Boire la tasse

Le feu, on peut l’éteindre avec de l’eau, mais l’eau, on ne peut rien faire pour l’arrêter.

Ma grand-mère, qui sait de quoi elle parle

Il pleut depuis des mois, beaucoup. Les sols sont gorgés d’eau, incapables d’en absorber plus. Il a plu encore et encore et finalement, tous les cours d’eau ont débordé, le canal est sorti de son lit. Il s’est répandu loin, dans les rues, il a rempli les jardin, s’est infiltré sous les portes, et voilà ma maison pleine d’eau ; quarante centimètres de hauteur dans le salon. Et je n’habite pas en zone inondable. MAIS JE N’HABITE PAS EN ZONE INONDABLE, BON SANG ! Et pourtant…

Comme un fait exprès, tout cela s’est produit en mon absence, si bien que je n’ai rien pu protéger, rien pu mettre hors de portée de l’inondation. Quand je suis rentrée, l’eau était déjà repartie mais c’était Verdun. Beaucoup d’objets avaient été déplacés, y compris la bouteille de gaz, pourtant pleine, qui avait fait un bond de trois mètres, mes affaires éparpillées, les chattes terrifiées (mais réfugiées à l’étage, pattes au sec, quand même), des papiers imbibés, dont une grande partie de cahiers pleins de notes, de partitions, désormais inutilisables, perdus… Le canapé rejoindra prochainement la déchetterie -rien à en faire d’autre-, le piano a baigné dans l’eau ainsi que le stock de bois rentré « au sec », la lessive qui finissait de sécher, le parquet, détrempé et gondolé… un tableau déprimant.

Rien de grave sur le fond, quand on y pense. Mais quand même, l’eau est entrée dans mon nid, dans mon refuge. Epaisse et menaçante, impossible à arrêter, elle a rempli mon chez moi. Et en se retirant, elle a laissé sur tout ce qu’elle avait touché une fine couche de boue et une odeur de vase. Je n’ai plus su où me mettre, dans un premier temps, dans cette maison trempée et gluante, sans électricité ni chauffage. J’ai transformé mon lit en radeau, contente d’avoir eu la bonne idée de stocker des bouteilles d’eau, de la nourriture, des bougies et des briquets, heureuse d’avoir du gaz pour cuisiner. J’ai ensuite passé de longues heures à nettoyer, ranger, trier… je n’ai d’ailleurs pas encore terminé à l’heure où je publie ce billet.

La décrue s’est amorcée, même si le niveau est encore haut. Le long du canal, des arbres sont tombés, certains dans l’eau, barrant temporairement la route aux péniches. Il va y avoir du travail pour le rendre à nouveau navigable. De nombreuses maisons ont été inondées, souvent beaucoup plus que la mienne. Sur le chemin de hallage, le goudron a été décapé par le courant. Finalement, la nature nous rappelle qu’elle est la plus forte et qu’elle le restera. Nous sommes petits et impuissants face à elle.

Comme souvent dans pareilles circonstances, la solidarité a joué à plein, mais on s’est découverts, aussi. Parce que nous avons tous vécu porte et fenêtres grande ouvertes pendant deux jours et parce que parler est un bon moyen de faire baisser le niveau du stress, des voisins qui d’habitude ne disent rien de plus que « Bonjour » sont venus passer la tête dans la maison, pour voir, et bavarder quelques minutes ; « Ah, chez vous aussi… » J’ai entendu beaucoup de paroles d’incrédulité. De mémoire d’anciens, on n’avait jamais vu ça, l’eau si haute et montant si vite. Jamais elle n’était entrée dans ma maison, pourtant vieille d’au moins un siècle et demi. Les propos évoluent, cependant, par rapport à ce qu’ils pouvaient être il y a dix ans, vingt ans… J’ai également entendu A force de bétonner les terres de partout, ça devait arriver et aussi Avec le dérèglement climatique, de toute façon, il faut s’attendre à ce genre de choses plus souvent. Serait-ce que la prise de conscience écologique sortirait du cercle militant pour se faire jour chez Monsieur tout le monde ? Ne resterait alors plus qu’à mettre en lien avec ses pratiques quotidiennes… Tout n’est donc pas si noir, dans le fond.

Hier, l’électricité a été rétablie, j’ai retrouvé une connexion internet. Ce matin, les employés municipaux récupèrent les sacs de sable entassés devant les portes. La vie reprend son cours.

canal-deborde

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11 comments for “Boire la tasse

  1. Jean-Louis Hardy
    11 février 2014 at 10 h 57 min

    Bonjour, Votre maison n’était pas dans une zone inondable. Mais, la notion de zone inondable n’est valable que dans un monde stable. Si les experts « climatologues » qui prédisent un « réchauffement climatique » ne se trompent pas, ces notions vont devoir être remises en question, et pas uniquement en ce qui concerne les zone inondables. Nous n’avons aucune idée de ce que ces changements climatiques nous réservent, et nous ne pouvons donc pas y être préparés. Aujourd’hui c’est vous qui êtes atteinte par ces inondations, demain ce sera au tour d’autres personnes, moi y compris, par je ne sais quel évènement…

    La faute à qui ? C’est souvent ce que cherche le quidam, afin de pouvoir retourner sa colère vers un coupable. Si l’on en croit toujours les climatologues, la faute à une augmentation de l’effet de serre, lié à l’augmentation de CO2 (et CH4,…) dans l’atmosphère. Donc, la faute à tout ceux qui ont utilisé des combustibles fossiles depuis le milieu du 19e siècle ! Cela fait beaucoup de coupables, le quidam y compris, vous y compris, moi y compris !

