Luzerne : l’or vert

Medicago_sativaluzerne : n.f. Genre de légumineuses papilionacées.

– ENCYCL. Les luzernes sont des plantes fourragères de premier ordre, qui ont été importées de Médie en Grèce par Alexandre le Grand, et qui sont acclimatées aujourd’hui dans toute l’Europe.
La luzerne commune (
medicago sativa) est une plante vigoureuse à racine longuement pivotante, à feuilles trifoliolées, à fleurs petites, violettes, réunies en capitules ; le fruit est une gousse polysperme, plusieurs fois enroulée sur elle-même. On sème la luzerne au printemps, à raison de 20 à 25 kilogrammes par hectare, en terre profonde et peu humide, engraissée et plâtrée à la fin de l’hiver. Le champ donne de trois à six coupes par an, et la luzerne continue à produire de longues années. Consommée en vert par les animaux, la luzerne provoque parfois la météorisation. (…) Empruntant beaucoup d’azote à l’atmosphère, la luzerne peut être cultivée comme engrais vert.

Larousse universel en 2 volumes, édition de 1922

La luzerne est un trésor végétal comme il y en a peu. Sa culture est simple et demande peu d’interventions, pour peu qu’on ait soigné l’implantation. Semée dans un sol pas trop humide et pas trop acide, elle s’élève en une tige ligneuse autour de laquelle se répartissent des bouquets de petites feuilles qui rappellent un peu le trèfle. Sa racine épaisse plonge profondément dans le sol, qu’elle fragmente, de sorte qu’une culture de luzerne a, sur les sols, un effet décompactant appréciable. Grâce à elle, l’eau s’infiltre dans la terre au lieu de ruisseler et s’achemine en profondeur. Sur cette même racine, et comme c’est le cas pour toutes les légumineuses, des nodosités se forment qui captent et fixent l’azote contenu dans l’air du sol. Cet azote pourra ensuite être utilisé par la culture suivante après décomposition de la plante. Une culture de blé après luzerne peut potentiellement produire dix quintaux de plus qu’après une autre culture.

Fanée/enrubannée/transformée en granulés, elle nourrit les animaux. C’est un fourrage riche en protéines, qui remplace avantageusement une partie du soja. Par exemple, dans la ration d’une vache laitière, trois kilos de luzerne remplacent huit cents grammes de tourteau de soja. Par ailleurs, les tiges ligneuses de la luzerne stimulent la rumination chez les bovins, les ovins et les caprins. Enfin, et cette caractéristique est loin d’être négligeable, cette plante a un effet hépato-protecteur chez les ruminants 1. Incorporer de la luzerne dans la ration améliore généralement leur santé, leur fertilité, leur aspect. A ce sujet, je ne crois pas que des études aient su montrer en quoi la luzerne avait cet effet mais il est maintenant reconnu quasi unanimement, bien qu’on ne sache pas l’expliquer. Il en résulte quoi qu’il en soit une diminution appréciable des frais vétérinaire. Qui plus est, une vache qui mange de la luzerne émet moins de méthane entérique.

Dernier atout, mais non des moindres en ces temps d’algues vertes, les prélèvements et analyses montrent que la qualité de l’eau est bien meilleure sous une luzernière que dans les parcelles voisines. La luzerne absorbe l’azote qui se trouve dans l’eau 2, l’empêchant de rejoindre la rivière, jouant un rôle de piège à nitrates.

En bref, la luzerne possède bien des qualités, autant pour l’agronome que pour l’éleveur. C’est une plante précieuse. Elle est cependant beaucoup moins cultivée qu’avant : un million d’hectares en 1973, seulement trois cent mille en 2013 3. Pourquoi ?

La culture de la luzerne est variable d’une région à une autre : 80 % de la production est concentrée en Champagne-Ardennes. Logiquement, les représentations qu’en ont les agriculteurs sont, elles aussi, variables. Dans le grand ouest, région d’élevage s’il en est, on entend souvent dire que c’est une culture compliquée, que les sols sont impropres à cette plante, qu’elle est trop difficile à conserver. Dans certains cas, la difficulté est réelle : la luzerne est effectivement un peu difficile à sécher à cause de sa tige épaisse et si on la fane trop, on perd les feuilles ; ne reste alors que la tige, sans grand intérêt nutritionnel. Cette résistance tombe dans les régions où se pratique le séchage en grange, ou dans les secteurs proches d’une usine de déshydratation. Elle est aussi contournée par la possibilité de faire de l’enrubannage. Mais d’autres objections sont moins réelles : pour ce qui concerne les sols, il suffit d’un pH de 5,8 au moins et d’une parcelle dans laquelle l’eau ne stagne pas. Les objections ne tiennent pas, ceux qui se remettent à cultiver de la luzerne s’en rendent bien compte. Alors, d’où viennent ces représentations ?

