Suis-je méchante ? Ou pourquoi expliquer l’agriculture…

Ce billet est dédié à celui qui se reconnaitra (ainsi qu’à sa délicieuse petite tribu).

O toi mon ami, qui me fait l’honneur de me lire quand ton travail t’en laisse le temps et qui, plus encore, me fit l’extrême plaisir de venir jusqu’à ma cambrousse profonde cet été, surtout ne prend pas mal ce billet. Bien au contraire. Tes questions sur mon travail, pertinentes, quoique naïves1 (et inversement), m’ont donné à penser.

Je l’avais déjà constaté en tant que technicienne mais plus encore en embarquant des petits citadins traire les vaches, le fossé s’est creusé entre la population « agricole » (les agriculteurs et les salariés du « para-agricoles », pour faire court) et la population non agricole. Autrefois, tout le monde ou presque avait au moins un agriculteur dans sa famille mais aujourd’hui, ce n’est plus le cas et un jeune adulte peut très bien ne jamais avoir vu traire une vache, ni même savoir comment on fait. Et ne pas savoir de quoi sont faits ces métiers-là. Certaines évidences n’existent plus.

Voilà qui me rappelle de lointains souvenirs de lycée, professeur d’histoire charismatique nous interrogeant l’un après l’autre, en suivant le rang, jusqu’à ce qu’il obtienne la réponse qu’il attendait… Par exemple, combien de mètres carré ça fait, un hectare ?

« – Mademoiselle D. !

– …

– Mademoiselle B. !

-…

– Monsieur G. !

-…

– Mademoiselle Philomenne !

– (petite voix) Dix mille, Monsieur.

– Ah, quand même ! » 2

Et de tonner, avec sa grosse voix terrifiante, que nous avions complètement perdu le contact avec la terre, nous, les petits citadins. Et c’était vrai.

Mais je m’égare. Le fossé de méconnaissance s’est creusé, disais-je. Est-ce un problème ? Sur le principe, on peut penser que non. Après tout, ne pas savoir comment on cultive le blé n’empêche personne d’aller acheter son pain. Ni la méconnaissance des ruminants de goûter un morceau de fromage. Pourtant, de la méconnaissance à l’hostilité, il n’y a parfois qu’un pas. Un pas que tous ne franchissent pas, certes, mais un pas régulièrement franchi néanmoins. Je ne parle pas3 de nos amis les néoruraux qui râlent dès qu’il y a un peu de bouse sur la route, après avoir passé des années à ne pas remarquer les crottes de chien sur les trottoirs urbains. Non, je fais plutôt allusion à l’hostilité que je rencontre généralement au détour d’une réunion de militants, d’un forum, d’une discussion… Et qui m’incite à penser qu’il serait souhaitable de faire un peu de pédagogie. Un exemple ?

Exemple : la contention des animaux.

Prenons le cas d’une vache que je dois soigner. Le problème, c’est qu’elle fait dix fois mon poids et que pour la piqûre dans le cou, là, étrangement, elle n’est pas d’accord. Un peu comme quand on emmène un gamin chez le médecin, sauf qu’avec le gamin, on peut expliquer, et physiquement, on a le dessus, si j’ose dire. Donc la vache, je vais la bloquer au cornadis et même, si je soupçonne que le soin risque d’être douloureux, je vais bloquer sa tête avec une mouchette et une corde. Désagréable, il est vrai. Est-ce que ça fait de moi une méchante, tortionnaire d’animaux ? Je pense que non. Le soin sera donné le plus rapidement possible, de la manière la moins douloureuse possible et dans de bonnes conditions de sécurité, pour l’animal comme pour moi. (Alors que sans contention adaptée, on y passe un temps fou, l’animal souffre plus et je risque de prendre un mauvais coup.) Quelques minutes après, elle est relâchée et retourne pâturer avec ses copines. Sauf que. Pendant qu’elle est ainsi entravée, la vache est stressée, elle exprime son mécontentement. Elle roule des yeux, elle souffle, elle cherche à se débattre… Pour un profane, c’est impressionnant (je me rappelle bien ce que j’ai ressenti, la première fois que j’ai vu cela). Et c’est ainsi que, si l’on n’explique pas, l’incompréhension s’installe.

cornadis-2Attardons-nous sur le cornadis. Voilà bien un instrument devenu totalement banal. Et magique. Hop ! dans un sens, la vache fait ce qu’elle veut sans être gênée (photo 1). Hop ! dans l’autre sens, dès qu’elle passe la tête à l’intérieur pour manger, elle se retrouve bloquée, sans intervention humaine, sans stress et sans douleur (photos 2 et 3). On peut tranquillement retenir un troupeau entier et, par exemple, l’empêcher de se coucher.

