Le champagne sera-t-il radioactif ?

dechets-nucleaires-tapisOn pourrait croire à un gag. Il n’en est rien, hélas. L’Etat français, par le biais de l’ANDRA 1, s’apprête à planquer tranquillement sa connerie sous le tapis. Grosse, la connerie : 30 000 tonnes de déchets nucléaires produits dans les centrales, en toute inconscience, avant même de savoir ce qu’on pourrait en faire. Des décisions ont été prises dans la certitude que d’ici à ce que le problème se pose sérieusement, on aurait bien trouvé… Sauf que, « on » n’a pas trouvé et « on » ne trouve toujours pas 2. Que faire de ces déchets qui réprésenteront un danger mortel pour les populations pendant cent mille ans en moyenne et dont la quantité croît de jour en jour ? Après des années d’études en laboratoire, il a été décidé de les enfouir en couche géologique profonde, à Bure, dans la Meuse. C’est le projet CIGéO, dont la réalisation est prévue sur environ un siècle.

Pourquoi Bure ? Pas forcément parce qu’il serait le meilleur endroit d’un point de vue géologique, non. En réalité, la loi Bataille (1991) a encouragé les territoires à se porter volontaires pour accueillir un laboratoire accompagné d’une promesse d’emplois, d’infrastructures et de subventions. Après sélection parmi les candidatures d’un certain nombre de départements, la Meuse et la Haute-Marne sont restées seules en lice et c’est Bure, petit village à la frontière de ces deux départements, qui a été retenu. Comme prévu, un laboratoire a effectivement été construit. Son existence et ses activités ont toujours été accompagnées de la promesse qu’il ne serait jamais qu’un laboratoire. Mais en 2006, le masque tombe : la loi du 28 juin décide que le projet passe en phase d’enfouissement industriel, et ce malgré l’opposition des populations locales 3.

Pourquoi les populations locales et les associations de protection de l’environnement s’opposent-elles à Cigéo ?

– A court et à moyen terme : l’eau. Les déchets nucléaires seront confinés dans des contenants en acier. Ceux-ci vont naturellement se dégrader et libérer leur contenu. Or, en-dessous et au-dessus du lieu de stockage se trouvent des aquifères 4 de très grande taille (des millions de mètres cube d’eau) qui alimentent le bassin de la Meuse et le bassin parisien. L’ANDRA affirme que la roche argileuse dans laquelle les déchets doivent être entreposés est stable. Stable ? Oui, tant qu’on n’y touche pas. Mais le creusement de plusieurs centaines de kilomètres de galeries et d’alvéoles risque de perturber massivement le sous-sol en créant des champs de fissures qui seront autant de drains favorisant la circulation des eaux 5.

En outre, après enfouissement, il y a des possibilités avérées d’explosion dues au dégagement de vapeurs d’hydrogène issues des matériaux entreposés et d’un dépassement du seuil de criticité 6 des déchets. Ces risques font de la question de l’eau un problème à court terme.

Chacun des types d’accident potentiel (explosion, criticité, fuites) a été étudié par l’ANDRA mais pas les effets de leur combinaison. Or, la survenue de plusieurs de ces incidents en même temps est possible. Si un tel phénomène se produisait, la situation deviendrait incontrôlable et les conséquences sur l’environnement et les populations, imprévisibles.

– A court terme : le risque en surface. Entreposer des déchets nucléaires implique de les transporter. Plusieurs milliers de containeurs par an pendant un siècle. Cela entrainera inévitablement une contamination (des voies ferrées, des routes, des gares) et une pollution atmosphérique chimique et radioactive. Parce que c’est un principe avec les matières radioactives : plus on les déplace, plus on disperse des particules radioactives. Et ce, sans compter les risques d’accidents, de déraillements…

– A court et moyen terme : les retombées agricoles et économiques. 650 hectares de terres soustraites à la production. Mais ce n’est pas tout. Bure se trouve à moins de 70 kilomètres des portes de la zone AOC Champagne. Certes, le champagne ne sera pas stricto sensu radioactif, mais il y a largement de quoi déprécier l’image du produit et avec lui, le prix des terres 7 de la zone. Dans le même temps, l’image de marque de tous les produits réputés typiquement français à l’étranger prendra du plomb dans l’aile. Il en va de même pour l’AOC Brie de Meaux, l’eau de Vittel et de Contrexeville. Le projet CIGéO prétend créer des emplois mais il ne dit pas combien seront détruits et il n’est pas certain que le bilan net soit positif. Au final, c’est la totalité du territoire qui sera dépréciée, production agricole en tête.

– A moyen et long terme. le risque d’intrusion humaine. Pouvons-nous avoir la certitude que personne, jamais, pendant cent mille ans, ne tombera par hasard sur ces déchets, ne creusera à cet endroit-là ? Bien sûr que non. D’autant plus qu’il y a un réel potentiel géothermique dans la région. Avons-nous les moyens de « prévenir » nos descendants du danger colossal représenté par ces déchets s’ils étaient déterrés ? En aucun cas. Cet enfouissement est potentiellement un crime contre l’humanité à venir, contre nos descendants.

– Reste la question du coût : un million d’euros par jour pendant cent ans, soit 35 milliards d’euros. Budget prévisionnel, donc potentiellement multipliable par… comme l’EPR ?

