En pleine tempête

Le soir tombe. Au volant du C15, je monte vers l’alpage. Dans mon paquetage, pyjama, duvet et brosse à dents, je m’en vais dormir en haut pour être à pied d’œuvre demain et gagner une heure de sommeil. C’est un gros alpage mais avec des éleveurs sympas et très bien organisés. Les quatre cent cinquante vaches sont divisées en trois troupeaux qui pâturent trois sites différents ; la laiterie à côté du chalet principal centralise le lait et s’occupe de la transformation. Je ne suis guère en avance quand je sors de la route ombragée par les grands sapins et attaque le chemin empierré. J’écrase pratiquement l’accélérateur, conduire sur les chemin d’alpage c’est un peu comme le salaire de la peur : soit on va vite, soit on va très lentement ; la vitesse moyenne est celle qui secoue le plus. Pas le temps d’aller lentement. Depuis la montagnette, je vois que les sommets sont couverts mais ça ne m’inquiète pas. Il fait frais, il fait même froid mais j’ai pris un pull et un bonnet en plus de mon blouson, je suis munie. J’arrive au premier chalet où les bergers finissent de manger. Le temps de demander le chemin pour aller au troisième chalet, celui où je vais dormir et faire la pesée demain, je repars. J’avale les lacets en chantonnant. Il est neuf heures et demi passé, il commence à faire nuit, je m’inquiète de trouver l’endroit, que je ne connais pas, d’arriver pas trop tard. Et puis à une certaine altitude, je rentre dans les nuages que je voyais du bas et là, la neige me saisit. Des petits flocons qui tombent dru et tourbillonnent dans le vent. Très vite, la nuit est complète et je ne vois pas grand chose devant. Cela ne m’arrête guère, d’ailleurs, j’ai l’assurance qu’il n’y a personne d’autre que moi sur le chemin, même les marmottes se sont mises à l’abri. J’arrive enfin au col, à un peu plus de deux mille mètres d’altitude. Je sais que je dois redescendre de l’autre côté pour atteindre ma destination et on m’a donné comme point de repère un lac que je dois laisser à ma droite mais il va falloir que je m’en passe, on ne voit pas à trois mètres. La neige tombe et tourbillonne, m’enveloppe, dérobe à ma vue le paysage.

Je commence la descente sur l’autre versant, sur ce chemin que je ne connais pas et dans la tempête de neige, à peine plus lentement que je ne suis montée. J’enchaîne les lacets dans la nuit opaque qui est comme peuplée d’une multitude de petits insectes blancs brillants. Soudain, à la sortie d’une épingle à cheveux, la voiture pique du nez et boum ! Elle est remontée immédiatement de l’autre côté mais le mal est fait. L’eau et la neige à demi fondue dissimulaient un trou dans lequel elle est tombée et le bas de caisse a cogné brutalement sur ce qui semble être une grosse pierre, cachée dans le fond. C’est la tuile. Je suis seule sur un alpage, de nuit et en pleine tempête de neige, avec une voiture qui a peut-être des dégâts rédhibitoires. Je fais quoi… De deux choses l’une, soit cette voiture n’a rien et je peux poursuivre ma route, soit elle a un problème -carter pété et fuite d’huile, par exemple- et dans ce cas, elle va tomber en panne dans peu de temps. Si tel était le cas, mieux vaudrait que je sois le plus près possible du chalet. Je continue donc et je roule aussi vite que possible, un œil sur le tableau de bord, prête à m’arrêter si le voyant d’huile s’allume. Un embranchement. Gauche ou droite ? Gauche. Enfin, je crois, si j’ai bien compris les explications. J’espère. Oui. Le chalet sort tout à coup de la tempête et je sais que je suis au bon endroit quand je vois les voitures garées devant, dont certaines que je reconnais. Le voyant d’huile est resté éteint. Je me glisse dans le chalet où tout le monde est déjà couché, cherche à tâtons le lit que l’on m’a réservé, guidée par les chuchotements de Magali qui a ouvert un œil à mon arrivée. Je m’endors roulée dans mon duvet, dans le chaleur douce et odorante du poêle et les respirations des bergers.

 alpage plan pichuPhoto empruntée à ce site.

Le lendemain matin, le réveil a sonné vers deux heures et demi. Le temps d’avaler quelque chose de chaud et nous sommes sortis dans le noir. Il ne neigeait plus. J’ai emprunté une lampe torche pour regarder sous ma voiture, pas de fente, pas d’huile par terre mais un magnifique enfoncement dans le carter. C’est solide, un C15 ! Nous avons fait, les bergers, la traite, et moi, la pesée, dans le jour qui arrivait. Autour de nous, les vaches grattaient la fine couche de neige avec leur mufle pour trouver l’herbe. Le soleil est arrivé dans la matinée et la neige a commencé à fondre doucement. En terminant, j’ai écrit la date en haut de la feuille de pesée : 2 août.

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2 comments for “En pleine tempête

  1. 26 septembre 2012 at 18 h 36 min

    Tu as donc repris le boulot ?

    Toujours en contrôle laitier ?

    En te lisant je me rends compte à quel point je n’aimerais pas vivre en montagne, ça me fait terriblement peur.

    Comme la mer d’ailleurs …

    Peut être as-tu rencontré « la vachère » 😉

    • Philomenne
      26 septembre 2012 at 20 h 00 min

      Non, non, c’est une vieille péripétie du temps où je travaillais en Savoie. Des souvenirs, je m’en suis fait des tas à cette époque. Moi j’aime la montagne et ça ne me fait pas du tout peur. J’ai aimé y habiter et maintenant que ce n’est plus le cas, elle me manque.

      Je travaille, en ce moment, mais pas au contrôle laitier (plus jamais ça, si c’est possible, vues les dérives commerciales récentes avec lesquelles je suis en désaccord complet). Et je n’ai jamais rencontré la vachère, mais j’aimerais bien…

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