L’homme debout

tien_an_men Mikaël Hardy est un jeune agriculteur qui voudrait s’installer au sud de Fougères (Ille et Vilaine) sur une petite exploitation de 13 hectares. Son projet, de type « alternatif » (permaculture, petit élevage, transformation et vente directe), a été jugé viable par des structures aussi sérieuses que Terre de liens, le CIVAM ou Agrobio35, pour ne citer qu’elles. Il a été approuvé par la Safer, qui a décidé de lui attribuer les terres qu’il souhaitait cultiver… avant de faire volte-face et de le rejeter quelques mois plus tard : les terres iront à l’une des exploitations voisines, candidate à l’agrandissement. Il faut savoir que dans la région de Fougères, les terres sont chères (jusqu’à 12 000 € par hectare), les exploitations très petites et presque toutes désireuses de s’agrandir. La pression foncière -donc la concurrence entre exploitants pour la reprise des terres qui se libèrent- est particulièrement forte. Cette caractéristique régionale explique probablement en grande partie le revirement de la Safer, qui serait dû à des pressions politiques. Mikaël, empêché de s’installer, a raconté son histoire et tenté par tous les moyens d’alerter l’opinion et de  faire revenir la Safer sur ses positions, pour le moment sans résultat.

Au début du mois de septembre, le collectif naissant des « Paysans sans terre » a mené une action « Homme debout », pour attirer l’attention sur les difficultés d’installation des porteurs de projets alternatifs en général et sur celles de Mikaël Hardy en particulier. Le principe de ce type de manifestation pacifiste est qu’un homme se tient immobile et silencieux pendant un long moment dans un endroit déterminé. Pas de cri, pas de slogan, pas de manifestation tapageuse, seulement la présence de cet homme, debout.

Le 3 septembre dernier, un homme s’est tenu debout devant la Maison de l’agriculture de Rennes, qui abrite une trentaine d’entreprise, dont la Safer, le GDS, l’Apecita… et bien sûr, la Chambre d’agriculture. Positionné sur le parvis, devant l’entrée principale, il est resté une partie de la journée sous un soleil aussi obstiné que lui, vêtu d’un tee-shirt aux couleurs du collectif des Paysans sans terre. Il est parti le soir, après avoir reçu la visite de quelques médias.

Il est revenu le lendemain, animé des mêmes intentions, qu’il avait d’ailleurs annoncées, mais il n’en a pas été de même. Les dirigeants de la Maison de l’agriculture avaient décidé de lui interdire l’accès même à l’enceinte du bâtiment. Portes closes, portails verrouillés, une seule entrée restait utilisable ; les salariés et les visiteurs devaient annoncer leur identité et leur destination au gardien, qui a passé toute la journée dehors. L’homme ne s’est pas laissé impressionner. Il a pris place sur le trottoir, devant le portail principal, sur la voie publique, ce que rien ne lui interdisait. Il est resté là toute la journée sans faire plus de bruit ni plus de désordre que la veille. Au cours de la journée, on est venu mettre autour de lui quatre cônes de chantier orange, puis un parasol au-dessus de sa tête, puis on lui a apporté de l’eau, le soleil étant encore particulièrement vigoureux. Le gardien chargé de l’empêcher d’entrer a un peu parlé avec lui sur le mode amical. Le soir venu, il s’en est allé. Et c’est tout ? C’est tout. C’est effarant.

La décision de fermer la Maison de l’agriculture à un agriculteur est symboliquement forte. Un établissement qui se veut être la maison de tous les agriculteurs refuse son accès à l’un d’entre eux… Tous, c’est à condition qu’ils ne se rebellent pas ? Même contre une décisions incompréhensible ? Cette attitude va de paire avec le silence de la Safer, qui n’a pas répondu aux demandes d’éclaircissement qui lui ont été adressées. Pourtant ce revirement mériterait au minimum d’être expliqué, puisqu’il n’est pas fondé sur l’idée d’une défaillance du projet.

Par ailleurs, s’enfermer contre un homme seul, animé d’intentions pacifistes et non violentes, semble totalement incompréhensible. En apprenant cela, j’ai irrésistiblement pensé à des nobles en fin de règne qui se barricadent dans leur château par peur d’une jacquerie. De quoi ont-ils peur, alors qu’ils sont ceux qui détiennent le pouvoir et la force ? Cette forme de manifestation doit être bien déstabilisante, pour qui a quelque chose à se reprocher…

En outre, il y avait ce jour-là, dans les murs de la Maison de l’agriculture, plusieurs élus des différentes instances qui y logent, dont le président de la Chambre d’agriculture lui-même. Aucun d’eux n’est sorti pour aller parler à cet homme. Il aurait été si simple d’aller le rencontrer, de lui offrir un café et de lui demander pourquoi il était là. La Chambre d’agriculture n’a a priori rien à voir avec la décision de la Safer, qui est une instance distincte. Son président aurait pu, sans se mettre en porte à faux avec qui que ce soit, aller parler avec l’homme qui se tenait là, seul et debout. On n’a jamais rien à perdre à dialoguer…

