L’épi de maïs et le petit rat (la suite)

ptiluc…suite de ce billet

 

Sur le fond, que reproche l’EFSA à l’étude de Gilles-Eric Séralini ? 

– Les rats utilisés seraient naturellement sujets à développer des tumeurs. Certes, mais en quoi est-ce un problème ? Ce qu’on cherche à savoir, ce n’est pas si les rats vont développer des tumeurs. La question est « Est-ce que les rats nourris aux OGM vont développer plus de tumeurs que ceux qui n’en ont pas mangé ? ». Donc peu importe le nombre de tumeurs développées, ce qui compte, c’est de savoir s’il y a une différence entre les groupes.

Par ailleurs, l’équipe de Séralini n’a pas travaillé que sur les tumeurs1 mais aussi sur les déséquilibres hormonaux éventuels et sur la fonction rénale. Cet aspect de sa recherche a été occulté dans les comptes-rendus qui ont été faits dans les médias.

– Au sujet de la taille des échantillons, il semble que les groupes soient trop petits pour que les données statistiques puissent être considérées comme fiables. Je n’ai pas pu refaire les calculs mais je ne serais pas étonnée que ce soit vrai, au vu de ce que j’ai lu. Beaucoup de groupes avec peu d’individus, cela veut dire des résultats qui perdent en fiabilité.

Ces deux critiques ont été abondamment développées dans la presse. Ce à quoi l’équipe de Séralini répond qu’il s’agit des mêmes rats et des mêmes tailles de groupes que ceux qui sont utilisés dans les études d’homologation préalables à la mise sur le marché des OGM. Pourquoi est-ce que cela poserait problème dans un cas et pas dans l’autre ? C’est à ce moment que cela devient véritablement intéressant. Car la « communauté scientifique » reconnait alors (bien obligée) que ces études d’homologation n’ont, en effet, pratiquement pas de valeur scientifique. Or, elles sont les seules à être menées avant qu’un produit soit mis sur le marché.

La conclusion arrive alors d’elle-même : les OGM sont mis sur le marché sans qu’aucune étude d’innocuité sérieuse (c’est-à-dire scientifiquement crédible) ne soit faite au préalable. C’est un fait dont curieusement, on parle peu d’ordinaire mais qui a eu le mérite d’être mis en lumière par la sortie de cette étude.

Enfin, on reproche à cette étude de ne pas donner d’explication aux phénomènes constatés, ce qui la décrédibiliserait. Je ne comprends pas le lien entre les deux. Le fait qu’on ne sache pas expliquer la cause d’un phénomène voudrait dire que ce phénomène n’existe pas ? Il y a pourtant bien des choses dans notre monde que l’on ne sait pas (pas encore) expliquer. On ne nie par leur existence pour autant.

Et du côté des détracteurs de l’étude, quels arguments en faveur de l’innocuité ?

– Il ne peut pas y avoir d’effet à long terme parce que si c’était le cas, on le verrait en élevage sur les animaux reproducteurs, qui sont nourris d’OGM. Voilà un argument de parfaite mauvaise foi, qui me fait bondir. Les rats de l’étude Séralini ont fait l’objet d’une étude sur deux ans, c’est-à-dire sur la vie entière. Or, en élevage, aucun animal ne reste sa vie entière et loin s’en faut. Par exemple, une vache2 a une espérance de vie de vingt à vingt-cinq ans. Mais en réalité, jamais on ne la laisse aller jusque là. Une laitière de huit ans, c’est déjà beaucoup. Les allaitantes restent parfois un peu plus longtemps mais rarement au delà de dix ans. Enfin bref, aucun animal ne dépasse la moitié de son espérance de vie en élevage, ce qui représente plus ou moins quarante ans en termes de vie humaine. On est donc loin d’être capables de mettre au jour des effets à long terme en observant les animaux d’élevage.

J’ajouterai que dans ma vie de technicienne, j’en ai vu, des tumeurs anormales chez des vaches. Des tumeurs à l’œil, notamment, et en nombre assez grand pour que je m’en étonne. Je ne sais pas si c’est statistiquement significatif ni si cela est dû aux OGM. Cela m’interpelle néanmoins. Et tant qu’on ne décidera pas de faire une étude sur ce thème, il n’y aura pas de réponse, juste des doutes.

 – Mais ce qui me fait véritablement faire des loopings dans cette polémique, ce sont les arguments ultimes des critiques. A la fin de la vidéo d’Arrêt sur image, vous pourrez entendre Stéphane Foucart dire, au sujet du risque potentiel représenté par la consommation des OGM : « Je n’y crois pas ». C’est à tomber par terre ! Une personne qui reproche à cette étude son manque de rigueur scientifique convoque un argument de l’ordre de la croyance. C’est un gag ?! Même argument dans le texte de Jérôme Quirant, qui affirme qu’il est « peu vraisemblable » que l’ajout d’un gêne dans un végétal ait un effet néfaste sur sa comestibilité. « Peu vraisemblable », en dehors du fait que cela ne signifie pas « impossible », cela veut surtout dire que des scientifiques qui se prétendent rigoureux -et reprochent aux autres leur manque de rigueur- sont guidés par leurs croyances et leurs convictions. Cela revient à dire « Ce que je suis incapable d’imaginer ne peut pas exister ». C’est grave parce que cela oriente les recherches qui sont faites. En effet, pour trouver il faut d’abord… chercher. Et si on est incapable de concevoir une dangerosité des OGM, on ne fera pas de recherche en la matière, donc on ne se donnera pas de moyen de savoir, donc on pourra affirmer en toute bonne foi qu’on n’a pas constaté d’effet néfaste, la boucle est bouclée. Je crois que cela me fait encore plus peur que les résultats de l’étude Séralini elle-même.

