Leçon de campagne : pourquoi les vaches ne peuvent-elles pas paître près des ruisseaux ?

Cher Nicolas,

Au cas très improbable où tu passerais par ici, il me semble que tu as en élevage quelques lacunes qu’il me parait urgent de combler. C’est normal, les vaches, tu ne les vois qu’au salon de l’agriculture, là où elles sont tondues de près, douchées au jet, pomponnées, aseptisées. Pour elles, c’est la rançon de la gloire : l’obligation d’être belles et propres en toutes circonstances. Mais en vrai, pour de vrai de vrai, les vaches, quand elles sont dans la vraie campagne, sont des animaux plutôt dégoûtants. Ces bestioles ont un gros défaut : elle font leur pipi-popo n’importe où, là où elles se trouvent au moment où l’envie les prend. Donc, contrairement à d’autres espèces, comme les chevaux ou les cochons (le cochon est très scrupuleux sur la question de la propreté. Si, si), qui posent leur petite affaire toujours au même endroit, la vache pisse et chie n’importe où. Si elle est en train de manger, elle fait caca dans son assiette. Et si elle est en train de boire, dans son verre. Ainsi, si une vache est en train de paître près d’un ruisseau, elle larguera inévitablement sa bouse et son pipi dans l’eau.

Première conséquence : si on la laisse faire à grande échelle, ça pollue. Ce sont des quantités non négligeables d’azote qui s’en vont directement à la mer, avec les effets indésirables que l’on sait : nitrates dans l’eau, algues vertes, tout-ça-tout-ça.

Deuxième conséquence : les problèmes sanitaires. Si on généralisait le frais pâturage en bord de ruisseau, inévitablement, en aval du troupeau de Monsieur A, il y aurait celui de Madame B, dont les vaches se retrouveraient à boire le caca du précédent. Avec tous les problèmes que cela suppose : les microbes passant d’un élevage à l’autre, les bactéries fécales ingérées par les animaux, les maladies qui peuvent en découler…

Troisième conséquence : la propagation du parasitisme. Il y a des parasites du bovin qui se propagent par l’intermédiaire d’une petite bestiole, un minuscule molusque nommé Limnée tronquée. Ce mollusque vit dans les endroits humides, marécageux, les bords de ruisseaux… En pâturant, la vache mange la limnée et si cette dernière est porteuse de larves de douve, crac !, la vache l’avale et se retrouve avec le foie plein de trous. Ou si elle est porteuse de larves de paramphistome, boum ! l’estomac plein de parasites, jusqu’à ce qu’elle maigrisse tellement qu’elle est en deux dimensions. Et puis un peu après, éventuellement, elle meurt. Et plus les vaches pâturent des endroits humides, plus elles s’infestent, se repassent leurs parasites entre elles, leur donnent l’occasion de se multiplier… avec toutes les conséquences imaginables sur la santé des animaux et les finances de l’éleveur.

Pour toutes ces raisons-là, le législateur, dans sa grande sagesse, a un jour dit que les vaches ne pourraient plus pâturer en bord de ruisseau.

Dans la campagne, la vraie de vraie, il n’a pas toujours été facile de faire passer le message aux éleveurs. Parfois oui, mais parfois moins. Il est vrai que c’est contraignant, l’obligation de clôturer le bord du ruisseau et d’installer un abreuvoir, quand il est tellement plus simple et rapide de laisser les vaches aller boire au ruisseau. Une tâche de plus à rajouter à son emploi du temps du printemps, comme s’il n’y avait pas déjà assez de travail à cette saison-là. Mais on y est presque et dans mon métier de technicienne, je n’ai pas souvent vu de vaches en bord de ruisseau ou de mare. Le message est passé.

Et puis voilà qu’arrivent tes propos sur les normes.

Qu’en quelques mots, le président de mon pays fasse la démonstration de sa totale méconnaissance de l’agriculture en général et de l’élevage en particulier, sur le principe, ça me dérange déjà un peu. Si tu t’assieds trois fois par jour face à une assiette pleine, c’est bien parce qu’il y a  des agriculteurs pour la remplir. Connaître un peu les grandes lignes de cette activité économique si importante serait la moindre des choses, pour un président.

Mais ce qui me met franchement en colère, c’est qu’en quelques phrases, les efforts des éleveurs et de mes collègues techniciens se trouvent rayés d’un trait de plume. Des années à expliquer et réexpliquer pour convaincre de l’intérêt de cette mesure, pour les uns. Des années à refaire, à chaque printemps, des clôtures et des abreuvoirs, pour les autres. Pour entendre ça ? Que finalement ce n’était pas la peine ? Que c’est un non sens ?