La réaction des responsables et le silence des élus me choquent, parce que c’est un parti pris. Les élus ne sont certes pas neutres et en l’occurrence, que ce soit ceux de la Safer ou ceux de la Chambre, ils appartiennent à la Fnsea, qui n’a pas la réputation d’être particulièrement favorable aux projets alternatifs ni même véritablement à l’agriculture biologique (dans ce cas, elle y vient contrainte et forcée). Mais après l’élection, leur rôle est de représenter tous les agriculteurs sans distinction et de se faire leur porte-parole quel que soit le type de leur exploitation. Or ce n’est pas ce qu’ils ont fait dans ce cas précis. Se rendent-ils compte que leur attitude et les actes qui ont été posés face à l’homme debout accréditent l’hypothèse que la décision finale de la Safer serait strictement due à des pressions politiques ? Se rendent-ils compte qu’ils cautionnent une injustice favorisant les forts au détriment des plus faibles ? Et que ce faisant, ils se discréditent eux-mêmes…

NDLR : Pour une fois, je ne peux pas citer mes sources, par mesure de protection pour la personne qui a vécu cette journée « de l’intérieur » et m’a ensuite raconté. Le lecteur voudra bien m’en excuser.

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5 comments for “L’homme debout

  1. dorigord
    28 septembre 2013 at 6 h 38 min

    Cette histoire me rappelle l’histoire de richard Wallner en Charente que tu dois connaitre. Richard a pu acheter ses terres (maraichages) mais n’a jamais pu obtenir le permis de construire pour des bâtiments car le maire de sa commune (gros industriel porcin) convoitait ces terres.
    Elle me rappelle une autre histoire en Dordogne, d’un jeune couple qui voulait s’installer en laitier sur 40 ha dans une zone où les terres ne sont pas chères car très pentues, en petites parcelles, uniquement élevage, pas de culture et peu demandées. Les études avaient montré que le projet était viable, soutenu par Terre de Liens. Mais des voisins qui sont petitement installés (2 frères, jeunes aussi, qui ont repris l’exploitation de leur père) voulaient s’agrandir. Au dernier moment (ou après appel, je ne me souviens plus) la SAFER a reculé et ils n’ont pas pu s’installer.

    Je pense que, dès que tu veux faire quelque chose autrement que ce qui « politiquement correct », on t’en empêche.
    Connais-tu aussi l’histoire de Selp Holzer, un Autrichien qui a cultivé la montagne en créant des micro-climats avec des fruitiers, des viviers, etc… Les autorités agricoles lui ont mis des bâtons dans les roues également. Il était trop en avance sur son temps. Maintenant il est reconnu, mais ce sont ses enfants qui ont repris, sa fille a fait une thèse sur tous ces travaux et les a fait connaitre.

    Il ne fait pas bon de sortir des cadres bien établis.
    Bonne journée Philo.

    Où en es-tu de « la ville en transition »?

    • Philomenne
      28 septembre 2013 at 10 h 00 min

      Richard Walner, oui, je connais son histoire ; j’avais même fait un billet au tout début de ce blog. Je n’avais pas entendu parler des autres que tu cites mais il est vrai que ces exemples, malheureusement, sont légion. Il ne fait pas bon sortir, comme tu le dis si bien, du « politiquement correct ». Cela dit, je suis d’autant plus choquée, dans le cas de Mikaël Hardy, qu’il est maltraité par des instances censées être neutres, mais qui semblent en réalité considérer qu’il y a des catégories de personnes qu’elles ont le droit de mépriser. Des sous citoyens, en quelques sortes. C’est insupportable.

      Quant à la « ville en transition », elle m’empêche d’écrire ! Et je voudrais faire un billet mais je ne sais pas comment m’y prendre sans mettre par terre mon pseudonymat…

      Une bonne journée à toi aussi, Dorigord.

  2. isa
    28 septembre 2013 at 17 h 33 min

    C’est particulièrement choquant….

