Dans les rues de Nantes (22 février 2014)

manif-nantesà Arwen

Tout avait pourtant bien commencé. L’ambiance, dans l’autobus, joyeuse, la gavotte, écrite spécialement pour l’occasion et répétée en chœur, la promesse d’une manifestation festive et bon enfant. Et elle a d’ailleurs débuté de cette manière. Une atmosphère légère, des amis croisés, des bavardages, de la musique, des banderolles.

J’ai tiqué une première fois rue de Strasbourg, en voyant les CRS dans chaque rue perpendiculaire, barrières anti-émeutes en place, boucliers dressés, comme prêts pour l’affrontement. Quel affrontement, quand il n’y avait que des manifestants pacifiques ? Certes, çà et là quelques jets de peinture. Certes, la vitrine d’une boutique Vinci cassée. Déplorable, mais pas non plus de quoi soupçonner de grands débordements. Je ne m’en suis pas alarmée à ce moment-là. J’ai tiqué une deuxième fois en sentant l’odeur des lacrymogènes et la fumée d’une grue en train de brûler, aux abords du cours Franklin Roosvelt. La réalité de ce qui arrivait ne m’a véritablement sauté aux yeux que quelques minutes plus tard, en abordant le cours des 50 otages : le cortège était immobilisé par les CRS, bombardé de gaz lacrymogènes, de grenades assourdissantes et aspergé à la lance à eau. Un convoi pacifique, j’en témoigne, stoppé par la violence. Et ça semblait ne pas vouloir s’arrêter. De loin, j’entendais les détonations, je voyais des personnes se disperser dans les fumées et l’eau. Des casseurs ? Plutôt des manifestants pris de front, dont certains ont effectivement répliqué. Mais coincés entre le barrage des CRS devant et le reste de la manifestation derrière, ils étaient acculés, c’est le moins qu’on puisse dire.

manif-nantes-2Un long moment plus tard, j’ai contourné la manifestation pour me rendre compte de ce qui était en train de se passer. Là où s’affrontaient CRS et manifestants, c’est une place quasi déserte que j’ai vue. Et des forces de « l’ordre » qui tiraient obstinement sur une poignée de gamins, à un moment où poser les armes aurait probablement stoppé net les hostilités (pour se battre, il faut être deux). Quelques instants plus tard, le groupe totalement pacifiste dont je faisais partie a été pris pour cible par une bombe lacrymogène. Nous avons reculé pour ne pas nous trouver dans les gaz et c’est à ce moment-là qu’un autre nuage est arrivé par l’autre côté. Pris en tenaille entre deux nappes lacrymogènes, nous n’avons pas eu d’autres choix que de partir en courant, ce qui ne m’a quand même pas permis d’y échapper : yeux et poumons brûlants, pleurant, de colère autant que de douleur.

Il m’a fallu un long moment pour rejoindre le parking des autobus, ensuite, en contournant une partie du centre ville, fermée à la circulation. Sur le parking où se trouvaient déjà de nombreuses personnes, l’émotion était palpable après cette manifestation qui avait tourné court.

manif-nantes-3Le lendemain, j’ai découvert, consternée mais sans surprise, les articles dans la presse, qui faisaient état de dizaines de vitrines brisées (j’en ai compté trois, trois de trop certes mais de là à parler de plusieurs dizaines…), d’un centre ville « dévasté », d’un poste de police « saccagé »… Au pays où l’on vend du papier, on a beau jeu d’amplifier et déformer la réalité, d’annoncer 20 000 manifestants dont 1 000 casseurs (5 % des manifestants seraient donc des casseurs ? Voilà un fait inédit !), de faire croire à une guérilla urbaine, quand les violence se sont concentrées sur un point précis. Heureusement, des personnes présentes, des nantais, ont témoigné que le centre ville était loin d’avoir été aussi endommagé qu’on a essayé de nous le faire croire. Heureusement, Françoise Verchère a rédigé une lettre ouverte à l’attention de Manuel Valls, qui remet les choses à leur place et les événements à leur mesure réelle. Chapeau ! Tout y est.

Je garde un sentiment d’amertume à la suite de ce qui aurait dû être une manifestation festive mais s’est transformé en un épisode de violences cautionnées par l’Etat. Il me semble évident, moi qui ai vécu les événements de l’intérieur, que tout a été mis en place pour favoriser les débordements, les encourager, les provoquer. Qu’il y ait eu quelques individus excités et désireux d’en découdre, je peux le croire. Mais on ne fait que multiplier le phénomène en attaquant de front des manifestants pacifistes. Le comportement des CRS, je l’ai constaté, a largement entretenu et propagé la violence, pour ne pas dire qu’il l’a créée. J’en veux notamment pour preuve que lorsqu’il y a des débordements du fait des manifestants, c’est toujours au moment de la dispersion qu’ils ont lieu. Or samedi dernier, c’est en plein milieu de la manifestation que les affrontements sont survenus, au coeur du cortège et non pas en marge.

Je suis en colère devant cette action pacifique gâchée et ce qu’inévitablement, les médias en retiennent. Je suis choquée d’avoir vu des jeunes, des enfants, des anciens, pris pour cibles de projectiles et de lacrymogènes. Je suis profondément triste d’apprendre qu’un manifestant a été grièvement blessé et gardera des séquelles définitives.

Mais je retiens aussi, et je veux terminer par cette note positive, l’ampleur de la mobilisation. Si on fait la moyenne entre le chiffre annoncé par les organisateurs (60 000 personnes) et celui qui a été annoncé par la préfecture (20 000), on peut envisager qu’il y a eu au moins 40 000 personnes dans les rues de Nantes. C’est beaucoup plus que tout ce qui a déjà été constaté depuis les débuts de cette lutte. L’opposition est massive et ne faiblit pas avec le temps, bien au contraire. Si on ajoute à ce constat ce sondage Ifop, qui montre que 24 % seulement de la population est favorable à la réalisation d’un aéroport à Notre Dame des Landes, 56 % y étant maintenant opposés, il est évident que le gouvernement n’a plus qu’à reculer et se diriger vers un abandon du projet. Aménager Nantes Atlantique, rendre les terres de Notre Dame des Landes aux paysans, foutre la paix aux zones humides qui sont de précieuses éponges à inondations et des réservoirs uniques de biodiversité. Il n’y a pas de mal à reconnaitre qu’on s’est trompé, il y en a dans cette obstination déraisonnable.

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4 comments for “Dans les rues de Nantes (22 février 2014)

  1. 25 février 2014 at 12 h 45 min

    Pfff… affligeant, ahurissant…

    Pauvre jeune avec son œil… C’est n’importe quoi.

    Pour la chanson… Tu connais la version de Thomas Fersen ? 😉

    • Philomenne
      25 février 2014 at 14 h 00 min

      Ah oui, je la connais mais je ne m’en souvenais pas. Merci de me l’avoir rappelée.

  2. Pierre
    25 février 2014 at 21 h 38 min

    Il est courageux, cet article!!

    Il confirme bien en tous points ce que je pensais…

    • Philomenne
      25 février 2014 at 22 h 00 min

      Je raconte juste ce que j’ai vu et ressenti, rien de très méritant…

      Il est évident qu’il y a eu une vaste manipulation pour provoquer les dérapages. Je viens d’ailleurs d’apprendre que le syndicat de police Alliance déplorait l’inertie des ordres reçus, l’immobilisme des pouvoirs publics. Et je ne crois pas une seconde que ce soit de la nullité involontaire.

      Simplement, je caresse l’espoir que cette fois, la manipulation est tellement grosse qu’une grande partie de la population ne sera pas dupe.

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