Première étable

Avertissement : Séquence nostalgie spéciale centième billet.

C’est l’été. Je n’ai pas tout à fait sept ans. Nous passons quelques semaines de vacances dans un massif montagneux des Alpes, à sept ou huit cents mètres d’altitude. Le soir, nous allons chercher du lait dans une ferme voisine, au moment de la traite. Et je peux aller voir traire les vaches. Est-ce que c’est la première fois de ma vie que je rentre dans une étable ? Je n’en sais rien mais il me semble bien que c’est le cas. Je n’ai aucun souvenir d’une autre étable avant celle-ci, alors que par ailleurs, j’ai beaucoup de souvenirs de mes premières années, même de ma toute petite enfance. Or on n’oublie pas l’impression que l’on peut ressentir en s’approchant de près d’un animal qui se révèle véritablement énorme, vu par un enfant.

J’ai déjà vu des vaches, bien sûr, mais ça a toujours été de loin. Je sais qu’elles donnent du lait, dont ma mère fait parfois du fromage blanc. Là, c’est l’évènement, je peux les voir de près, entrer dans l’endroit où on les trait et où elles dorment. La maison des vaches. Et lesquelles, en l’occurrence ? Montbéliardes ? Tarines ? Villardes ? Abondances ? Je regrette de ne pas arriver aujourd’hui à me rappeler leur couleur et donc de quelle race il s’agissait. Mais probablement de l’une de ces quatre-là.

L’étable est, me semble-t-il, une étable de montagne traditionnelle : petite, en pierres, basse de plafond. Sa douce chaleur contraste avec la fraicheur de l’extérieur. On est bien. Elle abrite peut-être une demi-douzaine de bestioles qui son attachées face au mur. La fermière, assez âgée, trait à la main, assise sur un petit tabouret. Avant de traire, elle attache la queue de la vache à une de ses pattes avec une petite ficelle.

Haute comme trois pommes, je regarde les bêtes d’en bas mais je n’ai pas peur. Je suis plutôt intéressée. Je goûte des sensations nouvelles. Le bruit sourd des animaux -souffle, mastication, rumination-, le son plus aigu des chaines, le jet de lait dans le seau, la voix des fermiers. L’odeur chaude des vaches, du fumier, de la paille. On me donne du lait juste trait, encore chaud du corps de la vache, mousseux, délicieux, sans comparaison avec le lait en brique auquel je suis habituée. Je vois cette étable comme un petit paradis où je resterais volontiers, même pour dormir, si je pouvais. Je reviens aussi souvent que possible.

J’ai visité d’autres étables, par la suite. Des plus grandes, des plus sophistiquées ; dans mon enfance de petite citadine il y a une longue collection d’étables en tous genres. Toutes m’ont attirée, quelles qu’elles soient (d’autant que je me fichais pas mal de salir mes chaussures ou mon pantalon), comme m’attirent les vaches. Il y a je ne sais quoi, dans ces bâtiments, auprès des bovins, quelque chose d’incroyablement appaisant et qui me fait du bien.

Bien longtemps après, quand j’ai commencé à avoir un oeil professionnel, j’ai su que ces sensations pouvaient aussi être porteuses d’informations. Dès qu’on connait un peu un élevage, on peut, par exemple, savoir en entrant dans le bâtiment, rien qu’à l’odeur ou à l’atmosphère, s’il y a quelque chose qui cloche ou si les animaux sont tranquilles. J’ai aussi appris que chaque élevage avait son odeur, caractéristique. Mais au-delà de ce regard technique, je continue à entrer dans les étables par plaisir. Je continue à goûter les parfums des animaux, la chaleur qui règne prèsd’eux et parfois, un peu de lait encore tiède du corps de la vache.

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7 comments for “Première étable

  1. Bise
    4 juillet 2013 at 0 h 10 min

    Merci pour le récit de ces souvenirs. Moi aussi quand j’étais petite j’allais chercher le lait à la ferme, et j’ai eu ces mêmes ressentis que vous décrivez si bien. (Je n’en pour autant pas fait ma profession).

    La ferme dans laquelle j’allais chercher le lait, a été vendue, les fermiers n’étaient pas les propriétaires, c’était de italiens. Fini la basse-cour, fini l’étable. Maintenant c’est une belle ferme « clean », sans animaux. Dans la (basse) cour sont garées des voitures de riches, et dans l’étable je ne sais pas ce qu’il y a maintenant. Et chaque fois que j’y passe devant j’ai un pincement au cœur. J’ai parfois envie de sonner à leur porte et de revisiter, de leur dire que c’est un peu chez moi, parce que j’y allais tous les soirs chercher le lait, et les œufs. Rolala, il y a déjà 40 ans de ça.

  2. gene
    4 juillet 2013 at 9 h 27 min

    Merci Philomenne pour ces instants de lecture .

    Que de souvenirs …..

    • Philomenne
      4 juillet 2013 at 12 h 00 min

      Merci à vous deux. Il est bien difficile de mettre des mots sur des sensations et on rencontre vite les limites du vocabulaire…

  3. Romieu
    16 juillet 2013 at 21 h 47 min

    Oh, moi aussi, je les connais, ces étables. Ma mère me glissait une pièce dans la main et je trottinais jusque chez la voisine avec mon bidon en alu. Parfois, il fallait aussi ramener un pot de fromage blanc et je revois la-dite voisine verser une louchée de crème par dessus.

    C’était à la même époque, à peu près au même endroit. Il y avait aussi, dissimulé par là, de belles choses dont j’ignorais alors l’existence. Merci Philomenne pour ce grand bond en arrière.

    • Philomenne
      16 juillet 2013 at 23 h 00 min

      Cette voisine, il y a longtemps ; ce bidon dont j’ai quelques fois tenu l’anse avec toi ; que c’est loin et pourtant, encore si présent dans mon souvenir.

      Oui, il y a parfois, par monts et par vaux (par vaux surtout), de très belles choses injustement ignorées…

  4. monique
    19 juillet 2013 at 9 h 40 min

    « quelque chose d’incroyablement apaisant et qui me fait du bien »

    C’est exactement ça …

    Et puis il y a les yeux des vaches et leur regard.

  5. 22 juillet 2013 at 16 h 03 min

    Bonjour Philo

    contente moi aussi de te relire .

    Je n’en reviens pas à quel point nos vies se « ressemblent »

    et je ne pense pas qu’il y ait de hasard, c’est ce ressenti dans cette étable qui a surement influencé le fil de ta vie.

    Comme toi j’ai eu ce ressenti qui est encore très net aujourd’hui

    mais aux dernières nouvelles , la ferme en question existe encore telle qu’elle

    dans le village d’enfance de mes parents .

    Mon frère habite ce village , je vais lui demander de prendre en photo ce corps de ferme, l’entrée de l’étable la cour, le trottoir de ce qui fut un temps une belle ferme picarde.

    Les fermiers n’y sont plus mais là encore je garde comme toi un souvenir précis de la dame qui trayait ses vaches à la main le front sur le flanc de la vache…

    Ouah ! que de nostalgie ! ça me mets les larmes aux yeux …

    Bises Philo ,

    je pense bien à toi , j’espère que tout va bien .

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