Trente vaches de trop

Il a trente vaches de trop.  Et j’ai calculé combien elles lui coûtaient, ces trente vaches de trop. Le maïs qu’il faut cultiver pour elles. Plus. Le blé qu’on pourrait cultiver sur les hectares occupés par le maïs et qui serait alors vendu. Plus. Les parcelles occupées pour leur pâturage, le coût de leur entretien et le blé qui, là aussi, pourrait être cultivé à la place. Plus. L’élevage des quinze génisses correspondant à ces trente vaches. Plus. Le concentré qu’on leur donne pour équilibrer leur ration. Plus. Les soins, les frais d’insémination…  Certes, j’ai retranché à la fin de l’addition la quinzaine de veaux mâles vendus et une dizaine de vaches de réforme. Il est quand même resté vingt-huit mille euros (28 000 € !).

Et j’ai impitoyablement déposé l’addition sous ses yeux. J’y vais franchement, pour le piquer, le faire réagir, parce que sa femme me l’a demandé, parce que son conseiller de la chambre, qui le connait depuis plusieurs années, me l’a demandé et parce qu’il me semble que c’est effectivement ce qu’il faut faire, le piquer sans toutefois l’agresser frontalement. Pas simple. J’essaye les arguments objectifs et crus. L’addition pour les trente vaches, les dettes qu’il pourrait solder s’il les vendait, le potentiel de son exploitation, bien réel mais depuis longtemps perdu de vue par tout le monde, y compris par lui. J’insiste sur ses compétences techniques et son intérêt manifeste pour ses animaux, qui sont des atouts certains.

Je lui laisse tout le temps qu’il veut pour lire ce que j’ai écrit. Pendant ce temps, je regarde sa femme. Elle m’arrive à l’épaule 1, elle a la cinquantaine, c’est l’incarnation du dynamisme, elle est tout en muscles, mais avec les yeux au milieu de la figure. Elle est pâle et fatiguée. Elle se lève tous les matins à quatre heures pour aller livrer les journaux avant de s’occuper des veaux de boucherie, un atelier qu’elle conduit consciencieusement. Hisser par dessus son épaule les sacs de poudre de lait de vingt-cinq kilos dont le contenu est mélangé avec de l’eau et distribué ensuite au tuyau, soigner les veaux remuants, prendre les décisions de tous les jours, piquer ou pas celui qui est malade, donner un médicament ou pas ; les veaux de boucherie sont tellement fragiles… Elle est fatiguée, elle a mal au dos. Elle m’a dit que j’étais leur dernière chance, ce qui heureusement est exagéré mais ne me met pas très à l’aise. L’enjeu est certain, quoi qu’on en dise.

Je le regarde à nouveau et je vois bien, même s’il ne le dit pas, que lui aussi, est fatigué. Il travaille beaucoup, il a des journées interminables, même, entre les vaches, les génisses et les cultures, sur des terres dont le potentiel est plutôt moyen. Alors j’en rajoute une couche. L’addition n’est qu’une partie de l’argumentation. Soixante-sept vaches pour produire 250 000 litres de lait par an, ce n’est pas raisonnable, c’est presque deux fois plus qu’il n’en faut. Non seulement ces trente vaches lui mangent son EBE mais elles lui donnent du travail à n’en plus finir. Qui plus est, son bâtiment est sous dimensionné pour un troupeau de cette taille. S’il a un contrôle, ça va mal se finir.

J’aligne les arguments avec un sentiment d’urgence. C’est que là, il n’a plus le temps. Les créanciers se pressent à sa porte. Le vendeur de semences menace à l’avenir de ne plus livrer, sauf à être payé « au cul du camion ». Il y a maintenant plusieurs années qu’il est suivi par le service des exploitants en difficultés de la chambre d’agriculture. Il est à la limite de devoir tout arrêter contraint et forcé, ce qui serait une catastrophe, pour lui autant que pour son épouse, qui est conjoint collaborateur. Il perdrait tout, assurément, au vu de son taux d’endettement. Et il lui faudrait en plus trouver un travail salarié, à presque cinquante ans, soyons lucide, ce serait particulièrement difficile.

