Comme une mouche qui se cogne aux vitres, 2ème partie : la peur au ventre

Suite de ce billet.

Les prix montent.

paysan-ecraseJe ne sais pas jusqu’à quel point cela est visible hors « milieu agricole ». Monsieur Tout-le-monde a vu celui de l’essence augmenter. Et il y a évidemment d’autres secteurs d’activité qui sont concernés. En agriculture, c’est généralisé : les prix montent. Le coût des matériaux fait flamber celui des bâtiments et des machines. Le gasoil et les lubrifiants nécessaires pour faire rouler le tracteur sont de plus en plus chers. Le prix des engrais et des produits phytosanitaires augmente également. Celui du soja explose (dernièrement, 570 € la tonne ; je me souviens qu’à mes débuts de conseillère, il était aux environs de 350… ça ne fait que cinq ans) et avec lui celui de tous les aliments pour animaux, même ceux qui n’en contiennent pas. En clair, c’est le prix de toutes les fournitures qui augmente de manière significative. Cela ressemble bel et bien à un emballement.

Cette augmentation signifie concrètement que le poids des charges augmente. Les charges de structures (bâtiment et machines) et, encore plus, les charges opérationnelles (aliments, matières premières…). Pour autant, le prix de vente des produits n’augmente pas ou alors, pas en proportion, loin s’en faut. Il y a cinq ans toujours, le prix du lait était aux alentours de 320-330 € la tonne et on trouvait que c’était bien. Aujourd’hui, il est au même prix et les producteurs commencent à protester sérieusement.

Pour bien faire, il faudrait que le poids des charges de structures soit équivalent au maximum à 25 % du produit et les charges opérationnelles à 35 %. Il resterait 40 % d’EBE dont on pourrait consacrer tranquillement la moitié à rembourser des emprunts et l’autre moitié à se faire un salaire et à épargner un peu. Dans la pratique, ces proportions sont très difficiles à atteindre à l’heure actuelle. Les charges de structure atteignent souvent 30 % et les charges opérationnelles culminent à 40, 45, voire 50 %. Par conséquent, de plus en plus d’agriculteurs sont au bord d’être en difficultés. Ils ne le sont pas forcément aujourd’hui mais ils sont vulnérables, à la merci d’une catastrophe (météorologique ou sanitaire, par exemple), de la prochaine crise mais surtout, à la merci de l’augmentation des coûts, dont il semble évident qu’elle va se poursuivre.

Le prix du pétrole monte et, à cause du pic pétrolier, il va continuer, entrainant avec lui celui de toutes les autres marchandises.

Qu’est-ce qu’on fait ?

Il y a la tendance qui consiste à faire comme si de rien n’était, comme si les prix allaient redescendre bientôt, à proposer des investissements lourds sans tenir compte de la menace. Il y a une autre tendance, pas forcément en contradiction avec la précédente, qui consiste à gérer l’immédiat : réduire les charges opérationnelles et/ou augmenter le produit. Améliorer la qualité de la production pour améliorer son prix de vente, améliorer la génétique des animaux pour obtenir le même produit avec moins d’aliment, faire plus de lait avec moins de vaches, augmenter les rendements… « optimiser les systèmes », comme on dit. Optimiser, je ne vois pas de raison d’être contre, mais dans le fond, qu’est-ce qu’on fait ? On grattouille ici sur l’alimentation, on racle un peu sur le prix du bâtiment, on compresse autant que possible les charges de mécanisation… On tire de petites ficelles mais sans remettre en cause sur le fond les grands principes de fonctionnement. Et au bout d’un certain temps, quand tout a été optimisé et qu’il ne reste guère de marge de manœuvre, on est comme une mouche qui se cogne aux vitres, buttant sur un obstacle quel que soit le côté vers lequel on se tourne. Le système atteint ses limites.

Récemment, la Chambre d’Agriculture de Bretagne a proposé cinq « scénarios » visant à prédire l’évolution de la conjoncture pour 2025. Ceux-ci vont d’un simple renforcement de la tendance actuelle à un marché totalement libéralisé, en passant par un scénario de flambée des prix des fournitures sans augmentation des prix de vente, assorti d’une collection de mesures environnementales. Ce dernier est présenté comme le plus pessimiste mais aussi comme le moins probable. Non mais qu’est-ce qu’on fait, là ?! Ce scénario est justement le plus probable. Les charges vont monter mais comme le consommateur est aussi en difficultés, le prix de vente des produits ne suivra que contraint et forcé, donc avec retard. Dire le contraire revient à s’aveugler. Prétendre que la crise actuelle serait passagère est irresponsable car cela risque d’envoyer dans le mur ceux qui s’y fieront. J’ai peur, lorsque je vois des présidents de syndicats, des directeurs de Chambres d’Agriculture, nier l’imminence de cet emballement des coûts. J’ai peur quand je les entends dire que « Mais-non-mais-non tout cela est transitoire », « ça » va bien finir par baisser. Je n’ai pas peur pour eux mais pour ceux qui les écoutent.

Il serait urgent, au lieu de se bercer d’illusions, d’apprendre à se passer du soja, de l’ammonitrate, à diminuer les consommations de pétrole, à devenir plus autonomes, notamment dans l’alimentation des animaux. Je ne dis pas que rien ne se fait dans ce domaine. Des recherches sont en cours, çà et là, des mouvements s’amorcent, mais lentement et de manière éparse. Pourtant, les agriculteurs et ceux qui les conseillent ont besoin que la recherche avance. Ils ont également besoin que ces débuts d’évolution soient encadrés par un discours global cohérent autour de la réduction de la dépendance au pétrole. Ils ont besoin d’une vraie politique active et explicite en la matière.

