Comme une mouche qui se cogne aux vitres, 1ère partie : petit précis d’économie agricole

Pour pouvoir parler de ce qui m’agite, des questions qui se bousculent, pour vraiment pouvoir exprimer cette impression de vanité qui bien souvent me saisit, il faut d’abord que je dessine un cadre, que j’explique comment fonctionne l’économie de l’exploitation agricole (c’est-à-dire, à peu près comme l’économie de n’importe quelle entreprise). Ne partez pas, je vais essayer de faire simple.

Ami lecteur, pardon 1 mais on a cours de gestion, là 

Qu’est-ce qu’on gagne dans une exploitation ? On vend du lait, des céréales, de la viande, des animaux, des fruits, des légumes, des œufs… ce qu’on produit. La somme de toutes ces ventes, à laquelle s’ajoutent les subventions, représente un paquet d’argent (plus ou moins gros mais comparé au budget d’un ménage, ça a souvent l’air énorme).

Cet argent gagné sert à trois choses.

  • Payer les terres, les bâtiments, le tracteur, les outils, les impôts… tous ces coûts fixes que l’on nomme les charges de structure.
  • Payer les aliments pour les animaux, les médicaments, les semences, les engrais et les amendements… tous ces coûts proportionnels que l’on nomme les charges opérationnelles.
  • Et puis… il reste une portion qui s’appelle l’Excédent Brut d’Exploitation (EBE pour les initiés).

L’EBE sert à trois choses.

  • Rembourser les emprunts.
  • Faire des prélèvements privés (autrement dit un salaire, même si ça ne porte pas ce nom-là.)
  • Et puis… il reste une portion qui s’appelle la Capacité Interne de Financement des Investissement (CIFI pour les initiés).

La CIFI peut servir à trois choses : faire un nouvel emprunt pour investir ET/OU augmenter ses prélèvements privés ET/OU épargner. C’est un petit coussin de sécurité, en quelques sortes.

Allez, je vous fais un dessin !

 economie-exploitation

Ce dessin montre que tout est question de proportions. Par exemple, si le poids des charges de structure augmente, si le prix des matières premières (qui sont dans les charges opérationnelles) augmente, l’EBE diminuera d’autant. Et comme il faut bien rembourser les emprunts, c’est la CIFI qui diminuera la première, jusqu’à disparaitre, ainsi que les prélèvements privés. On pourrait y remédier en augmentant le produit, si seulement c’était possible. Rappelons que les agriculteurs vendent leur production sans choisir le prix de vente. Les laiteries achètent le lait x euros la tonne 2, les grossistes, la viande x euros le kilo de carcasse, les cent œufs, le kilo de carottes, le quintal de blé, etc. Producteur satisfait ou pas, c’est comme ça.

En bref, lorsque le prix de vente descend et fait diminuer le produit ou que les charges augmentent (parfois les deux), il y a crise. CQFD.

Ça va ? J’espère que oui, parce que c’est déjà l’heure de l’examen.

crise-laitiere

2009 : crise du lait

Rappelez-vous en 2009, la fameuse « crise du lait ». Le prix du lait avait dégringolé à 220 € la tonne, soit environ 100 € de moins qu’à l’habitude. Maladroitement, les éleveurs disaient qu’ils perdaient trois ou quatre mille euros par mois, oubliant d’expliquer à une population majoritairement salariée qu’il s’agissait d’une perte sur le produit, pas sur les prélèvements privés, pas sur leur salaire ! Hélas. Car, cette explication faisant défaut, ils se sont injustement fait traiter de nantis.

Soit un producteur dont la paye de lait mensuelle baisse de trois ou quatre mille euros, pendant neuf ou dix mois consécutifs. Quelles seront les conséquences économiques pour l’exploitation
et pour le ménage ?