  3. ksk
    29 septembre 2013 at 8 h 52 min

    Et tout ceux qui restent dans l’ombre…

  4. Olivier
    8 décembre 2016 at 21 h 19 min

    Bonjour à tous, bien content de tomber sur ce blog que j’ai trouvé en faisant des recherches sur Bourguignon…
    Je suis infirmier très polyvalent et avec une longue carrière et à 52 ans, n’en pouvant plus de mon métier, j’ai tenté de me recycler vers ce que je prévoyais depuis longtemps, l’agriculture, et tant qu’à faire, avec pas mal d’idées pas forcement abouties mais pas vraiment « conformes »avec le cadre traditionnellement définis. J’ai planché longtemps sur plusieurs idées de serres entièrement autonomes en énergies, eau, apport d’engrais naturels en cercles vertueux et pleins d’autres idées…
    J’ai tenté une formation d’un an et à un moment du recrutement pour la formation, on m’a fait répondre à un questionnaire avec un entretien, peu de temps après, le même jour, curieusement et pour quelqu’un de plutôt néophyte, le questionnaire était relativement pointu et l’entretien très « orienté » (je précise que j’avais un aval pour la prise en charge financière ). J’ai fait remarquer le coté « obscur des conditions d’admission et j’ai eu pour réponse avant l’entretien : « il ne faut pas se formaliser, le questionnaire ne sert a rien « …????
    Durant l’entretien, plein de question sur mes finances, mes possibilités d’acquisition de terres, si j’étais propriétaire terrien ou si j’avais hérité de la ferme familiale…?????
    Mon projet étant très sérieux dans la démarche et ayant l’habitude des « concours d’entrée », je reconnais que je me suis un peu lâché à la fin sur la recruteuse (très, très jeune ) qui m’a bien fait comprendre que sans projet avec plan, perspectives et financement, (voire balance de compte projectifs sur 10 ans) et sans terres ou acquisitions dûment démontrables, il était inutile d’essayer, au mieux j’avais qu’à revenir l’année suivante avec de l’eau à mon moulin…(????????????)

    Je suis vraiment resté sur le carreaux, totalement dépassé par ce que je venait d’entendre :
    En gros, en France, même financé pour la formation, il faut être de la partie ou héritier terrien pour espérer apprendre les base du métier, il faut aussi un projet financier et pas forcement des idées qu’on pourrait développer par un apprentissage, et la terre semble réservée à des projets conformes…
    Ce qui me dérange (en fait je suis pas si néophyte que ça pour plein de raisons) c’est le fait que ces centres reçoivent des fond public, notamment dans le cadre de reconversions, mais ne subissent aucun contrôles sur leur mode de recrutement, recrutements totalement partiaux, faits sans aucune explications et qui semblent barrer systématiquement les projets alternatifs…
    De plus et c’est plus grave, la « recruteuse » (le terme lui convient bien !) m’a laissé entendre que sans « diplôme », impossible de devenir agriculteur.
    Bien évidemment, j’ai vérifié et c’est totalement faux, même si ça plombe pour les financement chez le banquier et pas que…

    Entre temps et ne lâchant pas l’affaire, j’ai découvert Ambiosol et 1001 fermes qui eux ont accepté de devenir mes « tuteurs » , et m’ont permis d’entrevoir d’autres moyens d’arriver à mes fins et procuré pleins de liens très intéressant. Leur tutorat et sans contrainte de temps en plus, ce qui me permet de continuer à travailler sur mon « rêve »…
    Grâce à eux j’ai réussi à faire un « stage « dans une ferme maraîchère de 3 hectares fonctionnant en Amap bio (limite « intégriste » d’ailleurs, j’ai bien aimé )ce qui me fait entrevoir le problème très différemment.
    Je dois résoudre d’autre problèmes avant de relancer mon projet et j’ai décidé de faire 2/3 années supplémentaires pour avoir un apport suffisant pour l’achat de 3 à 5 hectares de terres, quitte une fois le pas passé à garder mon métier en temps partiel au début pour pouvoir tenir les premières années…
    Depuis je fouine, me renseigne, travaille les plans de mes serres « autonomes », j’attends plus rien des entités « étatiques »et suis mon bonhomme de chemin.
    (Mon projet est en couple et « mûrit » depuis bien longtemps, travaillant dans le privé, je risque de bosser jusqu’à 65 ans, j’espère que mes dernières années seront celles que j’ai rêvées et que mon commentaire aidera ceux que le même type d’obstacles désespère…
    Encore merci pour ce blog, je commence à l’arpenter et c’est déjà un réconfort en plus d’une mine d’or à mes yeux, bon courage, ne lâchez rien.

    PS : Depuis plusieurs années sur youtube existe un film d’animation belge sur l’état global de nos réserves fossiles (et pas que) admirablement bien fait et clair qui m’a fait devenir militant et qui à mes yeux est une arme pour faire entendre à beaucoup vers quel gouffre on se précipite. Il dure 30 minutes et permet d’étayer les argumentaires face aux défenseurs des intrants ou du « tout » mécanisé des pollutions sans conséquences et autres inepties. Ce lien est à transmettre activement, il résume bien l’étendue du/des problèmes :

    « sans lendemain » : https://www.youtube.com/watch?v=a0J2gj80EVI

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