 »  Mais pourquoi l’empêcher de se coucher, la pauvre ?

– Eh bien, après la traite, il est bon qu’une vache ne se couche pas, parce que le sphincter du trayon n’est pas encore fermé. Les microbes risquent de remonter dans la mamelle par cette porte ouverte et de provoquer une mammite, qui est une infection de la mamelle. Je l’empêche de se coucher pendant la demi heure qui suit la traite, faisant temporairement obstacle à sa liberté de mouvement, oui, mais pour son bien, voilà. « 

Cornadis toujours ? Comment trier un troupeau : bloquer tout le monde au cornadis, libérer celles qui ne nous intéressent pas, envoyer tout ça au champ et garder les autres. Cinq minutes de travail, aucun problème, zéro corrida. Rapide pour tout le monde, appréciable et sécurisant.cornadis-1

« Sécurisant », ce n’est pas rien. Parce qu’on peut choisir de faire un métier d’élevage ; il n’a jamais été dit que l’on devait pour autant y laisser sa peau. Il vaut donc mieux quelques désagrément pour la vache qu’un mauvais coup de pied pour l’éleveur, non ? Si, vu sous cet angle…

A ce titre, j’apprécie tout particulièrement de côtoyer des vétérinaires filles. Curieusement, toutes celles que je connais sont petites et taillées comme des libellules. Et toutes, dynamiques et diablement efficaces, sont incollables en matière de contention des bovins. Elles ont toujours des astuces à partager ; partage « entre filles », au détour d’une étable, connivences entre belettes qu’un bovin pourrait facilement envoyer balader d’un coup de tête (Margaux, si tu me lis…).

cornadis-3J’ai parlé de la contention mais j’aurais pu prendre d’autres exemples. Tous nos gestes techniques méritent d’être expliqués au public parce que c’est la seule chose, l’explication, qui permet de réduire le fossé entre professionnel et non spécialiste. Et par là, de calmer le discours « tous des salauds tortionnaires et pollueurs » que j’entends çà et là. C’est aussi l’explication qui permet à ce même non spécialiste de faire la différence entre le geste normal (même s’il parait traumatisant vu de l’extérieur) et le geste anormal (bien sûr qu’il y en a ! Je ne prétendrai pas que tout le monde est beau et gentil, on n’est pas chez les bisounours).

Alors, amis payans et techniciens de tout poil, pour que la compréhension règne et qu’un peu de paix s’installe entre vous et la population non spécialiste (et non moins consommatrice des produits), expliquez et expliquez encore, faites de la pédagogie, racontez. Il n’y a pas d’évidence pour celui qui ne sait pas. J’en profite pour tirer mon chapeau à ceux qui le font déjà, blogueurs (voir dans la colonne de droite, là, oui, juste là), intervenants ici et là, ceux qui font des opérations ferme ouverte, accueillent du public, des enfants, y passent du temps et de l’énergie. Continuez.

1) « Naïves » dans le sens où elles venaient d’un profane, pas dans le sens de « niaises », soyons bien d’accord sur ce point.

2) Ici, l’honnêteté me pousse à ajouter que si je le savais, ce n’est pas parce que je potassais Soltner en douce mais, plus prosaïquement, parce que je courrais à cette époque après un jeune maraicher fort charmant. Et si je ne l’ai jamais rattrapé, je n’en ai pas moins appris quelques bricoles au passage.

3) Moyennant quoi, je le fais, suis-je perfide tout de même !

