Arrêtons-nous et pleurons

11 mars 2011 – 11 mars 2014

Pour la troisième fois, Fukushima. L’anniversaire dont on doit parler, précisément parce qu’on n’en parle plus, parce qu’un événement qui se répète tous les jours n’est plus une nouvelle, adoncques n’a plus sa place dans le journal.

Pourtant, la centrale endommagée de Fukushima fuit toujours : des particules radioactives s’en échappent, de l’eau radioactive s’en échappe. Elle est encore dangereuse : la température peut augmenter à nouveau dans les réacteurs. Malgré leur sacrifice quotidien, les travailleurs qui sont sur place ne maîtrisent pas grand chose. La piscine du réacteur n° 4 n’est toujours pas vidée. Même si les travaux ont commencé, il faudra encore de longs mois pour qu’ils soient achevés. La catastrophe est toujours en cours.

Alors pour une fois dans nos vies survoltées, pour quelques minutes, arrêtons-nous et souvenons-nous de Fukushima. Pour quelques minutes, arrêtons-nous et pleurons.

Pleurons sur les victimes de Fukushima. Pleurons sur les terres à jamais incultivables. Pleurons sur les enfants contraints de rester à l’intérieur, privés du droit de courir, de jouer dehors, leur santé irrémédiablement compromise. Pleurons sur ces mères réduites à des gestes dérisoires : poser des bouteilles d’eau sur le rebord de la fenêtre… Pleurons sur ces populations contraintes de vivre dans des territoires contaminés ; un million de cobayes étudiés en temps réel dans ce laboratoire à ciel ouvert. Pleurons sur ce crime contre l’humanité qui probablement, ne sera jamais jugé.

Prions. Arrêtons-nous et prions, pour que jamais aucune de nos centrales ne connaisse le sort de celle de Fukuchima Daïchi. Prions pour que jamais nos enfants n’aient à être liquidateurs, pour que jamais ils n’aient à vivre enfermés, un dosimètre dérisoire accroché à leur chemise. Prions pour ne jamais avoir à disposer des bouteilles d’eau sur le rebord de nos fenêtres.

Arrêtons-nous et pleurons car cela nous arrivera. Dans un an, dans cinq ans… inévitablement, à la faveur d’une défaillance technique, d’une erreur humaine, d’une inondation 1, cela va nous arriver. Et nous aussi, nous interdirons aux enfants de sortir jouer, nous aussi, nous mangerons des aliments contaminés. Nous aussi, nous pleurerons les morts inutiles de cette technologie criminelle 2.

Arrêtons-nous et pensons aux habitants de Fukushima, l’espace de quelques minutes, par delà les mers, soyons avec eux, solidaires ; arrêtons-nous et pleurons.

 Ecoute. Je sais. Je sais tout. Ça a continué. (…) Les femmes risques d’accoucher d’enfants mal venus, de monstres. Mais ça continue. Les hommes risquent d’être frappés de stérilités. Mais ça continue. La pluie fait peur. Des pluies de cendres sur les eaux du Pacifique. Les eaux du Pacifique tuent, des pêcheurs du Pacifique sont morts. La nourriture fait peur. On jette la nourriture d’une ville entière, on enterre la nourriture de villes entières. Une ville entière se met en colère. Des villes entières se mettent en colère. (…)

Pourquoi nier l’évidente nécessité de la mémoire ? (…)

Ecoute-moi, je sais encore, ça recommencera. Deux cent mille morts. Quatre vingt mille blessés en neuf secondes. Ces chiffres sont officiels. Ça recommencera. Il y aura dix mille degrés sur la terre, dix mille soleils dira-t-on. L’asphalte brûlera. Un désordre profond règnera. Une ville entière sera soulevée de terre et retombera en cendres. 

Marguerite Duras, Hiroshima mon amour

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Notes:

  1. Comme à Blayais en 1999.
  2. Sauf si on arrête avant…

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