Alors qu’on me permette de ne rien prendre pour argent comptant, qu’on me permette de douter. Et puisque certains prétendent mettre dans des plantes comestibles des gênes qui n’ont au départ rien à voir avec elles, c’est à eux de faire le travail avec des études fiables. Ce n’est pas dangereux ? Prouvez-le ! En attendant, principe de précaution oblige, les OGM, non merci.

1) Et je suis véritablement convaincue que ce n’était pas une bonne chose de montrer ces photos de rats avec des tumeurs monumentales, parce que la conséquence, c’est qu’on ne parle plus que de cela. Décidément, je suis pour le poids des mots et pas pour le choc des photos.

2) Je prends l’exemple des vaches mais chez les autres animaux d’élevage, c’est la même chose.

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7 comments for “L’épi de maïs et le petit rat (la suite)

  1. ksk
    13 janvier 2013 at 8 h 40 min

    Le parallèle avec les élevages est intéressant et pas qu’en matière d’OGM. Quand on observe certains phénomènes sur des animaux d’élevage relativement jeune compte tenu de leur longévité il y aurait matière à étude. N’y avait-il pas une histoire d’engraissement de poulet aux probiotiques, ces mêmes probiotiques sensé aider la digestion qui étaient ajoutés aux yaourts et ont engraissé un certain nombre d’humains.

    • Philomenne
      13 janvier 2013 at 12 h 00 min

      Je suis tout à fait d’accord avec vous sur le fait que l’observation des animaux d’élevage est intéressante. Faudrait-il, effectivement, faire des études à ce sujet…

      Pour les probiotiques, oui, ce que vous évoquez me dit quelque chose mais je n’en sais pas assez pour en parler. Si je trouve de l’info… (ou si vous en avez…)

  2. dorigord
    13 janvier 2013 at 17 h 00 min

    J’ajoute ceci à mon commentaire précédent :

    Pour les OGM :tu as raison d’insister sur toute la partie qui ne choque pas photographiquement. Séralini a essayé de mettre en valeur tout ce qu’ils ont trouvé comme anomalies, surtout chez les mâles, mais les autres, y compris Schneiderman, l’ont interrompu. Il a pourtant insisté aussi sur les perturbateurs hormonaux, qui fonctionnent comme de nombreuses substances tel le bisphénol A. Les autres ont toujours voulu revenir sur ces grosses tumeurs.
    L’art et la manière d’enterrer une expérience qui va à l’encontre des intérêts financiers des grands groupes !!

    Quant aux probiotiques, j’ai trouvé ceci sur internet :

    http://blognutritionsante.com/2010/09/05/arnaque-probiotiques-activia-actimel-danone/

    • Philomenne
      13 janvier 2013 at 22 h 00 min

      Merci beaucoup Dorigord.

      (Si maintenant les lecteurs se mettent à faire le boulot à ma place… )

  3. bob
    14 janvier 2013 at 18 h 19 min

    Didier Raoult, qui est un grand chercheur, a juste publié un édito en 2009. Édito qui a fait débat: https://dl.dropbox.com/u/72234047/Probiotics.pdf et https://dl.dropbox.com/u/72234047/Probiotics%202.pdf

  4. Ludivine
    14 janvier 2013 at 20 h 22 min

    Dommage que certaines personnes ne puissent te lire. J’approuve ton argumentation.

    Comme d’hab, c’est bien écrit, bien dit, clair, précis.

  5. JCC
    15 janvier 2013 at 22 h 44 min

    Nous n’en sommes qu’au début. Il est probable que certains OGM ne soient pas toxiques. Dans la nature il y a des combinaisons de gènes qui sont comestibles. A l’inverse il existent de nombreuses sortes d’OGM dont on ne sait pas grand chose. Ceux qui contiennent un biocide, ceux qui tuent avec discernement, ceux qui le font moins, ceux qui produisent un médicament, ceux qui ne servent à rien, ceux qui résistent à l’épandage massif d’un biocide, ceux qui sont stériles, ceux qui peuvent se répandre, ceux qui peuvent se déplacer, ceux qui contiennent une tare génétique, ceux qui poussent plus vite, avec moins d’eau, qui brillent la nuit, qui peuvent transmettre du matériel génétique à une espèce supérieure et j’en oublie beaucoup. Il est donc affligeant que toutes ces inventions ne fassent pas systématiquement l’objet d’études sérieuses et indépendantes. Plus généralement je suis toujours effaré de constater que les humains, qui n’ont pas encore réussi à connaitre et à s’affranchir des dangers que leur oppose la nature s’en créent de nouveaux avec leur technologie sans même évaluer si les bénéfices sont supérieurs aux risques

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