Je joue la carte de la franchise en faisant des efforts pour garder ma voix posée. Je lui donne des chiffres en évitant tout ce qui, dans mon vocabulaire ou ma façon de parler, pourrait être perçu comme jugeant ou accusateur. Je lui dis qu’il est possible de remonter sa trésorerie. Si seulement il voulait bien -sacré bon sang !- vendre des vaches.

Il n’arrive pas à vendre ses vaches. Je ne parviens pas à comprendre si c’est juste de la procrastination, s’il s’y attache trop pour arriver à s’en séparer ou s’il est persuadé que sa façon de faire est la bonne envers et contre tout. Le fait est qu’il n’y arrive pas. Pourtant, il faut qu’il le fasse, parce que s’il continue comme ça, il court à la catastrophe.

J’ai fini d’expliquer et d’argumenter. Je lui demande ce qu’il en pense. Il évite de me regarder.

« He ben, si il faut arrêter on arrêtera ! »

Et voilà, c’est raté. Je m’empresse de dire que ce n’est absolument pas mon propos, bien au contraire. Que le potentiel est là, qu’il peut remonter la pente et continuer. Je commence à me demander si cette obstination n’est pas un lent sabordage. Je reprends mon argumentation et dans le même temps, je le vois se fermer comme une huitre. Je me tais. Enfoncer le clou serait probablement contre-productif au point où on en est. Je ne sais plus quoi dire. Je lui dis juste que la balle est dans son camp.

Sa femme a rempli mon verre de jus d’orange, nous avons parlé du temps et de la moisson, et puis je suis partie avec l’impression d’avoir fait chou blanc, complètement démoralisée. Je ne sais pas ce que j’espérais, peut-être qu’une voix nouvelle arriverait jusqu’à lui, peut-être qu’un calcul rationnel serait efficace -parfois ça fonctionne, de calculer les coûts invisibles. Je ne sais pas ce qu’il va devenir à long terme, ni si mon discours va faire son chemin ou pas. On ne peut pas sauver les gens malgré eux…

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Notes:

  1. 1) Et pourtant, j’ai suis plutôt de format « méditerranéen »…

15 comments for “Trente vaches de trop

  1. dorigord
    3 août 2013 at 13 h 44 min

    Je pense qu’au départ, ils sont tous dans la logique de développer peu à peu mais à fond l’exploitation, c’est ce qu’on leur a inculqué : à l’école? dans la famille ? dans l’environnement agricole ? une course à celui qui travaillera le plus, le mieux, pour prouver « qu »on n’est pas des fainéants ». Mais sans se rendre compte qu’on est limité, que les journées n’ont que 24h et que les terres ne sont pas étirables à l’infini, ni les bâtiments. Tu arrives avec ta logique comptable, lui reste avec sa logique de tous les jours. Maintenant, pour lui : c’est tout ou rien. Puisqu’il n’est pas arrivé au but qu’il s’est fixé, pourquoi continuer? Il ne t’a pas entendu, peut-être à peine écouté. Il faudrait qu’un ami, un proche lui explique un peu mieux sous une autre façon, mais pas sûr. Bonne chance quand même.

    • Philomenne
      3 août 2013 at 14 h 00 min

      Je suis d’accord avec toi mais donc son cas, il y avait en plus quelque chose qui coinçait. Un niveau d’étable inférieur à 4 000 avec des Prim’Holstein… On cherche généralement à faire le plus de lait possible avec le moins de vaches possible, pas l’inverse. Et à quoi bon augmenter le nombre de vaches puisque de toute façon il est limité dans son quota ? C’est l’incohérence de son système, que j’ai essayé de montrer, sachant que cette incohérence plombait totalement ses finances. Mais on ne réussit pas toujours.

      • dorigord
        3 août 2013 at 14 h 54 min

        J’espère juste qu’il arrivera à s’en sortir sans trop de casse financière ou familiale. Tu auras fait tout ce que tu as pu….

