Des puces sur les animaux

puce-RFIDUne soirée avec Pièces et Main d’Œuvre

J’ai eu la chance d’assister la semaine dernière à une rencontre avec le collectif Pièces et Main d’œuvre, sur le thème des puces RFID. Le film projeté et l’excellent débat qui l’a suivi m’ont donné envie de poser la question du puçage des animaux.

Les chevaux sont déjà obligatoirement porteurs d’une puce électronique implantée sous la peau et contenant diverses informations telles que le pedigree, les vaccinations, etc. Depuis le 1er juillet 2010, les éleveurs d’ovins et de caprins doivent mettre des boucles électroniques aux animaux qui naissent et d’ici 2013, tous leurs animaux devront être porteurs de ces boucles. Pour les bovins, celles-ci sont déjà disponibles quoique non encore obligatoires. Le travail est en cours pour les faire accepter aux éleveurs et dans peu de temps, leur utilisation sera imposée. Deux arguments sont avancés pour justifier l’usage de ces puces : l’amélioration de la traçabilité et le confort de l’éleveur.

La traçabilité

Concernant la traçabilité, posons un préalable : je n’y suis pas opposée, au contraire. Elle sert éventuellement à retrouver l’éleveur en cas de fraude ou de malfaçon, elle sert également (surtout ?) à contrôler les marchands de médicaments, d’aliments… messieurs les fabricants de granulés en tout genre, vous n’avez pas intérêt à mettre n’importe quoi dans vos recettes parce qu’en cas de problème, nous sommes capables de vous retrouver. Mais cette fameuse traçabilité ne doit pas être confondue avec un label de qualité. Elle sert en cas d’incident (une intoxication, par exemple) et c’est tout.

En quoi l’usage d’une boucle électronique améliore-t-elle la traçabilité ? Voilà la question que l’on peut se poser. Parce que les outils sont de toute façon déjà en place et depuis longtemps. Ils fonctionnent et donnent d’excellents résultats. Par exemple, comme vous pouvez le voir sur la jolie oreille d’Echalote, les vaches ont toutes des boucles numérotées, qu’elles gardent du début à la fin de leur vie, ainsi qu’un passeport. En quoi le fait que la boucle contienne une puce RFID la rend-elle plus fiable ? Je me le demande. Le seul problème qui est posé actuellement par les boucles est le fait que les animaux les perdent ou se les arrachent, ce qui oblige l’éleveur à une surveillance constante du bouclage et à renouveler régulièrement les boucles manquantes. Mais ce problème ne disparait pas avec une boucle électronique. Par conséquent, la preuve que l’ajout d’une puce RFID dans les boucles améliorerait la traçabilité est loin d’être faite.

Le confort de l’éleveur

Avant toute chose, j’ai bien envie de dire que les éleveurs ne sont pas des enfants et que l’on pourrait les laisser décider par eux-mêmes ce qui fait ou non leur « confort ». Au lieu de quoi on impose. Imposer quelque chose à quelqu’un « pour son bien » est une notion avec laquelle j’ai beaucoup de mal, si l’on veut bien me pardonner cet euphémisme.

S’agissant du confort en lui-même, on peut tout d’abord poser la question du coût. « Un euro de plus par boucle », lit-on dans la presse. Par boucle ? Donc deux euros par animal1 ? Pour le moment non, sur les petits ruminants il y a deux boucles mais une seule est électronique. Cependant, même avec une seule puce par animal, pour un éleveur  qui aurait, par exemple, deux cents brebis, chaque brebis faisant, mettons, deux agneaux par an… 400 € par an. Voilà qui commence à faire une somme.

Ensuite, ces boucles sont supposées aider à l’identification, au tri, à l’allotement des animaux. Néanmoins, si l’on écoute les éleveurs (Isa par exemple), on s’aperçoit que pour que cela fonctionne, il faut disposer d’un lecteur, qui est très cher donc hors de portée de la plupart des élevages. Et d’autre part, comme Paysan Heureux le fait remarquer en commentaire de ce même article, il faut être presque au contact de l’animal. Aussi bien, tant que la boucle ne sera pas lisible à distance, la plupart des usages potentiellement intéressants n’existent pas. Les boucles améliorent ainsi le confort des abattoirs, des vétérinaires peut-être ?, mais celui des éleveurs, c’est plus discutable. En bref, les grosses structures qui auront les moyens de s’équiper du lecteur en tireront plus de profit que les petites qui ne s’équiperont pas. Mais toutes en supporteront le coût.

L’identification électronique existe déjà dans les faits. Les vendeurs de machine à traire, de génétique… ont mis au point leurs propres systèmes, avec une puce logée la plupart du temps dans un collier. Mais libre à l’éleveur de les utiliser ou non. Imposer la généralisation de la puce RFID s’inscrit dans la tendance actuelle, qui pousse à l’agrandissement des exploitations. On incite à l’usage du robot pour la traite, du robot pour racler le sol du bâtiment, du distributeur automatique d’aliment… toutes choses très coûteuses qui ne sont rentables que pour les grandes exploitations. Cette tendance est officielle et considérée comme souhaitable, ou au moins, inévitable, au mépris des recommandations de l’ONU. La généralisation des puces RFID fait partie de ce vaste mouvement. Une des conséquences est que la robotisation des exploitations, outre le fait qu’elle ne participe pas à créer des emplois et augmente les coûts technologiques, va aussi dans le sens d’un éloignement des animaux. Lorsqu’on ne trait pas, on ne touche presque plus les bêtes, on passe moins de temps à les regarder. On fait confiance à la puce pour savoir si elles sont en chaleur ou malades, au lieu de les observer. Et la capacité d’observation, compétence spécifique précieuse, s’amenuise au fur et à mesure que l’on devient dépendant de la machine. Au final, on ne s’occupe plus d’individus, on gère des stocks et des flux d’animaux, on est de moins en moins dans une logique d’élevage et de plus en plus dans une logique industrielle.