Il ne s’agit pas seulement ici de méconnaissance mais bien de mépris. Mépris des conséquences, quant aux propos tenus : comme tu es président, tes paroles ne sont pas neutres, elles ont un poids de crédibilité et d’autorité plus élevé que la moyenne, donc en contrepartie, tu dois faire attention à ce que tu dis. Enfin, tu devrais. Mépris des textes qui ont été votés auparavant et de ceux qui les ont rédigés. Mépris du travail des techniciens et plus généralement de tous ceux qui œuvrent autour des agriculteurs. Mépris des éleveurs et de leur bonne volonté, enfin.

Rien ne justifie ce mépris, pas même la volonté de gagner une certaine élection approchante. Bien au contraire, un candidat –a fortiori un président- se doit de respecter les différents corps de métier de son pays et le travail qui a été fait avant son arrivée. Et là, là… on en est loin.

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9 comments for “Leçon de campagne : pourquoi les vaches ne peuvent-elles pas paître près des ruisseaux ?

  1. Emma
    19 mars 2012 at 19 h 04 min

    Ca m’avait chagrinée de lire sa proposition dans un article et je n’arrivais pas à mettre le doigt dessus. Merci pour cette remise à plat !

  2. isa
    23 mars 2012 at 17 h 46 min

    Est-ce que sa proposition touchait ce point précis ? ou l’ensemble des normes pour l’agriculture ? car certaines!!!!!

    • Philomenne
      23 mars 2012 at 22 h 00 min

      A ma connaissance, il a cité celle-ci au milieu d’autres qui n’étaient pas du domaine agricole. Ah oui ! Il en a aussi cité une qui concerne la taille des oeufs mais je ne suis pas assez calée en la matière donc je laisse la parole aux spécialistes.

      Ce qui est agaçant, en l’occurrence, ce n’est pas tellement qu’il pointe le doigt sur ce texte (qui d’ailleurs, n’est pas une norme mais un règlement) mais l’ensemble du propos, à l’emporte-pièce. Et le fait qu’il fasse étalage de sa totale méconnaissance du sujet. On a le droit de ne pas savoir mais alors, on se renseigne ou… on se tait.

      Sinon, c’est vrai qu’il y a des règlements qui parfois paraissent, au minimum, bizarres… mais en l’occurrence, c’est loin d’être le cas. Mauvaise pioche !

  3. Ludivine
    25 mars 2012 at 12 h 42 min

    Bravo Philo, ça c’est envoyé, si seulement il pouvait lire ce blog, mais j’en doute, il s’en fout de ces problèmes, de comment fonctionne quoi, que faire pour que ça aille mieux, etc…….

    • Philomenne
      25 mars 2012 at 20 h 00 min

      Merci Ludivine. D’un côté, j’espère qu’il a des choses un peu plus sérieuses à faire que de me lire ;-), d’un autre, il est vrai qu’il donne vraiment l’impression de s’en ficher complètement et je trouve que c’est intolérable.

  4. Twiggy
    26 mars 2012 at 21 h 41 min

    Toujours pertinents tes articles…
    S’il ne s’agissait que de laisser s’exprimer le bon sens, tu sais bien le poids des lobbies et autres groupes d’intérêts.
    Néanmoins il faut croire que la vérité peut émerger, des blogs comme le tien y contribuent bien plus que tu ne peux l’imaginer. Et bientôt on vote!

    • Philomenne
      26 mars 2012 at 23 h 00 min

      Merci ma Twiggy, me voilà toute confusionnée. Oui, bientôt on vote… héhé…

  5. 6 avril 2012 at 11 h 07 min

    Coucou Philo

    Je suis allergique aux politiques, je ne suis absolument pas au courant de ce qui se dit donc je ne sais pas trop de quelle proposition tu parles mais …

    En même temps, t’en vois encore beaucoup, toi, des vaches dans les prés ? Peut être par chez toi, mais chez nous ça devient le désert, même les moutons se font rares.

    Ou alors il faut passer les portes de ces bâtiments immenses concentrant ces usines à lait (ou à viande) qui n’ont plus que la peau sur les os (ou des maladies de peau parce que la pluie ne les lave pas) tant les vaches sont pensées pour ne faire que manger et pisser du lait.

