Regarder la mort

Il n’est pas facile de voir mourir un animal en élevage. Cela peut sembler paradoxal, puisque cet animal qu’on élève, chacun le sait, mourra un jour, on l’enverra même à l’abattoir pour cela. Mais dans l’ordre des choses, il n’est pas prévu qu’il meure à la ferme. Et pourtant, parfois, la mort arrive quand même, ou alors on doit la décider, de guerre lasse.

Il y a eu cette truie, le train arrière soudain paralysé sans qu’on sache vraiment pourquoi. Elle a été soignée, les petits ont été sevrés, on l’a mise à l’écart, au calme dans de la paille, nourrie, abreuvée. J’ai vite été persuadée que c’était sans espoir, pensé qu’elle allait partir vite et puis, parce que la vie a des ressources parfois insoupçonnées, elle est toujours là. Elle a maigri, on dirait qu’elle est en train de fondre, de se ratatiner comme un pruneau, mais la vie ne semble pas vouloir s’en aller de sitôt. La vie s’accroche et la souffrance avec. Ce matin, alors que le vétérinaire doit venir pour autre chose, je passe la voir. Qu’est-ce qui fait qu’à un moment, on lâche prise et on tranche ? Je sors du bâtiment en disant « Bon, ça suffit, là, on arrête. » Je me sens mal, tout à coup, j’ai l’impression de l’avoir laissée souffrir pour rien ; un malaise qui me dit que j’aurais dû avoir le courage de décider plus tôt, que j’ai, à un moment, donné dans l’aveuglement, pas voulu voir la réalité. Le vétérinaire en rajoute lorsqu’il la découvre. « Oh oui, il est temps. » Je m’accroupie devant la tête de la truie pendant qu’il cherche une veine, qu’il ne trouvera pas. Je me sens mal mais ce n’est pas le moment de se défiler. Elle me regarde, son œil agrandi et terriblement vif, au milieu de son corps qu’elle n’arrive plus à bouger. Le vétérinaire se décide finalement à plonger son aiguille directement dans le cœur. Il a des gestes calmes et respectueux pour ce corps auquel il va ôter la vie. Il lui parle. « Ne t’inquiète pas, ça va aller vite, tu ne vas pas souffrir « . Puis il injecte rapidement le produit. La truie se met à trembler puis à s’agiter vigoureusement. Il pose une main sur son cou et elle se calme. Quelques tressautements encore ; elle est partie. En sortant du bâtiment, le vétérinaire aura quelques mots de consolation sur la difficulté qu’il y a à décider quel est le bon moment pour jeter l’éponge.

Il y a eu cette vache, qui a commencé à être mal. Fièvre, flanc creux, oreille basse. Premier passage du vétérinaire, qui prescrit antibiotiques et anti-inflammatoires. Tout est rentré dans l’ordre pendant quelques jours et puis rechute. Deuxième passage du véto, re-antibiotiques, tout est rentré dans l’ordre pendant quelques jours et puis rechute encore, dégradation rapide de son état. Et puis un soir, elle s’est couchée dans la paille et elle est morte. Le troisième passage du vétérinaire est pour l’autopsie.

Il a incisé le flanc. De son bras ganté, il fouille dans le ventre, contourne la panse, sort une poignée d’intestins et commente au fur et à mesure. Ils sont vides, la couleur, là, n’est pas normale, ces adhérences, ici, ne sont pas normales non plus. Péritonite. Il est étrange de voir ainsi l’intérieur du corps de la vache. Il incise la poitrine, casse une côte, explore le poumon qui a pris l’apparence d’un foie. Pas normal, les bronchioles se sont collées ; je me demande comment elle arrivait à respirer. Broncho-pneumonie. Il cherche dans toute la cavité thoracique, sort à plusieurs reprises des abcès gros comme des noix qui explosent entre ses doigts, libérant du pus blanc-crème, comme de la pommade. Il extrait un morceau de tissus et me montre d’autres petits abcès, un peu partout. Enfin, il explore un peu plus profondément et regarde le cœur, qui reste invisible pour moi. Cardiopathie. C’est la totale, cette vache n’avait aucune chance. Et l’addition péritonite, broncho-pneumonie et cardiopathie, plus la prolifération des abcès, ne laisse aucune doute : elle a un jour avalé un objet pointu ou tranchant, sans doute un morceau de métal, et celui-ci s’est ensuite promené dans son organisme, ravageant tout sur son passage, transportant les microbes des intestins dans les autres organes. Il ne pouvait pas y avoir d’autre issue. Malgré ses recherches, il n’a pas trouvé ce fameux corps étranger mais il est sûr de lui. C’est un problème courant, qui laisse toujours un goût amer, l’idée que cette vache-là n’aurait pas dû mourir.

Le quotidien dans une ferme, c’est aussi cela. Pas tous les jours, heureusement, mais parfois, faire naître implique que l’on doit aussi regarder la mort, la fatalité, des décisions difficiles, le sentiment d’échec, l’amertume. Et son mystère, qui nous renvoie à nos peurs et à notre propre fragilité.

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5 comments for “Regarder la mort

  1. dorigord
    14 juillet 2012 at 13 h 21 min

    Il doit être difficile, soit pour l’éleveur, soit pour le véto de prendre d’emblée la solution de l’euthanasie.
    Nous n’avons jamais sauvé une vache ayant avalé un corps étranger. Et pourtant dès que cela arrive le véto lui fait avaler un aimant, la soigne quand elle commence à développer les pathologies induites par ce corps. Cela finit toujours (au moins chez nous) par la mort. Mais on a tout tenté.

    Compassion, conscience professionnelle, amour des bêtes : les motivations peuvent être innombrables!!

    • Philomenne
      14 juillet 2012 at 20 h 00 min

      Difficile, d’autant qu’il faut souvent un peu de temps pour faire le diagnostic. Il arrive que l’aimant, s’il est administré assez tôt, rattrape la situation mais je crains que ce ne soit pas la majorité des cas, hélas. La meilleure chose reste la prévention : pas de bout de ferraille dans les fourrages ni dans les pâtures mais on ne maitrise pas toujours tout et c’est le genre de mort, courante, qui fait vraiment râler.

  2. dorigord
    17 juillet 2012 at 18 h 15 min

    J’écris une suite à mon commentaire : ce matin un petit veau sous la mère est mort : 3 mois environ.
    Depuis sa naissance il ne voulait pas téter sa mère, il a fallu le faire boire au biberon matin et soir. Les derniers jours, il ne voulait boire uniquement de l’eau.
    Le véto nous avait dit qu’il y avait de grandes probabilités qu’il ne vivrait pas : on a essayé…. On ne peut pas baisser les bras tout de suite, le réflexe de l’éleveur est tout tout tenter pour sauver l’animal….

    • Philomenne
      17 juillet 2012 at 20 h 00 min

      Je crois que c’est normal, de tout tenter, sinon on ne serait pas éleveur. Et à moins que le vétérinaire ne soit formel sur l’impossibilité de le sauver, eh bien, on essaye…

      Bon, mais il avait quoi, ce veau ? Est-ce que vous avez pu le savoir ? Parce que pire encore que de perdre un animal, il y a perdre un animal sans savoir pourquoi.

  3. dorigord
    18 juillet 2012 at 22 h 00 min

    On n’a pas vraiment su. Le véto pense qu’il aurait inhalé du liquide au moment de la naissance, ou qu’il y aurait malformation, ou maladie dégénérative,….on ne sait pas vraiment, ce sont des hypothèses.

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