Ni caverne, ni bougie

 Entre nous. Avez-vous vraiment besoin que l’enseigne de votre supermarché soit allumée pendant toute la nuit ? Mhmm ? Moi non plus. Combien de ces enseignes y a-t-il rien qu’en France ? Plusieurs milliers ? Je pose la question mais je n’ai pas la réponse, je l’avoue. On va dire « beaucoup », hein ? Chacune d’elles consomme à peu près l’électricité nécessaire à une famille de quatre personnes. Eh oui, quand même ! Et si on éteignait ?

Il n’y a bientôt plus de pétrole. Le charbon est une énergie particulièrement pourvoyeuse de gaz à effet de serre (encore plus que le pétrole). Les gaz de schiste sont extrêmement polluants, mobilisateurs de terres et de toute façon, ce n’est que l’étape suivante de notre fuite en avant, à peine un moyen de retarder l’échéance de la pénurie. Quelle énergie, alors, pour une « transition énergétique » ? Le nucléaire ? Le nucléaire est une énergie chère (si on prend en compte le coût de traitement des déchets et celui du démantèlement des centrales, l’un et l’autre inconnus à ce jour), dangereuse et qui laisse des déchets ingérables, dangereux eux aussi, pour plusieurs dizaines de milliers d’années. Nous n’avons pas (nous n’avions pas) le droit moral de léguer ce fardeau à nos descendants. La seule décision raisonnable qu’il faudrait prendre serait l’arrêt complet et immédiat des centrales. Avant un nouvel accident.

Alors, quelle énergie pour une « transition énergétique » ? Charbon ou nucléaire ? Ni l’un ni l’autre.

 negawattLa plus grande partie de l’énergie consommée aujourd’hui sert au bâtiment (essentiellement chauffage et climatisation), vient ensuite le transport, talonné par l’industrie. Nous sommes collectivement maintenus (par le discours politique, relayé par les médias) dans l’illusion que nous avons besoin de toute l’énergie que nous consommons. Mais ce n’est pas la vérité.

Comment on en est arrivés là ?

Au commencement, les réacteurs nucléaires avaient surtout pour objectif de produire du plutonium. 1Il « fallait » de la matière pour fabriquer l’arme atomique, garante d’une soit-disant indépendance nationale : 45 kg de plutonium par an et par réacteur. Le problème, c’est qu’en même temps que les réacteurs produisaient ce plutonium, ils produisaient aussi de l’énergie. Autant l’utiliser… Bref. Pour justifier la construction des réacteurs destinés à la production de plutonium, on a créé des besoins en électricité, en développant massivement le chauffage électrique, notamment. Nucléaires civil et militaire ont toujours été liés, ce qui n’empêche pas qu’aujourd’hui, 75 % de l’électricité en France est effectivement d’origine nucléaire.

Comprendre comment on en est arrivé là, fort bien mais la vraie question est surtout de savoir si on peut changer.

Dès qu’on parle de réduire la consommation de pétrole, d’arrêter le nucléaire, on entend les mots « caverne » et « bougie », comme s’il n’y avait que cette alternative : la fuite en avant ou le retour en arrière. C’est ce que nous croyons collectivement, c’est ce qu’on nous fait croire depuis une bonne soixantaine d’années.

Changeons de regard : nous ne sommes pas sur des rails avec seulement une marche avant et une marche arrière, non. Beaucoup d’autres possibilités s’offrent à nous, nous pouvons opérer un virage, changer de direction. D’ailleurs, les solutions existent déjà. Par exemple : le scénario « négawatt », à qui j’emprunte le schéma, là, dans la marge.

Renouvelable : Solaire, éolien, etc. En quantité modérée puisque ces techniques impliquent l’usage de métaux tels que le cuivre ou d’autres, plus rares… dont le stock mondial est limité.

Efficacité : A l’heure actuelle, on sait construire (ou rénover) des habitations et des bâtiments qui n’ont presque pas besoin de chauffage. On sait limiter la déperdition d’énergie. Et il serait urgent de subventionner les ménages pour qu’ils puissent faire améliorer leur logement dans le sens d’une consommation minimale. C’est cher ? Oui. Et l’EPR, ce n’est pas cher ? Pourquoi cette objection aurait-elle du poids dans un cas et pas dans l’autre ? Combien de logements est-ce qu’on aurait pu rénover avec les huit milliards et demi d’euros de l’EPR ? (Est-ce que les économies engendrées par la rénovation de ces logements n’auraient pas rendu inutile la construction de l’EPR ? 2)

Sobriété : J’en reviens à nos enseignes, qui n’étaient d’ailleurs qu’un exemple. La marge d’économie est substantielle. On en a sous le pied, en d’autres termes. Autre exemple : On a su créer des écrans plats qui consomment beaucoup moins d’électricité que les modèles à tube cathodique. C’est une excellente chose en théorie. Sauf que… les écrans se multiplient, il y en a de partout, à la poste, à la pharmacie, dans tous les lieux publics, etc. Amusez-vous à les compter et demandez-vous combien tous ces écrans consomment. En avons-nous besoin ? J’insiste sur le mot besoin. Est-ce que notre vie deviendrait impossible sans ces écrans ? Bien sûr que non.

