Que deviennent les animaux domestiques après une catastrophe nucléaire ?

On me dira que je me penche sur de l’anecdotique, que j’envisage le problème par le petit bout de la lorgnette. J’en conviens. Que l’on me permette néanmoins, à l’heure où Fukushima a déjà disparu de la une des journaux (mais où le centrale fuit toujours et nous menace du pire), de poser cette question un peu en marge : que deviennent les animaux domestiques après une catastrophe nucléaire ?

Quand le 27 avril 1986, la ville de Prypiat (Ukraine) a été évacuée, ce n’était officiellement que pour quelques jours. Suivant les consignes, les habitants n’ont rien emporté, presque rien. Les animaux domestiques sont restés, parfois enfermés dans les maisons, parfois dehors. Ils ont attendu le retour de leurs maîtres. Ils ont erré dans la ville.  Dans le courant de l’été, les chats affamés ont mangé des tomates, des concombres, des fleurs… et pendant l’hiver suivant, ce qu’ils trouvaient, jusqu’à leurs propres chatons. Ils servaient eux-même de nourriture à d’autres. Dans la zone interdite, les liquidateurs étaient chargés de tuer les animaux errants, quels qu’ils soient, afin qu’ils ne disséminent pas les particules radioactives accrochées dans leur pelage. Il aurait de toute façon été impossible de les emmener ailleurs pour s’en occuper parce qu’ils étaient devenus radioactifs. Et puis, qui avait la temps de s’occuper de cette question, somme toute mineure, comparée à l’urgence d’éteindre l’incendie, d’éviter le syndrome chinois, de fabriquer le sarcophage ?

A Fukushima, le scénario a été pratiquement identique, à ceci près qu’il s’agissait d’une région fortement agricole. Plus de trente mille porcs, six cents mille poulets, plusieurs milliers de bovins, de chiens, de chats… Ici aussi, la population a évacué sans rien pouvoir emporter et persuadée que c’était pour seulement quelques jours. Les animaux sont restés. Ceux qui étaient en enclos ou à l’attache sont morts progressivement de soif et de faim. Les autres (bovins, chiens, chats…) se sont retrouvés livrés à eux-mêmes. Le 12 mai 2011, soit deux mois après la catastrophe, les autorités ont décidé l’abattage des animaux d’élevage, de toute façon fortement contaminés. Il y a des personnes qui résistent, telles ce fermier qui se rend une fois par semaine dans la zone évacuée pour nourrir ses vaches. Il refuse de les faire abattre et avance en dernier recours l’argument selon lequel ses bêtes, qui ont bu de l’eau et mangé de l’herbe contaminées, pourraient être utiles à la recherche. Mince progrès par rapport à 1986 : des associations se préoccupent de ce problème. Mais le travail de récupération des animaux dans la zone interdite, de décontamination et de soins est si difficile qu’elles sont presque impuissantes. En pratique, seuls quelques centaines de chiens ont été traités.

Plus généralement, les cheptels sont, de toute façon, très rapidement contaminés. Leur lait, leurs œufs, leur viande deviennent inconsommable. Les animaux de compagnie deviennent dangereux du seul fait des particules radioactives accumulées sur et dans leur corps. La seule décision possible, c’est l’abattage généralisé.

Au-delà de la tristesse de cette situation, l’impossibilité soudaine de garder près de soi les animaux domestiques est un symptôme, une des multiples formes que prend l’horreur nucléaire. Les animaux domestiques sont, me semble-t-il, une expression de la vie quotidienne. Les astreintes qui sont liées aux animaux d’élevage, les soins qui sont apportés (la nourriture, la traite, la surveillance…) se répètent jour après jour. C’est une réalité parfois lourde mais c’est aussi la vie quotidienne dans sa plus simple expression. Les animaux de compagnie, quant à eux, sont aussi une expression du quotidien : le chat qui se prend dans mes pieds au saut du lit, le chien qui m’accompagne de partout sont une composante de mon quotidien. Les animaux ne sont pas qu’une production, qu’une présence. Ils sont une des expressions de la vie de tous les jours, rythmée, répétée, tout à la fois prenante et rassurante, la vie ordinaire, celle qui ne fait pas de bruit… la vie, en bref.

Une catastrophe nucléaire, quand elle ne tue pas tout de suite, impose l’évacuation, l’abandon des maisons, des terres, des objets de tous les jours… et le sacrifice des bêtes. Autrement dit, elle supprime toute possibilité d’une vie normale. Ce qui faisait le quotidien des habitants de Prypiat ou de Fukushima, qui rythmait leur vie, n’existe plus. En témoignent leurs animaux, qui n’ont plus leur place nulle part, ni ici, ni ailleurs. Une catastrophe nucléaire provoque l’exil perpétuel de la population, la négation de ce qui fait la vie de tous les jours.
Et pour toujours.

Mes sources :

La supplication: Tchernobyl, chronique du monde après l’apocalypse. Feuilleton radiophonique d’après l’ouvrage de Svetlana Alexievitch.

Catastrophe nucléaire de Tchernobyl, article Wikipédia.

Le blog de Pierre Fetet : Fukushima.

Le blog de Kibo-promesse.

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9 comments for “Que deviennent les animaux domestiques après une catastrophe nucléaire ?

  1. dorigord
    17 août 2012 at 21 h 44 min

    En gros, c’est comme une guerre avec l’exil, la déportation temporaire ou définitive. La population perd tout y compris les animaux domestiques.

    Tu soulignes bien les conséquences de tous ces éleveurs qui ont perdu ce qui faisait partie intégrante de leur vie.

    Ce que les journaux ont à peine mentionné l’après, mis à part cet éleveur qui allait nourrir ses bêtes…

    • Philomenne
      17 août 2012 at 23 h 00 min

      Je n’avais pas pensé à faire le parallèle avec la guerre mais il me plait bien. A ceci près qu’après une guerre, on peut espérer revenir et reconstruire, alors qu’avec le nucléaire, il n’y aura jamais de retour possible. Une guerre définitive, en quelques sortes…

  2. isa
    19 août 2012 at 10 h 10 min

    bon anniversaire!!!

  3. dorigord
    19 août 2012 at 10 h 38 min

    Bon anniversaire!!!

    • Philomenne
      19 août 2012 at 22 h 00 min

      Oh, ben merci vous deux. ça me touche, c’est vraiment très gentil à vous.

  4. 25 août 2012 at 22 h 29 min

    Avec beaucoup de retard, joyeux anniversaire à toi.

    Un mois d’anniversaires aussi dans ma famille ma maman, mon frère, mon fils, une cousine…

    Quelles sont les nouvelles de votre association et de vos projets ?

    • Philomenne
      26 août 2012 at 12 h 00 min

      Merci beaucoup à toi. Même quelques jours après, ça me fait plaisir tout autant. Le mois d’août est un mois faste !

      Des nouvelles de la transition ? Bientôt… (quel suspens !)

  5. jocelin
    27 août 2015 at 3 h 26 min

    L’association franco-japonaise ganbalo a réalisé un documentaire qui sera bientôt diffusé lors d’expos itinérantes et de vacances sanitaires d’enfants de Fukushima

    Bien à vous et merci pour ce blog

    • Philomenne
      27 août 2015 at 11 h 46 min

      Et merci pour l’information.

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