CIGéO est une folie. L’impact sur la région, les risques, surtout, à court et à long terme, les risques pour l’eau, les conséquences monstrueuses et irréversibles si ces risques se concrétisaient… font de l’enfouissement des déchets radioactifs une œuvre d’apprenti sorcier qui peut échapper à tout moment à ceux qui prévoient de la réaliser. Mais il est encore temps d’arrêter ce projet irresponsable. Le débat public a lieu maintenant, c’est le moment de s’informer, de s’exprimer, de faire savoir que tout est encore possible. Les opposants mettent à la disposition de tous de l’information, des moyens d’expression, à nous d’en user, l’enfouissement ne commencera pas avant 2025, il n’est pas trop tard.

Mes sources (en plus de celles qui sont en lien dans le texte) :

– Pour comprendre les bases du problème : C’est pas sorcier !

– Le texte rédigé par le groupe de réflexion qui s’est constitué autour de Marc Stenger, Evêque de Troyes.

– Sur CIGéO en particulier : le travail de Bernard Laponche et Bertrand Thuillier.

– Sur l’enfouissement des déchets radioactifs : Into Eternity, film documentaire de Mickaël Madsen.

– Et la vidéo ci-dessous : Déchets, le cauchemar du nucléaire, un film documentaire de Laure Noualhat et Eric Guéret

 

 Edit 20 septembre : j’emprunte l’illustration au CEDRA.

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Notes:

  1. ANDRA : Agence Nationale pour la gestion des Déchets Radioactifs
  2. La séparation-transmutation ne fonctionne pas, ou en tout cas pas assez bien, pour être envisagée. C’est l’ASN (Autorité de Sureté Nucléaire) elle-même qui le dit.
  3. 2004 : une pétition rassemble 40 000 signatures, en 2005-2006 un débat public est organisé (pour un coût de trois millions d’euros) et montre que les populations sont majoritairement contre ce projet. Il est poursuivi malgré tout.
  4. Un aquifère est une couche de terrain poreuse et perméable dans laquelle de l’eau circule librement et s’accumule en quantité suffisante pour constituer une nappe d’eau douce souterraine susceptible d’être exploitée.
  5. Ce phénomène se nomme EDZ (Excavation Damaged Zone ou Zone Endommagée par l’Excavation) : quand on y fore des trous, l’argile autour se fissure et se microfissure. Cette zone fragilisée peut favoriser l’écoulement des eau et la migration des radioéléments.
  6. Pour faire court : la reprise d’une réaction en chaine non désirée et incontrôlable (voir une définition plus développée).
  7. Entre 900 mille et un million et demi d’euros, c’est le prix actuel d’un hectare de terre à Champagne.

5 comments for “Le champagne sera-t-il radioactif ?

  1. dorigord
    20 août 2013 at 19 h 12 min

    Ton post me laisse sans voix.
    Comment, au fil des années, au fil des gouvernements successifs, en est-on arrivé là, où il n’y a que la solution de polluer toute une région, car si ce n’est pas celle-ci, ce sera celle-là ou vice-versa.
    Ou alors de tout envoyer dans l’espace et enfouir tous les déchets bien profondément dans le sol d’une planète.
    Pauvre Terre!!

    • Philomenne
      20 août 2013 at 19 h 30 min

      Comment ? Les décisions ont été prises au nom d’intérêts à court terme, financiers et qui concernent un petit nombre de personnes, toujours les mêmes. Au mépris de l’intérêt des populations. Ce sont les mêmes principes qui ont présidé à la construction des centrales, que ce soit ici ou au Japon, pays hautement sismique. On a vu le résultat.

      Il n’y a pas de bonne solution pour traiter ces déchets. La seule chose à faire aurait été de ne pas les produire. Mais maintenant qu’ils sont là, la moins mauvaise des solutions est de les stocker en surface ou à très faible profondeur, près des centrales et de les surveiller, en attendant qu’on trouve une vraie solution, si ça arrive un jour.

      Il n’est pas trop tard pour stopper CIGéO ; c’est la seule chose à retenir. Se lever en nombre et s’opposer par tous les moyens à ce projet dément.

      • dorigord
        20 août 2013 at 20 h 13 min

        Je n’ai pas dit que la seule solution à FAIRE EST DE polluer une région, mais que les décideurs, maintenant qu’ils ont ces déchets sur les bras, n’envisagent que la solution de polluer une région.
        J’ai bien compris qu’il ne s’agit que des bénéfices financiers colossaux pour une minorité détenant une partie de la finance mondiale, comme tout ce qui se décide.
        Je suggérais juste de tout envoyer hors du monde, mais bien sûr complètement irréalisable.
        C’est pour cela que je te disais que je restais sans voix.
        Bien sûr il faut faire en sorte de faire pression pour refuser les solutions proposées.
        On a joué à l’apprenti sorcier!! et on ne sait pas trop quelle est la solution : les scientifiques n’ont pas avancé aussi vite pour trouver LA solution sans danger.

        • Philomenne
          20 août 2013 at 21 h 00 min

          Rassure-toi, j’avais bien suivi.

          Pour ce qui est de les envoyer ailleurs, en dehors du coût absolument colossal, à moins d’avoir la certitude absolue qu’aucune fusée n’exploserait au décollage, se transformant en vaporisateur…

  2. Sabine
    26 août 2013 at 12 h 51 min

    Champenoise pure souche expatriée de ma région depuis longtemps, je reste aussi sans voix à la lecture de ton article.

    Tant de négligence de la part des responsables politiques et médiatiques me navrent. Comme d’habitude le court terme qui est bénéfique pour une éventuelle réélection prime par dessus tout, sans parler de lobbying.

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