Une exploitation, c’est un peu comme un cargo. Il se passe du temps entre le moment où l’on décide de tourner la barre et celui où le bateau a effectivement changé de cap. Et à l’échelle d’une région ou d’un pays, c’est encore plus lent. Il est donc indispensable d’anticiper, pour prendre aujourd’hui les décisions qui permettront de continuer dans dix ans. Et ce d’autant plus que quand on veut opérer un changement radical, les chances de réussite sont plus grandes si on le fait dans une exploitation en « bonne santé » et non pas à la dernière limite, juste avant le dépôt de bilan. Faut-il au moins, pour que ces décisions soient pertinentes, avoir des informations correctes… Donner l’information, voir loin, prévoir autant que faire ce peut, c’est le rôle de ceux qui se trouvent au sommet du grand mât : syndicats et organisations para-agricoles dont il est devenu difficile de se passer à l’échelle de la profession. Et plus précisément, de ceux qui, tout là-haut, sont supposés avoir accès à l’information, aux coulisses du pouvoir, aux prévisions les plus pointues, aux anticipations soigneusement calculées. Enfin, l’orientation est également donnée1 par la PAC. Or, en l’état actuel du projet, je n’ai rien vu dans la prochaine PAC, celle qui commence dans deux ans, qui irait dans ce sens. J’ai encore plus peur.

Finalement, c’est sur le terrain que j’entends le plus souvent un discours réaliste sur la hausse des charges. Des agriculteurs qui sont convaincus que cette hausse est inéluctable et qui, soit s’agacent de l’immobilisme ambiant, soit se tournent vers d’autres sources d’information et de conseil. En matière de culture, les nouvelles techniques de travail sans labour se développent, souvent dans des organisations non officielles2 . En élevage, des nutritionnistes indépendants se sont mis à donner des conseils de bouleversement radical pour élaborer des systèmes qui cessent toute consommation de soja au profit du colza, de la luzerne, des intercultures pâturables, des aliments fermiers pour les animaux, etc. Il est encore un peu tôt pour savoir si cela peut fonctionner à long terme. Et je suis curieuse de voir si l’enthousiasme des exploitants va se justifier et donner lieu à de véritables améliorations de leurs résultats économiques et financiers. Néanmoins, la démarche est intéressante en ce sens qu’elle se veut être un changement de paradigme et non un simple ajustement des systèmes existants, une véritable réflexion sur l’autonomie des exploitations et leurs capacités d’adaptation. On aurait tout intérêt à explorer plus avant les pistes ouvertes par ces pionniers. Et quant aux organisations para-agricoles (contrôle de performance, chambres d’agriculture, centres de gestion…), elles seraient bien avisées, me semble-t-il, de ne pas négliger cette concurrence privée qui innove sans avoir peur d’aller à contre-courant du discours officiel. Faute de quoi elles se feront prendre de vitesse.

1) Qu’on le déplore ou qu’on s’en réjouisse…

2) Citons aussi l’association BASE.

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2 comments for “Comme une mouche qui se cogne aux vitres, 2ème partie : la peur au ventre

  1. Sabine
    11 juin 2013 at 13 h 02 min

    Je comprends ce que vous craignez et je le partage, mais ce qui m’interpelle c’est quand on entend dire (media radio) que le secteur des machines agricoles ne s’est jamais si bien porté ? pourquoi dans cette conjoncture si défavorable ?

    Et je pense que tout le secteur agricole n’est pas en danger immédiat (céréalier merci la PAC) ce que je trouve très injuste et qui concours à décrédibiliser tout le secteur.

    Dans beaucoup de secteurs les choses changent, le secteur agricole n’y échappe pas, et il faut se remettre en question. Comme dans les autres secteurs, je ne pense pas qu’il faille attendre des institutions (syndicats, chambre d’agriculture…) de l’aide, il faut se prendre en charge et avancer.

    J’aime lire votre blog, continuez à nous enrichir de vos textes.

    • Philomenne
      11 juin 2013 at 20 h 00 min

      Je n’avais pas spécialement entendu dire que le machinisme se portait bien mais il est vrai que je ne suis pas dans une région céréalières. Or, effectivement, depuis l’an dernier, les céréales sont très bien payées donc les céréaliers vont bien. Tant mieux pour eux.

      Cela étant dit, en ce qui concerne la PAC, comme elle va commencer à fortement baisser dans deux ans, certains vont se sentir plus mal. L’embellie risque d’être de courte durée.

      Je suis assez d’accord avec vous sur le fait que chacun doit se prendre en charge. Néanmoins, il me semble quand même difficile de se passer d’organisations professionnelles, ne serait-ce que parce que ce sont-elles qui montent au créneau quand il y a un problème collectif : ensemble on est plus fort. La question est plutôt « quelles organisations ? ». J’aimerais juste qu’elles ouvrent les yeux sur certaines choses au lieu de foncer joyeusement dans le mur. J’aimerais juste que ce ne soit pas tout le temps la FNSEA qui dirige la politique des Chambres. Par exemple.

      A part ça, heu… merci.

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