He oui, c’est bien souvent l’EBE de l’année qui y est passé, dans sa totalité ou presque, et les prélèvements privés avec. Heureux ceux qui sont arrivés seulement à ne rien gagner. Nombreux sont ceux qui aujourd’hui commencent juste à s’en remettre. Quant aux jeunes installés, à ceux qui étaient en difficultés, beaucoup ont jeté l’éponge. Quant à ceux qui, psychologiquement fragile, ont mis fin à leurs jours en laissant grand ouverts leurs livres de comptes sur la table de la cuisine (véridique, malheureusement)… Je me souviens, à cette époque, c’était une hécatombe dans les campagnes.

Bien entendu, je parle des laitiers mais c’est un exemple. Lorsque on entend parler de « crise », c’est ce phénomène qui est à l’œuvre, quel que soit le type de production.

Finalement, une exploitation agricole, c’est beaucoup d’argent engagé pour qu’une toute petite fraction du produit devienne prélèvements privés. Les proportions que j’ai représentées dans mon schéma sont un peu les proportions idéales, en situation « de croisière ». Dans la réalité, on est souvent beaucoup plus « sur le fil », donc à la merci des crises.

à suivre

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Notes:

  1. En revanche, toi, si tu me lis, j’espère que tu es fier de moi… hehe
  2. En production laitière, on mesure le lait au poids. 1 litre = 1.033 kg

6 comments for “Comme une mouche qui se cogne aux vitres, 1ère partie : petit précis d’économie agricole

  1. dorigord
    21 mai 2013 at 8 h 58 min

    Tu as très bien expliqué le système. Il faudrait que tous les non-agris en prennent connaissance pour que les agris ne soient pas toujours critiqués à tort.
    Bien sûr, quand on dit que les revenus des agris ont augmenté de « tant » c’est une moyenne où ils mettent tout ensemble y compris les céréaliers qui, maintenant, gagnent bien leur vie. Ce qui n’a pas toujours été le cas quand le blé avait chuté et ce, pendant des années. Dans les même temps, c’étaient les éleveurs qui s’en sortaient un peu mieux : les céréales pesaient moins lourds dans les charges.
    Il faut prendre en compte les aléas climatiques : trop de sécheresse, trop de pluie comme cette année, la maladie chez les animaux (tuberculose dans plusieurs troupeaux dans notre petite région : 30 km à la ronde), les gelées tardives : l’an passé, tous les pommiculteurs n’ont pas eu besoin de saisonniers-cueilleurs : tout avait gelé même avec l’aspersion et la ventilation.
    C’est un métier de passion, mais pas de rapport (en général) et un métier où les vacances sont inexistantes (au moins chez les éleveurs) et les heures de travail nombreuses.
    Je comprends tout à fait que lorsque certains agris ne puissent pas supporter de ne pas pouvoir faire face aux emprunts, aux charges et assumer leur famille avec tout le travail qu’ils font.

  2. 21 mai 2013 at 13 h 16 min

    Ca me rappelle mes cours de compta-gestion, dans une autre vie…

    C’est super bien expliqué, très clair… Mais je crois qu’on ne peut pas vraiment se rendre compte quand même quand on est pas dedans.

    Et c’est tellement fragile…. Une épidémie (Schmallenberg, au hasard), et c’est la cata….

    • Philomenne
      21 mai 2013 at 20 h 00 min

      Merci mesdames pour les compliments (oups !) C’est très complexe et très simple à la fois, pas forcément facile à expliquer en peu de mots. le problème, c’est que j’ai des choses à dire, des choses qui ne seraient pas compréhensibles sans ces explications préliminaires… J’espère ne pas avoir trop barbé le lecteur « non-agri ». La suite au prochain épisode.

  3. ksk
    22 mai 2013 at 16 h 00 min

    On touche pas tous des primes…

    • Philomenne
      22 mai 2013 at 22 h 00 min

      Non, c’est vrai, ça dépend de la production. Quelle est la vôtre ?

      Il y a aussi des exploitants qui, pour une raison ou une autre, les refusent.

      Je présente le cas le plus général et dans une forme extrêmement simplifiée ; inévitablement, certains ne rentreront pas dans les cases…

      • ksk
        23 mai 2013 at 12 h 51 min

        Vente directe de viande produite sur l’exploit et je fais partie des ceusses qui refusent les primes.

        Votre explication est limpide en tout cas.

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