Notre Dame des Larmes

campagne_terre_de_liens

Illustration empruntée à Terre de liens

Le premier danger qui menace les sols dans les pays tempérés n’est pas l’érosion 1. C’est l’artificialisation ; le fait de soustraire la terre à la culture ou à la forêt en la bétonnant ou en la goudronnant. Ainsi imperméabilisé, le sol ne peut plus jouer son rôle d’éponge et de filtre pour les eaux pluviales, de support de culture et d’outil de production, de réservoir de biodiversité. A l’heure actuelle, en France, c’est 63 000 hectares qui sont artificialisés chaque année. Et ce chiffre est en constante augmentation. On pourrait penser qu’il suit logiquement l’augmentation du nombre d’habitants mais en réalité, il va plus vite qu’elle. Chaque année, la surface artificialisée par habitant augmente. Avec ce facteur aggravant : ce sont souvent les terres les plus fertiles qui sont sacrifiées. Dans la concurrence entre le champ et le béton, c’est le béton qui gagne.  Aujourd’hui, les jeunes exploitants qui s’installent ont de plus en plus de mal à trouver des terres à cultiver. Demain, notre pays arrivera-t-il encore à produire assez pour nourrir tous ses habitants ? Ou deviendra-t-il importateur net de ses denrées alimentaires ?

Cependant, l’agriculture n’est pas la seule à pâtir de l’artificialisation. L’INSEE nous apprend que celle-ci se fait pour 58 % aux dépends des terres agricoles, et pour le reste, des espaces naturels. Il s’ensuit une perte de biodiversité, aggravée par le morcellement des zones naturelles restantes.

Le gouvernement se soucie officiellement de cette question. Par exemple, à l’issue de la conférence environnementale qui s’est tenue les 14 et 15 septembre dernier, « une feuille de route » a été publiée qui dit notamment :

L’une des causes principales de la perte de biodiversité est l’artificialisation des sols. (…)  de nouvelles perspectives doivent être ouvertes pour aller vers l’arrêt de l’artificialisation des sols et de la consommation d’espaces agricoles et naturels. (p. 9)

Le premier ministre lui-même, dans son discours de clôture, a repris cette préoccupation à son compte.

On devrait pouvoir se réjouir de la reconnaissance officielle de cette question et de ce qu’elle a atteint les plus hautes sphères de l’Etat. Il n’en est rien. Car le premier ministre ment : l’artificialisation des sols, il s’en fiche. A l’heure même où il la déplore officiellement, il continue à encourager et à promouvoir la construction de l’aéroport de Notre Dame des Landes : plus de deux mille hectares de terres agricoles et d’espaces naturels (en particulier de zones humides 2) bétonnés.

Le pic pétrolier, qu’il soit juste passé ou imminent, est une réalité ; le nier aujourd’hui revient à s’aveugler. (Tout comme de croire qu’une croissance infinie dans un monde fini pourrait être possible.) Y a-t-il donc vraiment nécessité à construire une infrastructure aussi coûteuse pour s’en servir pendant… Vingt ans ? Quinze ? Moins ? Cet argent ne serait-il pas mieux dépensé s’il était employé à autre chose ? Il en va de même pour toutes les infrastructures de grande taille dévolues aux transports  -ponts, tunnels, autoroutes- actuellement en projet. Un excellent numéro de l’émission Terre à terre 3 sur les « grands projets inutiles » évoque cette question en mettant en parallèle plusieurs projets de ce type. Il serait urgent de cesser les politiques au coup par coup, à court terme et sans réflexion globale, sans prise de recul pour réfléchir à une politique de développement territorial qui prenne en compte les impératifs énergétiques et alimentaires. Et pourtant, le gouvernement continue, comme si de rien n’était et sans se poser de question, à soutenir le projet de construction d’un aéroport à Notre Dame des Landes.

Economiquement, un rapport réalisé par un cabinet d’étude indépendant a montré que la rentabilité future de cet aéroport était très discutable, en même temps que son intérêt -écologique, social, etc.-, largement sujet à caution et qu’il serait plus intéressant d’améliorer l’aéroport existant. Et pourtant, le gouvernement continue à soutenir le projet d’aéroport de Notre Dame des Landes.

Ça ne vous donne pas envie de pleurer à vous ? Tant d’obstination stupide, contre toute logique, contre la réalité des effets prévisibles, cette obstination sans souci des conséquences, à contre-courant de tout ce qui devrait se décider aujourd’hui… moi, ça me donne vraiment envie de pleurer. Des larmes de rage et de désespoir. Je suis en rogne, aussi, de voir à quel point nos dirigeants, quelle que soit leur couleur politique, n’ont absolument rien perçu des enjeux d’aujourd’hui… Je ne suis d’ailleurs pas la seule ; des voix 4 bien plus importantes que la mienne s’élèvent depuis quelques temps.

A cette heure, le tableau n’est pas rose, certes non. Des maisons ont été détruites, des opposants expulsés à grands frais… Néanmoins, rien n’est perdu. Les comparaisons de plus en plus récurrentes avec le Larzac, notamment, me rendent plutôt optimiste. Je n’envisage pas que, si la mobilisation continue, le gouvernement ne soit contraint de faire marche arrière au final. Le 17 novembre, une manifestation de « réoccupation » est prévue. J’y serai sauf contre-temps. Je soutiens autant que possible les opposants au projet. Ce n’est pas le moment de lâcher.

