La nouvelle fracture ?

Il y a quelques jours, une personne qui m’est chère -elle se reconnaitra- me disait que selon elle, l' »affaire » Notre Dame des Landes serait désormais le point de fracture de la gauche. Outre le fait que l’avenir se chargera très probablement de lui donner raison, il me semble qu’elle est peut-être même, cette affaire, la concrétisation d’une fracture sociétale de grande envergure, l’illustration de la divergence entre deux modèles de société très différents. J’ai véritablement la conviction que nous sommes aujourd’hui à la croisée des chemins et que nous avons un choix à faire, un choix qui n’a que peu à voir avec le droite/gauche traditionnel que nous proposent les isoloirs ; beaucoup plus fondamental.

Quel choix ? D’un côté, un modèle politique conventionnel qui continue à tenter de « sortir de la crise », à vouloir « relancer la croissance », à « réindustrialiser » nos régions, etc. A tout prix. Elle encourage la consommation de denrées en tout genre, de produits électroniques à durée de vie programmée, promeut des grands projets (aéroport, EPR, ligne THT…), les bio et nanotechnologies, le nucléaire, etc. Le modèle peut sembler séduisant. D’une part parce que nous en avons l’habitude, le discours ronronne depuis des décennies, nous avons grandi dans l’idée que le « progrès » technologique est une chose normale et souhaitable, quitte à lui consentir quelques sacrifices. D’autre part parce qu’il y a un certain confort à se laisser bercer par la technologie. Tous ces objets « pratiques » censés nous faciliter la vie, c’est séduisant, et le confort de tout ce qui se fait en appuyant sur un bouton, tellement facile.

Le problème de ce modèle de société si douillet, c’est qu’il a un coût faramineux. Nous le payons en années d’espérance de vie, d’abord. Les pesticides, les produits chimiques, les gaz d’échappement divers et variés que nous respirons/avalons quotidiennement nous tricotent de bons gros cancers dont nous mourrons à petit feu. D’autres risques sont pointés du doigts (OGM, nanoparticules) sans que leur nocivité soit jamais sérieusement évaluée. Rien que les nanoparticules développées par les nanotechnologies, par exemple, sont fortement soupçonnées de passer la barrière encéphalique. Avec quels effets ? Personne n’en sait rien. Elles sont massivement mises sur le marché alors même qu’aucune étude d’impact sérieuse (c’est-à-dire neutre) n’a été réalisée. Les centrales nucléaires, quant à elles, font peser sur nous le risque chaque jour plus grand d’un accident qui tuerait plus ou moins rapidement un million de personnes.

Ensuite, nous payons en mauvaise conscience. Cette société dans laquelle nous vivons aujourd’hui est construite sur des ressources naturelles, en général, et sur un pétrole, en particulier, que nous n’avons pas. François-Xavier Verschave a montré comment la Françafrique avait permis à la France d’avoir accès à des ressources naturelles dont elle ne disposait pas mais dont ses anciennes colonies regorgeaient. Plus récemment, Apoli Bertrand Kameni a montré que la quête des « minerais stratégiques » nécessaires à la fabrication des outils technologiques de notre quotidien était toujours génératrice de guerres. Guerre au Niger et en Namibie pour l’uranium de nos centrales nucléaires, guerre au Zaïre-Congo pour les minerais servant à la fabrication nos téléphones portables, tablettes, liseuses et autres produits de l’innovation électronique, les conflits se déplacent au fur et à mesure de la demande mondiale de minerais. Avec tous les « dommages collatéraux » que cela suppose : populations déplacées, paupérisées, affamées, femmes violées, morts en pagaille (où l’on voit que l’Afrique n’est pas un continent pauvre mais qu’elle est au contraire victime de ses richesses).

Enfin, le prix écologique est colossal. Nous ne nous en rendons pas encore compte, pas beaucoup. Mais le réchauffement climatique, l’artificialisation des terres, les contaminations radioactives un peu partout nous préparent un environnement invivable. Pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, l’homme mène une expérience grandeur nature sur son environnement et il se met lui-même dans l’éprouvette. Sans certitude d’en sortir vivant à l’échelle de l’espèce. En d’autres termes, nous fonçons dans le mur à grande vitesse.

A l’aune de ce prix pharaonique, ce choix parait nettement moins confortable.

