collectifs, il y a plusieurs troupeaux mélangés. Les éleveurs, pendant ce temps, sont occupés à faire les foins en prévision de l’hiver suivant. Durant le reste de l’année, les vaches sont dans leur élevage respectif et ce sont les éleveurs qui s’en occupent, même si elles sont dehors.

Magali fait les deux : première bergère l’été, éleveuse le reste du temps. Le premier berger, c’est le responsable de l’équipe, celui qui porte l’alpage sur ses épaules. Il faut du cran. L’hiver, elle gère la ferme avec son associé. Elle décide pour les animaux, lui pour la mécanique. Elle « monte » à Paris avec leur meilleure bête pour le concours agricole du salon de l’agriculture et revient avec un premier prix, presque naturellement. Elle parle des vaches en passionnée et en connnaisseuse, sait dire un mot sur presque chacune d’elles, raconte encore des anecdotes sur certaines qu’elle a connues il y a des années et qui l’ont marquée par leur caractère ou leur singularité.

Magali est une grande fille, pas très épaisse mais solide, ancienne championne de ski. On sent la force physique dans ses gestes, la détermination, l’endurance. Elle se fiche de savoir si son métier est ou non un « métier d’homme ». Elle n’éprouve pas le besoin d’en remontrer à ces messieurs ni d’être brutale pour s’aligner sur eux. Elle fait son travail, c’est tout. J’affirme que c’est une sacrée nana mais probablement qu’elle éclaterait de rire, si je le lui disais. J’aime énormément bavarder avec elle ou aller faire la pesée dans sa ferme. Elle m’impressionne par sa capacité à tenir bon, presque toujours le sourire aux lèvres, à recommencer, jour après jour, à se lever bien avant l’aube, à braver la difficulté, à continuer, malgré tout, malgré les vacheries de la vie. Malgré la vacherie…

Magali avait un amoureux, éleveur pendant qu’elle était bergère. Un jour, en alpage, il est mort sans que rien ne le laisse supposer, sans prévenir, sans savoir. Il courait derrière les vaches, parait-il, pour les rassembler, il courait et il est tombé. Arrêt cardiaque, en une seconde, voilà, fini. J’ai vu des photos de lui, dans l’étable, des photos d’un comice, qui sont restées affichées là. Depuis que l’on m’a raconté, j’ai des images qui passent dans ma tête. Cet homme au physique puissant, qui court en riant et soudain tombe et roule dans l’herbe. De rires qui s’arrêtent, pris dans la gorge, de bergers qui se précipitent autour de lui mais il est déjà trop tard, bien trop tard, des larmes de Magali. Elle s’est effondrée sur le moment. Et puis il y avait les vaches, les vaches qui n’attendent pas, la saison qui avance, l’associé de son amoureux qui se trouvait seul à gérer une ferme prévue pour deux. Que fallait-il faire ? Magali a repris la place de son homme à la ferme, racheté ses parts aux héritiers, repris ses responsabilités, continué. Courageusement. C’était il y a deux ans et aujourd’hui encore, elle continue. Parfois, la peine apparait sur son visage, le temps d’un battement de paupières, comme à cette seconde sur l’estrade où elle reçoit le prix pour cette vache qu’Il avait fait naitre et où son sourire s’est figé. Et puis un éclat de rire revient, l’œil s’éclaire et Magali continue.

Elle est une des personnes qui m’ont le plus marquée et je pense à elle souvent. Je regrette de n’avoir pas eu le temps de devenir amie avec elle avant de m’en aller.

En guise d’illustration, la bande annonce d’un documentaire d’Anne et Erik Lapie, La montagne aux sept bergers, qui montre si bien ce qu’est la vie en alpage. Si vous avez l’occasion de le voir en entier, n’hésitez pas.

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8 comments for “Magali

  1. Emma
    4 février 2012 at 9 h 16 min

    Encore une belle histoire. J’adore quand tu racontes, parce que tu gardes les gens humains.

    • Philomenne
      4 février 2012 at 17 h 00 min

      Rhoo toi… Tu me lis un peu trop, ce n’est pas très bon pour mon ego. 😉

  2. Lazuli66
    4 février 2012 at 22 h 12 min

    La bande annonce, ça donne envie.
    Dans le même style, à part que c’est une fiction et non un documentaire, connais-tu le film « la dernière saison » de Pierre Beccu?

    • Philomenne
      4 février 2012 at 23 h 00 min

      Non, je ne connais pas. Mais ça m’intéresse… je vais voir ça.

  3. 6 février 2012 at 10 h 30 min

    « Et puis il y avait les vaches, les vaches qui n’attendent pas »

    Combien de fois je l’ai dit ou pensé, pour continuer !

    Cette Magali est impressionnante, ta description donne envie de la rencontrer…

    • Philomenne
      6 février 2012 at 17 h 10 min

      Oui, c’est un sacré morceau de nana et si tu avais l’occasion de la rencontrer, je suis à peu près certaine que vous vous entendriez très bien.

  4. 9 février 2012 at 11 h 31 min

    Oui , il y a des gens comme ça

    Ils sont d’ailleurs très intimidants,
    « La vachère d’à côté « fait partie de cette trempe de personnes pour qui c’est une évidence , les vaches , les grands espaces , c’est toute leur vie
    Merci Philo de nous faire découvrir ces passionnés

  5. paysanheureux
    19 février 2012 at 21 h 43 min

    Très très beau portrait !

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