  2. isa
    3 août 2013 at 19 h 26 min

    Si déjà en famille la communication ne passe pas, comment « un conseiller », et en plus une femme (je sais de quoi je parle par rapport à certains collègues assez obtus et misogynes) peut-il réussir, même avec des arguments chiffrés !! c’est désolant, surtout pour son épouse d’ailleurs.

    • Philomenne
      3 août 2013 at 20 h 00 min

      A vrai dire, je ne sais pas ce qu’il en est dans sa famille. J’ai eu l’impression qu’il était assez isolé. Et quant au fait d’être une femme, je ne crois pas que ça ait été un handicap dans ce cas précis. Il n’y avait pas d’arrogance ou de supériorité dans son attitude. Plutôt du découragement et une tendance certaine à voir le verre à moitié vide.

      Parfois, je me dis que ce qu’il faudrait, c’est un psychothérapeute. Ce que je ne suis pas…

  3. paysanheureux
    7 août 2013 at 22 h 18 min

    Parfois, nos raisonnements d’éleveurs ne sont pas rationnels ! Les raisons sont psychologiques ou sentimentales, les chiffres remettent en cause toute une vie…

    • Philomenne
      7 août 2013 at 23 h 00 min

      Il n’y a bien sûr pas que du rationnel dans les décisions prises et c’est tant mieux. Par contre, quand la part de non rationnel devient de l’irrationnel qui emmène le type dans le gouffre… que dire et que faire ?

      • paysanheureux
        8 août 2013 at 10 h 20 min

        Des idées qui ont marché ici plusieurs fois sans remettre en cause votre formidable travail : Trouver un éleveur en qui il a confiance, son modèle ( il en a un ) ! Bâtir en parallèle un projet alternatif de remise à niveau de la gestion de l’atelier que l’ éleveur tuteur lui présentera, projet étalé sur fin de carrière ! Bien mettre en avant les conséquences des trois situations : Vente, alternatif et statu quo sur le long terme ! Laissez un peu de temps pour réfléchir et surtout rester disponible pour en parler autant que nécessaire…

        Après, je reste modeste, je ne connais pas ! Mais plusieurs fois, j’ai connu des dossiers où il semblait évident qu’il fallait un arrêt d’activité ! Pourtant, d’autres choix on été fait et ça a marché. Mais cela peut aussi foirer. Simplement, au final, le coût pour la société, si on compte des prises en charge RSA ou autre car pour trouver du travail , pas si simple, était inférieur à un départ. Là, je pense que le choix porte sur l’abandon des vaches et de garder des céréales ou autres cultures… Lui laisser quelques allaitantes ?

        • Philomenne
          8 août 2013 at 14 h 00 min

          Hélas, dans son cas, le potentiel des terres n’était pas du tout favorable à un arrêt de la production laitière au profit des cultures. Qui plus est, une partie non négligeable était classée « prairies permanentes » (donc obligation de rester en prairies, je précise pour les non spécialistes).

          En revanche, je retiens le principe du tuteur. Peut-être que dans certains cas, la parole d’un confrère peut avoir plus de poids que celle d’un conseiller. En tout cas, j’aime bien l’idée. Merci.

  4. Lapomponne
    12 août 2013 at 10 h 13 min

    Que faire, que dire… Ces « gens-là », nés et ayant grandi dans ce milieu, les bêtes sont leur richesse. Les vendre signifie être nul, ne pas être capable de. Alors comment les aider à accepter l’idée de la « rentabilité », car il ne faut pas s’y tromper, une exploitation agricole est avant toute autre chose une entreprise et se doit donc d’être rentable.

    Je n’ai pas d’idées, hormis peut-être un ancien qui pourrait l’aider à en prendre conscience.

  5. 14 août 2013 at 22 h 18 min

    A quel titre étais-tu présente chez eux ?

    tu as l’air de dire que c’est sur la demande de sa femme ,sur celle du conseiller de la chambre mais pas de la sienne .

