Frère et sœur

Il y a quelques temps, ce billet de Fourrure m’avait rappelé quelques souvenirs.

Avec eux, ça n’a jamais été bien, du plus loin que je me rappelle, le courant n’est pas passé. Le premier contact, froid et inamical, s’est prolongé par leur absence chronique lorsque j’étais là, passages en coup de vent, dans le meilleur des cas, de l’un ou de l’autre. Hostilité à toutes les étapes.

Ils sont frère et soeur, installés ensemble à la suite de leurs parents. Pas sûr qu’ils aient eu le choix, les choses ayant été décidées d’avance, comme une évidence. Les parents continuent à travailler à la ferme, bien qu’ils soient officiellement à la retraite. La mère fait la loi, autoritaire et revêche. Le père est silencieux. La sœur est mariée et mère de famille mais passe tout son temps à la ferme. Le frère est célibataire et vit chez ses parents. A mon avis, il se mariera quand sa mère l’aura décidé, pas avant. Ils n’ont qu’une seule religion : le travail. Toute personne qui ne travaille pas d’arrache-pied du matin jusqu’au soir est une feignasse, un inutile. Il va de soi que le seul travail qui vaille est le travail manuel ; l’intellect compte pour du beurre. Tout temps pris pour parler, pour réfléchir, est du temps perdu. La technicienne que je suis est donc par définition une paresseuse, un parasite qui leur coûte cher et ne rapporte rien. C’est bien parce qu’ils font des concours avec leurs vaches qu’ils adhèrent, à contre-cœur, au contrôle laitier. Cerise sur le gâteau, je ne suis pas d’ici. Pêcher mortel que voici, en tant qu’étrangère, née à quelques centaines de kilomètres, je n’ai aucune chance de leur plaire, quoi que je fasse.

Ils cumulent les ateliers : vaches laitières, taurillons, volaille, engraissement de porcelets, cultures. De quoi donner du travail à six personnes au minimum. Il veut « des vaches à douze mille ». Comprendre douze mille litres de lait par an et par vache, soit un niveau possible mais tout de même exceptionnel. Elle veut une prévision laitière mais pas de ration. Le vendeur d’aliment fait la ration, en mettant à peu près trois fois trop de concentré mais ils refusent de faire autrement. Je me contente de sortir les coûts alimentaires tous les mois, sans plus de commentaire ; j’ai bien senti que ceux que j’ai fait les premières fois ne sont pas passés. Je n’ai jamais vu une ration aussi coûteuse, ni aussi peu efficace et les vaches sont à huit mille dans les meilleurs moments. Il veut de la génétique américaine, achète des doses d’outre-Atlantique mais uniquement celles qui sont en promotion ; pas les meilleures.

Avec les vaches, la traite est expédiée, les pâtures pas gérées, herbe trop haute, gaspillée, les soins sont bâclés. Les génisses sont inséminées avec six mois de retard. Les taurillons, quant à eux, pataugent dans le fumier jusqu’au poitrail. Je sais par la rumeur qu’au poulailler, c’est un peu la même chose. Et ça ne va pas, le peu que je les vois, ils passent leur temps à râler : trop de travail, ça ne rapporte pas assez, le lait n’est pas payé assez cher, les vaches ne produisent pas assez, elles ne sont pas assez belles… le ton est nettement accusateur, je sens bien que
d’une certaine manière, c’est de ma faute. Je propose des modifications qu’ils refusent les unes après les autres. Pas d’accord et puis de toute façon, pas le temps. Je propose une autre gestion des pâtures. Non, mais de toute façon, ils ne veulent pas que leurs vaches soient nourries à l’herbe. Ça ne fait pas de lait, une vache qui mange de l’herbe ! Ma marge de manœuvre est étroite, pour ne pas dire nulle, j’étouffe. Ils veulent que je fasse le point sur les génisses mais elles sont loin et je ne peux pas les trouver seule, disent-ils. Ils n’ont pas le temps de m’y emmener pour me montrer l’endroit. J’ai l’impression très frustrante que je fais juste acte de présence. Je fais un tour de l’élevage, sous le regard réprobateur de la mère, pour qui je me balade. J’imprime des papiers que l’on attend de moi mais qui ne seront pas lus. Lettre morte, d’une fois sur l’autre, pas le temps, gaspillage.

Un jour, j’ai un peu plus insisté pour voir les génisses, puisqu’ils voulaient que je m’en occupe. Qu’on puisse avancer un peu, quoi. Elle m’y a emmenée à contre-cœur. A notre retour, sa mère, furieuse, lui a hurlé dessus. Depuis le salon où on me reléguait pour « faire les papiers », je l’entendais dire que sa fille lui avait manqué de respect, que ce n’était pas les étrangers qui allaient faire la loi chez elle… Des propos qui m’étaient bien sûr destinés, à travers la porte close. Ambiance…

C’est finalement avec le frère, que les relations sont les moins mauvaises. Le peu de fois où je le vois, il est juste épuisant. Boule de nerfs incapable de se poser, il reste toujours debout, jambes écartées, il se balance d’un pied sur l’autre dans un mouvement pendulaire hypnotisant, à une vitesse infernale. Mais j’arrive quand même à parler un peu avec lui.

Bien sûr, un jour, ils ont appelé mon chef pour leur dire que j’étais nulle et que je ne leur apportais rien. Et puis est venu un autre jour, pas très longtemps après, où c’était la dernière fois que je passais, juste avant de partir en formation. J’ai dit au revoir poliment, je suis montée dans la voiture et en manœuvrant pour partir, j’ai débouché intérieurement une petite bouteille de champagne virtuelle. Ceux-là ne me manqueraient pas.

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2 comments for “Frère et sœur

  1. Ludivine
    27 avril 2012 at 20 h 01 min

    Voilà des gens que je n’aimerai pas rencontrer, ni consommer leur production, leur seul souci semble être de produire toujours plus même n’importe comment.

    Tu ne dois pas rigoler tous les jours avec des énergumènes pareils, je te trouve bien courageuse.

    • Philomenne
      27 avril 2012 at 22 h 30 min

      Merci, chère Ludivine. C’est vrai, je n’ai jamais vraiment rigolé avec eux. Mais si seulement on pouvait ne travailler qu’avec des personnes formidables… Quant à la qualité de leur production, effectivement, elle ne rentrait pas dans l’équation. Heureusement, ils sont plutôt des exceptions. Et au final, il m’en reste un peu le même sentiment d’incompréhension que celui qui est décrit par Fourrure… Une autre planète.

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