Si on éteignait ?

Dans un monde de sobriété énergétique, on éteindrait les écrans inutiles, les enseignes, on ferait la chasse aux  gaspillages, aux déperditions de chaleur, etc. Et au fur et à mesure, on éteindrait les centrales. On dormirait plus tranquillement, on serait au moins aussi heureux qu’aujourd’hui et plus en sécurité. Non, ce n’est pas une utopie. C’est juste une question de volonté politique.

Reste la question du transport. Il est illusoire de penser développer un parc très important de véhicules électriques, ne serait-ce que parce que qu’il faut des batteries pour cela, donc du lithium, dont le stock mondial est limité. La solution est dans la relocalisation et dans le développement des transports en commun. Une restructuration de notre société, difficile et longue à mettre en œuvre, il est vrai. Mais qui ne peut être que rentable dans la perspective de l’augmentation des prix du pétrole.

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Notes:

  1. Ici, un autre article qui dit la même chose.
  2. Aucune idée, sincèrement, mais ça se calcule et la question mérite à mon avis d’être sérieusement posée.

10 comments for “Ni caverne, ni bougie

  1. 5 novembre 2013 at 12 h 39 min

    Ta façon de présenter les choses me fait penser à pas mal de bouquins de SF ou d’anticipation que j’ai lus, depuis mon enfance… Notamment la série des « Ugglies, Pretties… etc ».

    Ça fait du bien…. merci !

    • Philomenne
      5 novembre 2013 at 13 h 00 min

      Merci à toi.

  2. David
    5 novembre 2013 at 14 h 49 min

    Comme l’avait rappelé un ministre de l’écologie il y a quelques année « la meilleure énergie, c’est celle qu’on ne consomme pas ».

    C’est totalement vrai!

    Y a plus qu’a, faut qu’on. :o)

    • Philomenne
      5 novembre 2013 at 18 h 00 min

      He oui, tout est dans le « yapluka »… S’y mettre. Et convaincre autour de soi un nombre de personnes suffisant pour créer une dynamique collective.

  3. bob
    2 décembre 2013 at 18 h 05 min

    Se passer d’énergie fossile (charbon, pétrole , gaz) c’est refuser 80% de notre énergie. Je doute que les économies d’énergie que vous proposez soient suffisantes pour combler le manque. En fait, si l’on éteignait vraiment, on retournerait effectivement à la bougie (sauf quelques pays ayant suffisamment de bois et de barrages qui eux pourront se payer des ampoules).

    • Philomenne
      2 décembre 2013 at 20 h 00 min

      Il va pourtant falloir : y en a plus ! Presque plus de pétrole, idem pour le gaz. Il reste (malheureusement pour le climat) encore un peu de charbon mais lui aussi aura une fin. C’est bien gentil de dire qu’on ne peut pas s’en passer mais quand y en a plus, y en a plus.

      • bob
        4 décembre 2013 at 20 h 35 min

        Je n’ai pas dit qu’on ne pouvait pas se passer d’hydrocarbures. Une partie de la population mondiale vit avec très très peu d’énergie, c’est pas agréable mais ça se fait. Mais je le répète, il faudra bien plus que des mesurettes (éteindre les enseignes, isoler les bâtiments) pour s’adapter au futur que vous décrivez.

        • Philomenne
          4 décembre 2013 at 20 h 15 min

          Sobriété énergétique, ça veut dire réduire la voilure. Consommer moins d’énergie. Réduire son confort, oui. Mais comme vous le dites très bien, ça se fait. Alors, où est le problème ?

          • bob
            4 décembre 2013 at 20 h 35 min

            Le problème? Réduire la voilure rapidement (ni hydrocarbures, ni nucléaire) c’est transformer la France en zone de guerre. Impossible de nourrir la population, ni de transporter des marchandises et impossibilité de chauffer les habitations. Ce n’est plus de la sobriété, c’est de l’anarchie (et pas au sens «l’ordre sans le pouvoir»). Comme vous je pense que le Peak Oil est peut-être derrière nous et que il va falloir réfléchir aux impacts d’une sobriété énergétique subie. Je pense que le nucléaire est pour la France une bonne énergie de transition avec bien moins d’impacts sur le climat que le charbon allemand.

  4. Philomenne
    4 décembre 2013 at 22 h 00 min

    Raison de plus pour commencer aujourd’hui. Plus on commence tôt, moins on réduit vite, plus la transition est longue, donc lente, donc supportable. Je ne pense pas que réduire la consommation d’énergie transforme la France en zone de guerre. A condition d’anticiper, d’expliquer, de s’organiser. On est capable de faire de la pédagogie pour l’écologie, le tri des déchets, la réduction des gaspillages ou des émissions de gaz à effet de serre… je ne vois pas pourquoi on ne pourrait pas le faire pour l’énergie. C’est une question de volonté politique.

    Quant au nucléaire, même si cette énergie n’était pas dangereuse, même si elle ne laissait pas des déchets ingérables, ce n’est absolument pas une solution. D’une part parce qu’il n’y a presque plus d’uranium (30 ans au plus, comme le pétrole) et d’autre part parce que le nucléaire est totalement dépendant du pétrole : pas de pétrole = pas de nucléaire.

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