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13 comments for “Suis-je méchante ? Ou pourquoi expliquer l’agriculture…

  1. dorigord
    4 septembre 2012 at 5 h 44 min

    Quand nous avons des visites d’amis ou de ma famille (citadins, tous), ils nous demandent presque tous de visiter la ferme; leurs motivations sont diverses. Bien souvent par curiosité non malsaine, pour savoir à quoi ressemble une ferme maintenant pour faire la différence avec soit les images de celle de leurs grand-parents, ou soit les images banales de la télé ou de celles qu’on imagine.
    Certains vont surtout s’intéresser au matériel. Mais d’autres (la plupart) demandent à voir les animaux au moment où mes « hommes » les soignent. Ce qui les intéresse encore le plus c’est de voir téter les « veaux sous la mère », spécialité relativement rare en France. Une fois, mon frère (médecin à 300 km de chez nous) était présent au moment d’un vêlage. Non seulement il a voulu y aller, mais il a même pu aider efficacement mon compagnon, alors qu’il n’avait jamais vu une vache de près. Mon compagnon a été très surpris car il n’avait pas pensé pouvoir compter sur son aide. Parait-il que c’est le même processus que chez la femme!!!!

    Toutes ces personnes qui nous posent des questions, souvent naïves, comme tu dis, repartent avec cette expérience de la découverte d’un monde dont on entend parler souvent au gré de leurs révoltes, les médias ne nous ménagent pas.

    Vos blogs : le tien plus ceux que tu cites, il y aussi « boule de fourrure », un blog d’un vétérinaire, et qui raconte très bien ce qu’il fait avec les animaux de la ferme, donc, vos blogs permettent de faire prendre conscience aux personnes non agricoles que l’élevage n’est pas celui qu’ils imaginent ( et mal) à partir des reportages des médias.

    Continue!

    • Philomenne
      4 septembre 2012 at 7 h 55 min

      Voilà, c’est exactement cela. Voir la réalité et s’intéresser, rares sont ceux qui refusent, si on leur donne l’occasion de le faire. Le regard change et les relations aussi.

      (C’est vrai, entre l’accouchement chez l’humain et la mise-bas chez le bovin, il y a beaucoup plus de points communs que de différences.)

  2. dorigord
    4 septembre 2012 at 5 h 45 min

    Mille excuses, j’ai vu que tu citais  » Dr Fourrure » beaucoup plus bas dans ta liste

    • Philomenne
      4 septembre 2012 at 8 h 00 min

      Je suis une fan de Fourrure. Et de PH, et de Mamienne, et d’Isa, et de la vachère d’à côté… Je trouve que même quand on est « dans le métier », un regard sur le quotidien des autres est enrichissant.

  3. gene
    4 septembre 2012 at 8 h 43 min

    Excellent !
    J’aime bien « les néos ruraux et les crottes de chien sur les trottoirs »

    Non, vous n’êtes pas méchante et vous faites bien d’expliquer votre façon de travailler

    merci pour tout

  4. dorigord
    4 septembre 2012 at 9 h 08 min

    Tu es une fan de mamienne et d’isa et tu as abandonné le forum, dommage !!

    • Philomenne
      4 septembre 2012 at 11 h 00 min

      Houlà, l’amer reproche (justifié). C’est vrai, j’ai quelque peu perdu le chemin du du forum, un peu débordée par plein de choses parmi lesquelles boulot, enfants, amours, jardin… Je sais, ce n’est pas une excuse.

  5. isa
    4 septembre 2012 at 10 h 18 min

    c’est tellement vrai ce que tu racontes, prendre le temps d’expliquer, mais aussi chercher ses mots ou ses expressions, car notre jargon n’est pas comprehensible par tous, quand mon mari parle des « intrants » par exemple ça m’énerve….ou certaines paroles peuvent être mal interprêtées, ceci dit ceux qui viennent à notre rencontre ont envie d’apprendre et d’en savoir plus!

    • Philomenne
      4 septembre 2012 at 21 h 00 min

      Mais après tout, pourquoi ne pas parler d’intrants ? Si on donne la définition… Pas facile, d’ailleurs, tant ce mot porte un sens totalement évident pour ceux qui l’utilisent.