Un peu de musique pour illustrer (spéciale dédicace à Romieu et à la Vachère d’à côté) ; nos dirigeants sont sûrement des dingues et des paumés…

Et leurs aéroports se transforment en bunckers…

Share Button

Notes:

  1. Je ne dis pas que l’érosion n’est pas un problème. Mais ce n’est pas le plus important en termes d’hectares de terres arables perdues, dans les pays tempérés.
  2. Dont on sait qu’elles sont particulièrement riches en biodiversité et qu’elles n’ont déjà que trop souffert.
  3. Sur France Culture, tous les samedis matins de 7 h à 8 h.
  4. Edit du 16 novembre : Une autre voix, proche du gouvernement, qui dit ouvertement que les chiffres ont été manipulés, que les arguments pour sont fallacieux et surtout, que le préfet en charge du dossier à l’époque des prises de décision est maintenant conseiller chez Vinci (Etonnant, non ?).

6 comments for “Notre Dame des Larmes

  1. dorigord
    10 novembre 2012 at 8 h 08 min

    Je viens d’écouter l’émission que tu nous proposes. J’écoute beaucoup France Culture, mais pas à cette heure. C’est aussi un gros problème que l’exploitation des mines avec les conditions de travail des ouvriers. Le Canada, apparemment, se situe dans les plus mauvais employeurs.

    La disparition des terres agricoles est un très gros problèmes dans tous les départements, y compris en Dordogne. Dans les réunions des JA, le problème est évoqué de façon récurrente, mais ils sont impuissants à peser contre les décisions des élus, même de petites communes.

    Quand je suis arrivée en Dordogne, il y a 34 ans, la ville de Périgueux était entourée par des terres en maraichage. Maintenant, ce sont des lotissements ou des immeubles. Sans parler des zones artisanales qui se sont développées encore plus loin sur des terres agricoles (bétonnées elles aussi)

    Il y a aussi le bétonnage ou le goudronnage dans tous les lotissements, même dans les cours des maisons. Quand il y a des trombes d’eau, tout le monde se lamente des inondations et des catastrophes sans comprendre qu’ils ont leur part de responsabilités.

    J’espère que votre manifestation arrivera à être aussi efficace que pour le Larzac!

    • Philomenne
      10 novembre 2012 at 12 h 00 min

      Confidence pour confidence, je n’écoute pas souvent la radio à cette heure-là non plus (je dors !). Vive internet et le replay…

      Pour la manifestation de la semaine prochaine, j’ai vu sur les sites de covoiturage que des voyages étaient organisés depuis la France entière (Paris, Lyon, Lille, Dijon…). Donc je pense qu’il y aura du monde. Je l’espère.

  2. gene
    10 novembre 2012 at 8 h 58 min

    ça me fait penser à l’émission de France Inter « là-bas, si j’y suis » et au combat des expropriés de Notre Dame des Landes : contre le gaspillage d’ un grand nombre d’hectares pour la construction d’un aéroport .

    Il y a de plus en plus de gens à nourrir et on supprime de plus en plus de terres agricoles, ça ne peut plus durer .

  3. Romieu
    10 novembre 2012 at 11 h 43 min

    Merci d’évoquer le sujet « ND des Landes » et de le replacer dans un contexte plus global.

    Je voudrais pour ma part insister sur la violence de la répression dont sont victimes les opposants sur place : comme tu le soulignes, maisons rasées, cabanes détruites, arbres abattus, terrains saccagés, le tout à grand renfort de lacrymos et grenades assourdissantes. Le pire, c’est que, même dans une perspective pro-aéroport, il n’y avait aucune urgence. Les copains sur place parlent de politique de la terre brulée, de zone de guerre et, d’ailleurs, le préfet avait prévenu : il fallait abattre la résistance en sapant non seulement le moral mais en privant les opposants sur place de lieu de vie, d’autonomie alimentaire, etc…

    Qu’est-ce que c’est que cette démocratie où les pouvoirs publics servent la soupe aux intérêts privés ? Où ils préfèrent permettre aux bétonneurs de tout poil de se remplir les poches au lieu de veiller à l’intérêt commun ? J’suis énervée, là …

    Mais, hauts les cœurs, la résistance s’organise malgré tout et malgré le silence des médias vendus à Vinci et à la botte du pouvoir, et semble s’inscrire dans la durée.

    Blog du collectif :

    http://lutteaeroportnddl.wordpress.com/

    • Philomenne
      10 novembre 2012 at 12 h 30 min

      Merci infiniment, ma chère Romieu, pour ce long commentaire et pour ces précisions. Mon billet était déjà long donc je n’ai pas parlé du silence médiatique ou de la violence des expulsions mais il y aurait eu de quoi. Oui, il y a bien des choses révoltantes dans cette affaire.

      J’ai appris, en faisant des recherches pour ce billet, que les forces de l’ordre avaient (quel cynisme!) baptisé les expulsions « opération César ». Eh bien, résistons encore et toujours à l’envahisseur. A la fin, les romains prennent toujours une raclée, après tout.

  4. 15 novembre 2012 at 21 h 59 min

    Oui Philomène moi aussi ça me fait pleurer de constater que tout s’accélère mais dans le mauvais sens .

    La Charente est un département très passager , très routier mais pas que . Nous avons le TGV et bientôt la LGV , presque parallèle au TGV qui traverse le département du nord au sud. Des centaines d’ha disparaissent ainsi.

    Et la mise à deux fois deux voies de la N.141 , non pas que ce ne soit pas nécessaire de dévier les bourgs qui sont traversés par plus de 5000 camions par jour . Mais pourquoi accepter l’agrandissement des zones commerciales où , pourtant , les autorisations n’ont pas été données . Ce n’est pas un problème apparemment , les engins occupent l’espace prêts à faire feu .

    Un article est paru dernièrement, je crains deviner la suite …

    Aujourd’hui dans le journal agricole du coin, (La vie Charentaise ) est paru un article qui montre les actions menées par les JA du département pour réagir à ces disparitions de terres agricoles.

    Bonne continuation Philo…

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.