Survie personnelle, résilience locale : même règle de trois ?

Dans ce qui émerge de mes lectures depuis quelques temps, il y a la règle de trois de David Manise1. C’est, si j’ai bien compris, un moyen de représenter ce qui sépare la vie (ou la survie) de la mort.

Règle de trois :

– 3 secondes avec la connerie. Exemple donné par David : le type qui fait l’andouille au bord d’une barre rocheuse pour épater sa copine, son pied glisse et… il tombe dans le vide. Mais la connerie peut aussi survenir parce qu’on aura mal évalué une situation ou un danger. Le risque qu’elle arrive augmente lorsque l’organisme est en hypothermie, déshydraté, en manque de sommeil… parce que dans ce genre de cas, les capacités à évaluer correctement une situation diminuent.

– 3 minutes sans oxygène : pour vivre, l’organisme a besoin d’oxygène, donc de sang qui circule, d’un coeur qui bat, de voies respiratoires dégagées.

– 3 heures sans réguler sa température. On s’en aperçoit en ce moment avec la vague de froid qui recouvre l’Europe : le corps humain a besoin d’une température constante. S’il ne peut pas la conserver, il meurt assez rapidement.

– 3 jours sans boire.

– 3 semaines sans manger.

– 3 mois sans interaction avec un autre être humain.

Cette règle de trois est bien entendu schématique, puisque ces durées sont variables en fonction de l’individu et de son âge, son état de santé… Mais elle définit des ordres de grandeur et de ces ordres de grandeur découle l’ordre des priorités. Ou autrement dit, il est inutile d’avoir à manger si on ne peut pas respirer. « La chasse au sanglier, c’est pas très élevé dans ma liste de priorités », dit David.

On peut retrouver cette règle de trois présentée par l’intéressé, dans ce film :

 

Or donc, je méditais sur cette règle de trois en lien avec la réflexion sur la résilience locale. J’entends résilience au sens écologique du terme, celui qui est utilisé dans le cadre des initiatives de transition. Ou autrement dit, de quoi a besoin une communauté humaine pour se remettre rapidement et continuer à vivre après avoir encaissé un choc (choc économique, climatique…) ? On peut, me semble-t-il, calquer ces besoins sur la règle de trois.

 

3 secondes avec la connerie Besoin d’éducation. Apprendre à évaluer une situation, à se prémunir contre un danger, à se mettre (et mettre les autres) en sureté. Apprendre à ne pas se mettre dans une situation critique et à se servir de sa tête. C’est une chose qui pourrait se faire dans le contexte scolaire ou parascolaire, qui devrait s’apprendre, en fait, tout au long de la vie, de manière formalisée.
3 minutes sans oxygène Besoin de secouristes, médecins, infirmières, sage-femmes, structures hospitalières de base. Il y a des zones rurales appelées « déserts médicaux » où on est loin d’avoir ces personnes qualifiées pour apporter une aide médicale. Que se passerait-il si une de ces zones se trouvait, pour une raison ou pour une autre, isolée pendant un temps assez long ?
3 heures sans réguler sa température Besoin d’un habitat réfléchi : durable, économe en énergie, conçu pour assurer le confort de base de ses occupants. Et en quantité suffisante pour que tout le monde ait un toit au-dessus de
la tête. A ce sujet, il me semble toujours dangereux de mettre tous ses oeufs dans le même panier en n’utilisant qu’une seule source d’énergie (par exemple, le tout électrique). Je préfère avoir des volets qui se ferment manuellement, le gaz pour cuisiner, le bois pour me chauffer, l’électricité pour m’éclairer… Je ne serai pas totalement perdue si une de ces énergies vient à manquer.
 3 jours sans boire Besoin d’eau potable, un litre par jour et par habitant, minimum. L’approvisionnement en eau potable n’est certes pas parfait mais il fonctionne vraiment bien chez nous, quand on compare avec la situation dans beaucoup d’autres pays et à la logistique que cela suppose. Mais est-il garanti en cas de problème grave (Sécheresse ou tempête exceptionnelle, accident nucléaire…) ? Sinon, quelles alternatives ?
3 semaines sans manger L’approvisionnement n’est pas garanti quand les denrées viennent de loin, comme c’est le cas actuellement pour la plupart des aliments que nous consommons. Dans l’objectif d’une résilience de territoire, relocaliser la production de nourriture me semble indispensable et urgent. La permaculture peut à ce titre être une aide précieuse.
3 mois sans interaction avec un autre être humain Tisser du lien social, tisser du lien intergénérationnel. Je suis intimement persuadée qu’il n’y a pas d’issue à long terme dans l’individualisme mais qu’au contraire, un territoire sera résilient à hauteur de la solidarité que ses habitants sauront exprimer les uns envers les autres. Développer l’entraide et la collaboration.