Les discours de dénigrement de la luzerne, qui ont cours dans certaines régions d’élevage, n’y sont pas arrivés tout seuls. Ils ont été répandus par les techniciens, les conseillers, les formateurs… et, à l’époque de l’intensification, ont probablement proliféré sur le terreau fertile d’un refus des cultures traditionnelles, d’un attrait pour une certaine idée de la « modernité », d’une généralisation de la ration conventionnelle maïs + correcteur au soja acheté. Un discours négatif qui sert très largement les intérêts des vendeurs d’aliments. De là à supposer qu’ils sont à l’origine de cette tendance… (C’est un procédé marketing habituel que de ringardiser un produit pour mieux en promouvoir un autre plus récent.) Et voilà comment on en arrive à diminuer drastiquement une culture qui n’a que des qualités, au profit d’une formule généralement plus coûteuse et génératrice de dépendance pour les éleveurs ; de dépendance donc de vulnérabilité au prix des aliments. Voilà comment on oublie qu’il existe des alternatives 4 au soja importé d’Outre-Atlantique.

Mais cette dynamique pourrait s’inverser dans les prochaines années. La nouvelle PAC, qui entrera en vigueur en 2015, devrait encourager les efforts pour une autonomie en protéines des élevages. En subventionnant les cultures de plantes protéagineuses, parmi lesquelles la luzerne, elle inciterait à les développer. La tendance pourrait s’inverser et les discours sur la luzerne redevenir plus positifs. Reverra-t-on alors, comme jadis, les petites fleurs violettes éclore dans les campagnes ?

 luzerne

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Notes:

  1. Au moins chez les ruminants ; je ne sais pas ce qu’il en est des monogastriques.
  2. S’il y en a bien sûr, et dans ce cas, elle développera moins de nodosités, sans qu’il y ait un rapport avec le rendement.
  3. Ces chiffres concernent la France.
  4. La luzerne n’est pas la seule alternative ; on peut aussi citer le colza, le pois, la féverole, etc.

10 comments for “Luzerne : l’or vert

  1. dorigord
    10 mars 2014 at 17 h 48 min

    Bonsoir Philomenne,

    Je ne comprends pas pourquoi les éleveurs ont abandonné la luzerne, car dans notre région du Périgord, ils cultivent tous cette plante. Ils ont l’habitude de la faire sécher : ils ont une faucheuse qui aplatit les tiges quand elle coupe. Ils ne la tournent que lorsque l’humidité est encore un peu là (jamais en plein soleil). Ils la roundballent le soir « à la fraiche » pour qu’elle ne s’effeuille pas.

    Quand le temps ne s’y prête pas pour la roundballer, elle est enrubannée

    Quand il faut l’acheter elle est très chère, c’est normal. Mais que ce soit les laitiers ou les allaitants (vaches à viande), il y a toujours une grande proportion de luzerne dans leurs cultures.
    Bien sûr, les techniciens avaient mis l’accent sur l’ensilage de maïs et soja.

    Un seul inconvénient, il ne faut pas trop en donner, car risque de météorisation. Elle entre dans la ration alimentaire tous les jours en quantité variable selon l’état de la vache : gestante, allaitante, tarie, ou à l’engraissement.
    Mais on ne pourrait pas s’en passer.

    Après une culture de luzerne, qui dure quelques années, la terre a un bon rendement pour la culture suivante.
    Merci de tirer la sonnette d’alarme, mais je ne pensais pas que, dans d’autres régions, les éleveurs l’avaient abandonnée.

    Bonne journée!

    • Philomenne
      10 mars 2014 at 18 h 00 min

      En fait, je me rends compte que c’est très, très variable d’une région à une autre. Il y a des endroits, comme par chez toi, où la culture de luzerne est restée habituelle. On a gardé les savoir faire, le matériel, les usages… et d’autres région où il faut se lever de bonne heure pour voir un brin de luzerne, notamment dans les régions où l’on pratique une agriculture très intensive. Cela dit, les chiffres sont là : à l’échelle de la France, c’est un tiers des surfaces en moins en quarante ans.