  6. 6 septembre 2012 at 13 h 30 min

    Ton histoire d’injection dans l’encolure, et de cornadis, me fait penser à Béa, une vache achetée par le Grand Manitou, une top model de vache ! elle a eu un problème de pied, le véto qui est venu c’est le bras-cassés du cabinet (et qui n’aime pas les vaches, donc il l’a massacrée), et la vache a boîté de plus en plus, au point de ne plus poser le pied par terre, limite se lever, etc…

    Y’avait 50CC de je sais plus quel antibio épais à faire en intramusculaire, et la vache sèche et démusclée comme pas permis, évidemment… Donc bloquée au cornadis, je m’approche d’elle côté caillebotis (pas couloir d’alim), elle s’est mise à hurler… O_O

    En fait la semaine précédente c’est un vacher de remplacement gamin, qui a appris les piqures avec mon collègue (BobineLover), il a 18 ans, quelques années de stage sur une grosse ferme mais ne savait même pas mettre un tube dans la mamelle.

    Il m’avait dit en me laissant la ferme : « y en a une tu verras je crois qu’elle fait des allergies au produit qu’on injecte, ça fait des boules ».

    En effet, allergie mon cul, il l’avait piquée à la sauvage manifestement, donc boules indurées des deux côtés…

    J’ai hésité pour trouver le bon côté, ma vache hurlait dès que je la regardais, elle tournait, à moitié pendue… Terrifiée. J’en avait la nausée, j’en aurais pleuré…

    Finalement j’ai été chercher la mouchette, entre temps j’avais vu des gens passer à pied devant l’écurie… pas pu leur expliquer, mais ça la fout bien tiens… des hurlements pareils…. à croire qu’on l’écorchait vive.

    Une fois la mouchette en place, la tête plaquée contre le cornadis, corde tendue et nouée, etc… j’ai piqué dans l’encolure où c’était le moins abimé, tout doucement, elle a gémi quand j’ai piqué (j’avais pourtant changé l’aiguille), mais pas bougé.

    Injecté tout en douceur, massé la zone, caressé, grattouillé la tête, détaché la mouchette tout doucement, encore une caresse, débloqué le cornadis…

    Elle s’est reculée calmement, et ne m’a pas fuie ensuite. Ca m’a fait chaud au cœur, bêtement…

    Elle me l’aurait dit clairement je n’aurais pas mieux compris : quand elle essayait de m’aplatir contre le cornadis, en hurlant, quand j’étais côté caillebotis, quand elle donnait des coups de tête quand j’ai voulu lui passer la mouchette, c’était pas par peur de moi, ou pour me faire du mal, ni vraiment la peur de ce que j’allais lui faire : mais par peur de la douleur que le gamin lui infligeait. Elle voyait la seringue, elle gueulait.

    Mon injection a été la dernière, le traitement était fini. Mais j’espère pouvoir lui en refaire d’autres, qu’elle comprenne que l’anomalie, c’est la douleur violente…

    J’aurais bien voulu voir comme le gamin les faisait, les piqures. Mais j’avais jamais vu une vache traumatisée comme ça par un bout d’aiguille de 1,6mm de diamètre…

    Quand j’y repense, j’aurais pas eu le cornadis, ni la mouchette, j’aurais jamais pu la piquer cette pauvre mère. Plus assez de viande dans les cuisses, l’encolure c’était limite…

    Pareil, « en attaché », quand je saucissonne une vache pour la soigner sans me faire décapiter, c’est impressionnant de la voir la tête accrochée en l’air et une corde autour de l’abdomen, mais pas douloureux pour la vache ni pour le soigneur !

    Et cet hiver j’avais trouvé « par hasard », à l’instinct plutôt, une « prise » pour maintenir une vache, en lui tenant la tête dans les bras, et même seule de cette manière je peux les traiter ! que ce soit leur faire avaler des trucs ou piquer l’encolure…

    • Philomenne
      6 septembre 2012 at 22 h 55 min

      Quand je dis que ce sont toujours les filles qui connaissent les meilleurs trucs… Merci pour ce long commentaire.

  7. JCC
    6 septembre 2012 at 21 h 24 min

    Evidemment, comme dans tous les domaines, il y a des « justes » mais il y a aussi L214…

    • Philomenne
      6 septembre 2012 at 23 h 00 min

      Je découvre, via son site, l’association en question et… non, en fait, je ne vais pas faire de commentaire. Mieux vaut pas.

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