    En conclusion, je dirais que beaucoup d’entre nous allons maintenant payer le vrai prix des combustibles qui nous ont permis d’avoir de l’énergie à profusion, et à bon marché, depuis maintenant près de 2 siècles, pour augmenter le niveau de vie d’une partie de l’humanité. Et ce n’est pas forcement ceux qui en auront dépensé le plus qui auront à payer le plus…

    • Philomenne
      11 février 2014 at 11 h 30 min

      Oui, il me semble aussi évident que la carte des zones inondable va devoir être revue et corrigée…

      Concernant les propos que j’ai entendus, il ne s’agissait pas de se plaindre ni de chercher des responsables. Tous les habitants inondés ont été dignes et courageux. C’était plutôt un constat désolée et des propos de conversation, du « small talk », comme on dit, dont la fonction est sociale (établir un contact avec autrui par la parole) et psychologique (faire baisser le niveau de stress).

      Quant à moi, je me moque de rechercher des « coupables », ça ne m’intéresse pas. Ce qui me préoccupe serait plutôt de l’ordre du « qu’est-ce qu’on fait maintenant ? ».

  2. Anne Jordan
    11 février 2014 at 11 h 04 min

    comme on le sait , l’idéogramme chinois :crise est composé de deux signes , Crise et OPPORTUNITES §

    • Philomenne
      11 février 2014 at 12 h 00 min

      C’est une bonne nouvelle : la crise est effectivement l’occasion de s’interroger, d’envisager l’avenir autrement, d’agir.

  3. dorigord
    11 février 2014 at 19 h 52 min

    C’est quand on est confronté à la réalité qu’on se rend compte de l’étendue du traumatisme que de voir ses affaires dans l’eau boueuse. Certaines affaires irrémédiablement abîmées.
    Surtout que tu te sentais à l’abri puisque tu étais dans une zone non inondable.

    Dans certains endroits, ils mettent tous leurs meubles sur des parpaings, mais il faut avoir les parpaings et de l’aide pour mettre les meubles, les appareils électriques.
    Il faut espérer que tu ne connaitras cette situation que dans très longtemps si c’est une fois par siècle.
    Tes photos sont impressionnantes et on ne peut rien faire contre l’eau qui s’infiltre partout.
    Bon courage. Garde le moral.

    • Philomenne
      11 février 2014 at 20 h 00 min

      Il y avait des parpaings (fournis par la municipalité et mis en place par les pompiers) et j’aurais pu en bénéficier, si seulement j’avais été chez moi ou si mes voisins avaient eu ma clé (il va d’ailleurs falloir que j’y remédie). Hélas, tout cela a été si soudain et si imprévisible que je n’avais aucune raison de ne pas faire ce déplacement…

      A l’heure qu’il est, mes meubles sont encore sur des parpaings parce que ce n’est peut-être pas fini.

  4. mamienne
    11 février 2014 at 21 h 01 min

    Ton chez toi n’aura donc pas été épargné

    c’est une épreuve difficile à vivre même si tu arrives à relativiser .

    Tous mes vœux de courage pour retrouver un intérieur confortable et sauvegarder ce qui peut l’être .

    • Philomenne
      11 février 2014 at 23 h 00 min

      Merci à tous ceux qui m’envoient, ici et ailleurs, des encouragements. Voilà qui fait chaud au cœur…

  5. 13 février 2014 at 14 h 43 min

    Courage ! Nous sommes sinistrés également mais pour un autre problème (incendie d’origine électrique et pas catastrophe naturelle) et c’est vrai que la solidarité dans ces moments de crise fait plaisir. Ton assurance peut peut être faire venir une société de nettoyage spécialisée, histoire d’enlever les odeurs et la vase qui s’infiltre partout, réparer le parquet etc…. Courage en tous cas !

  6. isa
    17 février 2014 at 8 h 20 min

    Alors où en es-tu ?? la météo ne s’est pas arrangée, mais j’espère que tu n’as pas eu d’autre montée des eaux.

    • Philomenne
      17 février 2014 at 12 h 00 min

      Merci. ça va. Le canal a daigné retourner dans son lit (coucouche-panier papattes en rond), tout rentre dans l’ordre, nonobstant les dégâts qui seront réparés dans les mois à venir.

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