    On trouve même des stabus pleines de limousines, race à viande réputée pour sa rusticité et sa grande capacité d’adaptation. Le comble pour un coin d’herbe comme le nôtre mais les gens croient que les bêtes sont malheureuses dehors…

    S’ils savaient pourtant à quel point c’est le contraire ! Il suffit juste de leur laisser de quoi s’abriter les jours de grands vents en laissant les haies, un bout de bois, des arbres pour faire de l’ombre l’été et s’y abriter…

    J’ai entendu parler tout de même d’un sondage qui demandait aux gens s’ils voulaient revoir les vaches au pré … pourquoi ? c’est fait que pour faire plaisir aux passants les vaches dans un pré ? pour satisfaire leur nostalgie du temps passé, leur donner un petit coup de souvenir d’enfance ? leur donner l’illusion qu’il y a encore des paysans dans une région vieillissante et qui se vide de sa jeunesse.

    C’est un peu confus tout ce que je dis Philo.

    Là n’est pas le sujet j’en conviens, mais ça m’est venu comme ça…

    Qu’on demande à des gens qui n’y connaissent rien s’ils veulent voir des bêtes dehors, ça me mets hors de moi .

    Qui sait le boulot que cela représente ? Je ne critique pas les stabus, je sais qu’on ne peut pas envoyer 100 laitières en prairie tous les jours.

    Et pour d’autres élevages comme le nôtre, 100 mères, oui, mais sur 5 troupes et en extensif, du foin à volonté, des aliments pour les veaux, de l’eau tous les jours ( 4 grands prés ont leur source ou fontaine où les vaches boivent) sans parler des clôtures à faire, à entretenir, surveiller les animaux un par un tous les jours pas une fois par semaine.

    Enfin, je sais que tu sais tout ça mais des fois « ça déborde ».

    Il y a un tel décalage entre ce qu’on veut faire croire aux gens et la réalité. Il y a un tel décalage entre une personne qui mange trois fois par jour et plus sans même prendre conscience que c’est comme tu le dis si bien parce que d’autres ont produit ces aliments et à quel prix, que je m’insurge …

    En tout cas merci Philo, j’en apprends un peu plus à chaque fois que je te lis.

    • Philomenne
      6 avril 2012 at 20 h 00 min

      Merci beaucoup, chère Mamienne, pour ce long commentaire. Et non, ce n’est pas confus du tout, très clair au contraire.

      Pour te répondre : si, chez moi il y a beaucoup de vaches dehors. C’est même encouragé par un peu tous les professionnels qui gravitent autour des agriculteurs. Pour des tas de raisons : ça revient moins cher, permet de diminuer les frais de complémentation, etc. et, effectivement, cerise sur le gâteau, parce que la population aime cela. C’est un argument qui est explicitement donné, même si c’est loin d’être le premier bien sûr : l’image de marque de l’agriculture. Je crois que même si la population ne connait pas les tenants et les aboutissants, il y a beaucoup de personnes qui « sentent », intuitivement, que ces animaux enfermés, ce n’est pas bon. Ce n’est pas moi qui vais leur donner tort.

      Et je ne suis pas totalement d’accord quand tu dis qu’on ne peut pas envoyer cent laitières dehors tous les jours. On peu, si on a des parcelles assez groupées autour du bâtiment. Beaucoup le font, sans problème. On peut même faire du pâturage intensif, au fil ou en padock.

      Pour ce qui est des vaches, elles sont évidemment beaucoup mieux dehors, même quand il fait froid, pour peu qu’elles puissent s’abriter du vent. Croire le contraire, c’est juste de l’anthropomorphisme. En tant que technicienne, j’ai toujours encouragé à sortir tout le monde autant que la portance des sols le permettait. Même, parfois, les petits de quelques semaines. Ils sont toujours en meilleure santé.

      Alors bien sûr, ce n’est pas sans contrainte, il faut faire des clôtures et parfois transporter de l’eau (ce n’est pas à toi que je vais apprendre cela) mais les avantages contrebalancent largement cette contrainte (et de toute façon, vider une stabu, c’est du boulot aussi).

      Quant au fait que « ça déborde », je comprends très bien et si tu savais comme pour moi aussi, ça déborde souvent. Je ressens comme toi ce décalage et je trouve que ce n’est pas sain. A force de discours négatifs sur les « ploucs », les « bouseux », etc. on a réussi à créer une vraie ligne de fracture entre la population rurale et la population urbaine, qui vivent, au mieux, dans l’ignorance l’une de l’autre, et au pire, dans le mépris réciproque. Je suis absolument persuadée que ce n’est pas une bonne chose pour un pays et qu’il faudrait y remédier. Gros travail de pédagogie en perspective…(et à mon grand désespoir, notre « cher » président est loin de donner l’exemple).

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