    C’est comme un malade qui nit sa maladie . Il faut d’abord qu’il accepte le fait que ces vaches en trop lui coûte beaucoup plus , beaucoup trop sur tous les plans . Mais la question n’est-elle pas pourquoi a t-il ces vaches en trop alors qu’il sait que tout irait mieux sans ?

    comme tu le dis c’est un psy qu’il faut et je rejoins assez la pensée de Dorigord .

    Connais-tu l’historique de cette ferme ? à qui est-elle ? à lui , à elle ? est-ce une succession voulue ?

    j’ai eu de nombreux éleveurs dans ce cas et bien souvent ils font comme ça parce qu’ils ont toujours fait comme ça . point . Lui , ses parents , ses grands parents . On ne cherche pas à savoir si c’est rentable ou pas ni même si ça équilibre ou pas ,d’ailleurs souvent rien n’est compté , c’est comme ça qu’on fait c’est tout .

    C’est terrible à raisonner ces gens bléssés dans leur orgueil , qui croient que tu ne comprends pas la situation : » si il faut arrêter on arrêtera  » ça fait presque peur comme phrase . Qu’est-ce qu’il arrêtera , sa vie ?

    c’est tout ou rien et il ne comprend pas bien ta démarche .

    Lui laisser le temps de réfléchir ? je pense que ça ne sert à rien parce qu’il n’est absolument pas capable de remettre en question sa façon de faire sinon il l’aurait fait avant . Ca relève d’une autre problématique .

    Nous avons eu la même discussion que celle ci avec une technicienne de la chambre , comme toi elle était mal à l’aise avec ces situations et au finish , malheureusement on en a déduit qu’il n’y avait pas grand chose à faire . Quoique tu dises quoi que tu fasses , ça ne changera pas …..dommage pour sa femme ….

    L’idée de l’éleveur tuteur est intéressante mais c’est aussi risqué .

    Souvent dans ces cas là , les gens sont seuls , pas d’amis dans le voisinage , froissé avec la famille , ils voient d’un mauvais oeil le technicien de la chambre ou autre parce qu’il se demande à quelle sauce il va être mangé , qu’est ce qu’on va encore l’obliger à faire , à ne pas faire …

    Ils sont qui pour me dire ce que je dois faire ou pas ?

    donc pas de confiance , pas d’écoute , pas de partage . Si il est suivi par agridif et que les choses ne changent pas , c’est qu’il n’y a rien à faire tout simplement attendre que le bateau soit coulé .

    Je choque peut être avec mes propos mais nous vivons bel et bien dans la jungle

    où il n’y a pas de place , plus de place pour ces gens qui ne suivent pas le train et qui ont été mangé par la machine

    je suis la première à le regretter .

    • Philomenne
      15 août 2013 at 12 h 00 min

      A quel titre j’y étais, je ne peux malheureusement pas te le dire ici, sinon c’en est fait de mon « pseudonymat ». Et puis cette histoire commence à dater un peu ; je n’écris pas souvent « à chaud » (rarement, même, quand il s’agit de portraits). Je peux juste dire que cette démarche lui avait été proposée, pas imposée, et qu’il l’avait acceptée. Mais j’ai tendance à partager ton point de vue : parfois il n’y a pas grand chose à faire et dans ce cas, vraiment, je ne suis pas arrivée à comprendre ce qui coinçait, pourquoi il n’arrivait pas à vendre ses vaches. D’où mon sentiment d’échec. Après ça, son conseiller de la chambre m’a dit que probablement, il faudrait attendre la phase de redressement judiciaire pour qu’il réagisse. Tu vois, il partage ton point de vue. Je ne sais pas si c’est arrivé ni comment ça a évolué…

      Quoi qu’il en soit, je note que ce billet fait particulièrement réagir les éleveurs…

  6. dorigord
    19 août 2013 at 6 h 37 min

    Même si le sujet n’a rien à voir avec ton post : je te souhaite un bon anniversaire.
    Bisous, Philo!

  7. 19 août 2013 at 9 h 26 min

    Joyeux anniversaire Philo !!

    Passe une très bonne journée

    bises

    • Philomenne
      19 août 2013 at 12 h 00 min

      Oh merci beaucoup à vous deux. C’est très gentil de votre part.

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