      Tant mieux s’il y a des éleveurs qui la pratiquent couramment, tant mieux si les techniques ne sont pas perdues. Cela reviendra facilement quand il faudra s’y remettre.

  2. 10 mars 2014 at 19 h 49 min

    Moi, la luzerne, je l’aime autant que je t’aime toi ! <3

    Même si la luzerne en "brins longs" (?) en petites bottes ultra compactées c'est galère à donner sur ma ferme préférée, les vaches aiment bien et j'aime les voir quand elles la mangent (comme le lin d'ailleurs).

    Elles sont encore plus belles que d'habitude, et elles sentent encore meilleur.

    Ma prof d'agro, au lycée, nous avait vanté les mérites des légumineuses, nous avait parlé des bienfaits pour tout le monde.

    Chaque fois que je croise des gens qui aiment la nature mais ne connaissent pas ces plantes, je suis surprise, et m'empresse de les renseigner.

    Ton article va me permettre d'éviter de me répéter, quand on me questionnera !

    • Philomenne
      10 mars 2014 at 21 h 00 min

      Ah oui, j’avais oublié ce « minuscule détail » : les vaches adoooorent la luzerne.

  3. dorigord
    11 mars 2014 at 6 h 51 min

    J’ai oublié un détail sur les habitudes de pâturage direct : tous les matins, quand les vaches sont sorties, les éleveurs vont dans le champ de luzerne et avance le fil (électrique) de quelques mètres pour donner un peu de luzerne aux vaches afin de limiter leur consommation, car, vraiment elles en raffolent . Tous les matins, elles attendent contre le fil!!!

  4. gene
    11 mars 2014 at 8 h 24 min

    En plus, ça sent très bon.

  5. 24 avril 2014 at 6 h 25 min

    C’est vrai, Dorigord, qu’on fait ça aussi dans certaines fermes où je passe.

    Bon, j’ai vu une ferme, en blondes, où ils ouvraient tout le parc à tout le troupeau, mais sinon en général c’est au fil aussi, si on a des champs de luzerne.

    Là j’ai agrandi une parcelle y’a trois jours, tout un coin était en luzerne, les taries étaient dans le pré pendant que je déplaçais ma clôture, et je n’avais même pas fait le tour avec le fil que Chimène et cerise étaient déjà dedans.

    J’avais déjà mis les piquets, heureusement !

    Mais au moins, j’étais tranquille, elles risquaient pas d’aller visiter la pelouse du voisin…. 😀

    Quant au foin de luzerne, quand il est bon…

    J’ai distribué du regain de luzerne de séchage en grange, parfois… je l’aurais mangé !

  6. 31 décembre 2014 at 12 h 53 min

    Une plante qui n’aime pas trop les sols acides et humides.
    Oups…
    J’aurais du le savoir avant, vu que j’en ai semé en sol acide, humide et maltraité par un chantier peu avant (en gros avec de la terre profonde en surface).
    (Humide et acide confirmé par les plantes poussant tels la prêle, l’oseille sauvage ou le pissenlit)
    Ceci dit, ça pousse quand même. Bon pas parfaitement, et lentement au démarrage, mais cultivant en amateur et en situation peu favorable, j’ai pas trop de pression.
    Seul problème, j’ai semé du radis d’hiver au même endroit, et le radis pousse vite, fort et de manière invasive.

    En sachant que les champs agricoles sont en meilleurs état que mon terrain, je ne vois pas trop où ça ne pousserai pas.

    • Philomenne
      31 décembre 2014 at 13 h 25 min

      En réalité, ça peut pousser. Mais on se heurte à la question du rendement. Si tu veux cultiver une plante -quelle qu’elle soit- pour améliorer un sol, faire une CIPAN, le rendement n’a aucune importance. Mais si on envisage la luzerne en tant que culture fourragère, on vise un rendement en dessous duquel cette culture n’est pas rentable. Et ce rendement ne peut être que difficilement atteint avec une luzerne en sol acide. Heureusement, il existe d’autres solutions, comme le lupin, par exemple.

      • 2 janvier 2015 at 10 h 50 min

        Effectivement, après, on arrive à un problème de rendement.
        Mais c’est également pour une question de rendement qu’on importe du soja de l’autre bout du monde plutôt que d’utiliser de la luzerne.
        Après bien sûr, il faut s’adapter au mieux au sol et à l’objectif.
        C’est ici la valeur ajouté de l’agriculteur se situe, au niveau de la connaissance et de l’expérience des plantes, du sol et de comment faire fonctionner les 2 ensembles. 😉

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