Enfin, le puçage obligatoire des animaux s’inscrit dans la logique sociétale actuelle qui est dénoncée par Pièces et Main d’Oeuvre : puçage des marchandises, des animaux, des cartes de transport, biométrie, reconnaissance automatique grâce à la puce contenue dans votre téléphone mobile, identification des patients à l’hôpital… n’espérez plus y échapper. Vous êtes identifiés, catalogués, suivis, tracés. Là aussi, il n’y a plus d’individus mais une gestion de stocks et de flux, une dépersonnalisation totale. On ne nous propose pas encore l’implant d’une puce sous la peau mais technologiquement c’est possible. Ça ne vous fait pas froid dans le dos, à vous ?

1) Oui, généralement, les brebis, les chèvres et les vaches ont deux oreilles…

NB : Pièces et Main d’Œuvre est un collectif de citoyens ordinaires anonymes qui font un travail remarquable par sa qualité et par sa constance, depuis plus de dix ans. Je ne saurais trop vous conseiller la lecture de leurs textes, notamment celui-ci, dont la force et la justesse m’ont bouleversée l’année dernière.

Le film RIFD la police totale, par Pièces et Main d’Œuvre et Subterfuge :

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7 comments for “Des puces sur les animaux

  1. 20 février 2012 at 12 h 51 min

    Quand j’étais ado, en rentrant de l’internat, j’avais trouvé un flyer d’un groupement indépendant, minoritaire, genre « une bande d’anarchistes illuminés »… qui prédisait que bientôt, on serait tous pucés…

    Ma mère disait que c’était pas possible, je lui soutenais le contraire.

    A mon avis, on ne l’est pas parce que l’idée est en train de faire son chemin…
    Il n’y a pas si longtemps, la majorité des gens hurlait à l’idée qu’on puce les chiens, chats, chevaux… privés. Criaient au fliquage etc…

    Aujourd’hui…. on voit où on en est.

    Avec ACTA par dessus, je crois qu’on fonce vite et droit dans un mur monstrueux, ça me fout une terreur sans nom.

    La puce, je la refuserai, pour mes bêtes c’est déjà le cas, le chien, le chat… ne l’ont pas.
    Mais si on est vraiment contrôlés… Comment on va faire ?

    Dis, Philomenne, on va s’en sortir un jour ?

    • Philomenne
      20 février 2012 at 17 h 00 min

      En fait, on est déjà presque tous pucés, via le téléphone portable, dont la puce est traçable, que ce soit pour nous situer, nous adresser de la pub ciblée, etc. C’est le puçage volontaire de la majorité de la population…

      Pour le moment, on peut refuser de pucer les animaux domestiques tant qu’on ne les vend pas (mais si on en fait commerce ? Tiens, je ne sais pas…) D’ailleurs, Garance n’a pas de puce. (Enfin, pas de puce RFID parce que les vraies… c’est une autre histoire. Hehe)

      Est-ce qu’on va s’en sortir ? Je ne sais pas. Tous les éléments nécessaires à la mise en place d’un régime totalitaire sont là. Est-ce qu’on laisse faire ? C’est peut-être cette question qu’il faut maintenant se poser.

  2. Lazuli66
    20 février 2012 at 21 h 41 min

    Toutes les puces ne sont pas identiques ! Les puces d’identification des chiens, chats, chevaux…n’émettent aucun signal et ne peuvent donc servir à les localiser. Elles ne peuvent que répondre au signal émis par le lecteur qu’on approche tout près d’elles en déclinant le numéro d’identification de l’animal (elles ne portent aucune autre information et on ne peut pas en rajouter… sur les modèles actuels, je te l’accorde, ça viendra certainement un jour ou l’autre). Celles qui sont implantées sur l’animal assurent une identification pérène car il ne peut la perdre (en principe) et son extraction est difficile et délabrante, mais l’insérer dans une boucle ne représente aucun progrès pour l’éleveur par rapport à une boucle simple, du moins pour ce qui est de la traçabilité.

    • Philomenne
      20 février 2012 at 22 h 00 min

      Je sais que les puces des animaux ne sont pas traçables (pour le moment). Néanmoins, sur le principe d’implanter une puce sous la peau, il y a quelque chose qui me pose problème. Et aussi sur le fait que ce soit imposé. Et enfin, sur l’usage des puces, même s’il y en a plusieurs types, c’est aussi leur prolifération qui me semble inquiétante.

  3. rfid bovin
    1 juin 2015 at 16 h 20 min

    La rfid est certes une solution un peu coûteuse néanmoins elle permet de suivre avec précision l’historique d’un animal. Il est donc plus facile d’identifier s’il y a un problème.

    • Philomenne
      1 juin 2015 at 17 h 31 min

      Votre commentaire m’inspire deux questions :
      Qui a besoin de suivre l’historique ?
      Quel type de problème s’agit-il d’identifier ?

      Par ailleurs, j’aimerais rappeler que je n’ai pas évoqué que le problème des coûts. Il reste aussi et surtout celui de l’éthique.

  4. 26 octobre 2015 at 16 h 06 min

    On retrouve les puces RFID dans tellement de produits de nos jours, qu’il y a de quoi s’inquiéter, et leur développement n’en n’est qu’au début…
    Quand on voit à quel point les américains sont en avance sur nous et qu’une partie d’entre eux décident volontairement de simplanter une puce sous la peau, au cas où il souffrirait d’alzheimer ou autre…
    Bref, effrayant…

    Après pour le suivi de marchandise je ne vois pas le problème mais il faudrait que les organisations ne tardent pas à délimiter les champs d’application de ces puces

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