Et l’autre possibilité ? Car on peut choisir une autre voie. Une autre voie qui n’est pas -j’entends déjà les mots « caverne » et « bougie » au fond de la salle- un retour en arrière mais une autre manière d’avancer. Qui a dit que nous étions sur des rails ? Nous n’y sommes pas. Et on peut très bien envisager une société différente de celle que nous connaissons, sans croissance économique. Une société mesurée qui ne rechercherait pas la consommation à tout prix mais avant tout l’équité. Une société qui viserait le bien vivre raisonnable pour tous et pas seulement l’opulence pour quelques uns au prix de la paupérisation et de la mort de certains autres. Une société sobre et simple, qui laisserait sous terre le pétrole, les minerais rares et l’uranium, qui choisirait la voie de la sobriété énergétique, au lieu de cette débauche d’énergie actuelle. Une société qui viserait un impact écologique minimal et vivrait en bon entente avec son environnement. Une société d’humains qui respecterait la nature qui les entourent tout en se respectant eux-même. Une société enfin adulte, en quelques sortes, au lieu de ce modèle infantile sans limite, dans lequel nous évoluons actuellement.

Nous sommes à la croisée des chemins, disais-je. Nous devons faire un choix entre ces deux modèles sociétaux, sans qu’un entre-deux soit possible. Nous devons faire un choix, faute de quoi on décidera pour nous. Et nous devons dire et affirmer ce choix. Mon choix est fait, voilà pourquoi je vais manifester à Notre Dame des Landes, voilà pourquoi j’ai contribué à créer une initiative de transition, voilà pourquoi je milite, en clair.

Je veux croire qu’aujourd’hui, une partie de la population est consciente des enjeux et prête à faire ce choix. Lorsque je vois les opposants aux grands projets inutiles, toujours plus nombreux et plus déterminés. Lorsque j’entends s’exprimer l’opposition aux OGM et au nucléaire… je veux croire que c’est possible. Il est encore temps de sortir des rails et d’emprunter un autre chemin que celui, mortifère, qui semble déjà tracé.

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7 comments for “La nouvelle fracture ?

  1. JCC
    27 novembre 2012 at 22 h 49 min

    Le vrai progrès que pourrait accomplir l’humanité est de prendre conscience de la puissance que lui a procuré l’énergie et par voie de conséquence la technologie. Qu’elle s’aperçoive que cela lui permet d’avoir une action géologique qui risque de rendre son vaisseau spatial inhabitable au moins pour elle.

    • Philomenne
      28 novembre 2012 at 12 h 00 min

      Oui, je suis entièrement d’accord…

  2. JCC
    28 novembre 2012 at 23 h 10 min

    Laisser sous terre ce qui s’y trouve, maitriser notre utilisation des ressources et nous contenter de répartir équitablement ce que peut fournir le territoire sur lequel on vit peut résoudre une partie du problème. Cela n’empêche toutefois pas de se poser aussi la question du nombre. Tout en prenant garde à ne pas revenir à la notion d’espace vital développée par les nazis on doit pouvoir dire qu’il existe probablement une « biocapacité » attachée à chaque type de territoire. Une limite au delà de laquelle un certain nombre d’humains riches ou un plus grand nombre d’humains plus modestes provoque inévitablement la destruction de l’écosystème… ou la disparition du surnombre. Il existe peut être des études à ce sujet.

    • Philomenne
      29 novembre 2012 at 12 h 00 min

      D’après ce que j’ai lu, notre planète peut nourrir et abriter dans de bonnes conditions environ 10 milliards d’être humains, sans que cela implique la destruction obligatoire des écosystème. A condition d’être raisonnable, bien sûr. On est loin du compte…

      (Je reviendrai mettre la référence si je la retrouve).

  3. isa
    3 décembre 2012 at 10 h 23 min

    Je suis entièrement d’accord avec ton analyse…c’est un vrai « travail » à faire pour notre société..

    Cette semaine, ma fille en seconde est rentrée du lycée, en disant : le danger des Ogm n’est pas prouvé. Oui ma chérie, mais l’inverse non plus !!!

  4. samuel
    3 décembre 2012 at 10 h 23 min

    Nous n’allons pas droit dans le mur, Paul Ariès dit que nous sommes déjà dans le mur mais qu’il est mou et les dirigeants actuels sont incapables de s’en extraire pour prendre le recul nécessaire pour choisir une autre direction. Bref, pas gai tout ça !!

    • Philomenne
      3 décembre 2012 at 20 h 00 min

      Nous serions donc la tête dans un mur mou ? J’aime bien cette image… même si effectivement, ce n’est pas gai. Reste à savoir ce qui arrivera lorsque le mur deviendra dur.

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