 

Finalement, la règle de trois qui fonctionne au niveau individuel fonctionne aussi très bien sur le plan collectif. A cette nuance près, à mon avis : collectivement, il faut travailler simultanément sur tous les plans.

 

Edit : A la minute (ou quasi) où je publiais ce billet, David Manise publiait celui-ci. Jolie coïncidence.

 

1) David Manise est instructeur de survie dans la région Rhône-Alpes.

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8 comments for “Survie personnelle, résilience locale : même règle de trois ?

  1. isa
    7 février 2012 at 17 h 38 min

    Je ne connaissais pas du tout. C’est vrai qu’on peut l’appliquer à notre société… mais c’est quand même un peu « recherché »….

    • Philomenne
      7 février 2012 at 22 h 00 min

      Oui, je crois que le fruit de mes cogitations donne souvent ce genre d’impression… hehe.

      Là, je suis partie d’une question que je me suis posée en préparant la première réunion de notre initiative de transition : et si demain l’endroit où nous vivons se trouvait, pour une raison ou pour une autre, isolé du reste du monde ? Question un peu artificielle (quoique…) mais dont le caractère extrême permet de mettre à plat certaines questions, me semble-t-il.

  2. 9 février 2012 at 11 h 37 min

    Il faudrait que je montre ce documentaire à mon homme parce que très souvent il s’amuse et me demande :  » tu saurais te mettre à l’abri, survivre à l’état sauvage si tu y étais obligée ?  »
    Pour lui ça parait évident, pas parce qu’il y a réfléchi mais parce qu’il s’inspire de ce qu’il voit du comportement des animaux.

    Là, la démarche n’est pas tout à fait la même mais en effet, on pourrait appliquer cette règle de trois à la société.
    Finalement, l’esprit « village de nos campagnes  » n’en est pas si loin mais le modernisme, la localisation, nos aspirations individualistes ont tout chamboulé…

  3. Anaïs
    14 février 2012 at 19 h 00 min

    Excellent cet article, très bien écrit.
    Merci 🙂

    • Philomenne
      14 février 2012 at 22 h 00 min

      Merci à toi aussi 🙂

  4. Pascal Vaillant
    8 mars 2012 at 11 h 00 min

    Rha ça me fait penser à plein de choses – trop pour un bref commentaire. Ça me fait surtout penser qu’il faut à tout prix que je te fasse lire trois livres essentiels pour le cas où tu ne les aurais pas encore dans ta bibliothèque : (1) « Le principe responsabilité » de Hans Jonas (ou comment adapter l’impératif catégorique de Kant – fondement métaphysique de la possibilité de la vie en société) à une ère ou l’espèce humaine est capable de se détruire elle-même ; (2) « Homo disparitus » d’Alan Weisman (ou comment un intéressant Gedankenexperiment [que se passerait-il si tous les êtres humains disparaissaient silencieusement en une seconde de la planète ?] nous amène à comprendre les processus irréversibles que notre espèce a mis en route) ; et (3) « Collapse » de Jared Diamond (ou comment des sociétés humaines qui ne se soucient pas de l’équilibre durable avec leur environnement disparaissent). Allez keep up the good job!

  5. Pascal Vaillant
    8 mars 2012 at 11 h 37 min

    Ah, tiens … il y a un extrait disponible en ligne :

    http://www.patagonia.com/eu/frFR/patagonia.go?assetid=10786

    Hasta luego!

    • Philomenne
      8 mars 2012 at 13 h 00 min

      Très intéressante mise en perspective historique. Je crois avoir lu un très intéressant résumé de ce bouquin dans un numéro de Fakhir, il y a quelques mois.

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