Etre ou ne pas être « issue du monde agricole »

C’est une question qui revient presque toujours en entretien d’embauche : « Etes-vous issue du monde agricole ? » Comprendre : êtes-vous fille, ou éventuellement, nièce, d’un agriculteur ? Il serait bon de répondre « oui ». Sauf que non. Mon père était employé de banque, mauvaise pioche. Et son père avant lui, charcutier, ça ne s’arrange pas. Et son père avant lui, colporteur, décidément je m’obstine. Non, je ne suis pas née dans une ferme, je n’ai pas poussé au milieu des animaux, j’ai vu de près mes premières vaches à un âge avancé. Et là, là… je sens bien que je n’ai pas marqué un point auprès de mes interlocuteurs. Le postulat qui sous-tend cette question est celui d’une connaissance innée des préoccupations des agriculteurs, qui serait propre à leurs descendants. Autrement dit, parce que j’aurais biberonné dès ma naissance les contraintes et les angoisses d’un père paysan, je serais plus apte à « comprendre » les agriculteurs en général.

Mesdames et Messieurs les recruteurs du para-agricole, il faut que je vous le dise, aujourd’hui que nous sommes tous grands et raisonnables : ce postulat est une idée reçue qui n’a aucun fondement. D’ailleurs la preuve, c’est je ne comprends pas mieux les banquiers, les charcutiers et les colporteurs 1 que les autres.

Non, je ne suis pas « du monde agricole » mais je m’élève avant tout contre cette manière de dire, qui est révélatrice de bien des représentations. Il y aurait le « monde agricole » d’un côté et le reste du monde de l’autre ? Et une incompréhension réciproque ? Je ne suis pas d’accord. Nous vivons tous dans le même monde, pluriel, complexe, fait de domaines de spécialité multiples mais interdépendants. Quant à l’incompréhension, elle est là quand on se renferme sur soi-même, quand on ne va pas vers l’autre et qu’on refuse de s’intéresser à ses singularités. Mais elle n’a rien à voir avec le fait d’être ou non né dedans.

Non, je ne suis pas issue du monde agricole, pas tombée dans la marmite, et c’est la preuve que je suis ici devant vous par choix, par passion, et non pas par hasard. Je me suis intéressée à ce domaine qui m’était mal connu mais qui m’attirait, j’en tire un enrichissement infini et un bonheur toujours renouvelé.

Je ne suis pas issue du monde agricole mais j’ai des yeux pour voir et des oreilles pour entendre. Contrairement aux « fils de » qui connaissent très bien la ferme de papa mais ont souvent du mal à s’ouvrir à d’autres systèmes, j’arrive avec un œil extérieur et (relativement) neuf, un œil sans a priori. Je gagne en objectivité ce que je perds en familiarité.

Mesdames et Messieurs les recruteurs, je n’irai pas jusqu’à dire que cette question récurrente me met en colère, non, mais elle m’agace. Elle est démotivante, puisqu’en tout état de cause, je n’y puis rien changer ; quoi que je fasse, je ne serai jamais la fille d’un agriculteur et tous mes efforts n’y pourront rien. Mais surtout, cette injonction à être « du milieu » n’a aucun rapport avec mes capacités et mes connaissances. Alors si on s’intéressait à ce que je sais, plutôt ? On n’hérite pas les savoir-faire de ses parents, on forge ses propres compétences avec les études et l’expérience. Parlons-en… Et fichons la paix à mon arbre généalogique.

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Notes:

  1. Cerise sur le gâteau, on me souffle dans l’oreillette qu’aujourd’hui, il n’y aurait plus de colporteur…

11 comments for “Etre ou ne pas être « issue du monde agricole »

  1. dorigord
    1 mai 2014 at 19 h 20 min

    Bonjour Philo,

    Il existe encore des colporteurs, ce sont des colporteurs de rumeurs, de mauvaises nouvelles, quelques fois de bonnes nouvelles, ils sont plus rares.

    Moi non plus, je ne fais partie du monde agricole, on me le fait assez souvent sentir, un peu comme toi : je ne peux pas tout comprendre (sauf que moi, je ne cherche pas du travail dans le monde agricole, mais je vis avec un compagnon et notre fils éleveur.
    Ce que j’ai constaté, c’est que, en général, ils connaissent très bien leur ferme et les problèmes qu’ils rencontrent, ils connaissent assez bien les voisins avec les problèmes à condition que ces voisins aient la même production. Mais si, on s’éloigne un peu, en distance, ou en différence de production; alors, là, ils ne comprennent plus puisqu’ils sont le nez dans leur guidon et n’ont ni le temps, ni l’envie de regarder plus loin..
    Quand on s’intéresse au monde agricole en général, on arrive à avoir une vision plus globale de la plupart des productions et de leurs problèmes d’autant que tu as fait des études et des stages dans différents endroits qui t’ont donnés une bonne expérience de ce milieu.
    Je te souhaite de trouver rapidement du travail, et qu’on arrête de te reprocher de ne pas être du sérail (cela arrive dans de nombreuses professions un peu particulières)

    Bon courage Philo!

    • Philomenne
      1 mai 2014 at 19 h 30 min

      Merci Dorigord. Tu résumes les choses extrêmement bien. D’ailleurs, quand même… Si je voulais être enseignante, on ne me demanderait pas d’être fille de prof, si je voulais être pâtissière, on ne me demanderait pas d’être fille de pâtissier, si je voulais être pompier, on ne me demanderait pas d’être fille de pompier, etc. Alors pourquoi cette spécificité de l’agriculture ?

      (colporteur de rumeurs ? Ah mais c’est que mon arrière-grand-père vendait très sérieusement du fil, des aiguilles, des dentelles, de la toile, toutes ces choses indispensables à la ménagère…)

      • dorigord
        1 mai 2014 at 19 h 37 min

        Ce que je voulais dire avec les colporteurs, c’est qu’autrefois, ils vendaient beaucoup de choses à des gens qui ne pouvaient pas se déplacer : ils transmettaient aussi les nouvelles, un peu comme un journal ambulant. Ce métier n’existe plus et il reste ce que je t’ai dit. Mais je ne voulais pas dire que ton arrière grand-père colportait des rumeurs!

        Bonne chance pour la suite!

        • Philomenne
          1 mai 2014 at 20 h 00 min

          Oui, j’ai bien compris, c’était de l’humour…

  2. 2 mai 2014 at 10 h 59 min

    Pour ma part, j’ai même souvent remarqué que les agriculteurs de père en fils sont souvent beaucoup plus cons et bornés que les agriculteurs qui ne le sont pas de souche.

    En général c’est « on a toujours fait comme ça, je vois pas pourquoi on ferait pas comme on a toujours fait ».

    Et zéro négociation possible.

    J’ai passé deux mois avec un fils, petit fils, arrière petit-fils… d’agriculteur, j’ai vite pété un plomb.

    Moi j’ai joker, quand on me pose la question : ma mère était chevrière/ouvrière agricole. Bon, mon père était fils d’éleveur de chèvres mégalo, mais ce grand-père on l’aime pas donc on en parle pas. 😛

    Mais je vois bien ce que tu veux dire…

  3. 9 mai 2014 at 22 h 04 min

    Je ne sais même plus combien de fois je l’ai entendue, cette question, moi aussi.

    et de bien du monde ! ça commence au lycée agricole puis en stage, puis en cherchant du boulot, puis de ses clients…

    Et combien vos remarques sont justes par rapport à tous ces pré-jugés !

    Avec toutes mes pensées

    Bon courage

    • Philomenne
      9 mai 2014 at 23 h 00 min

      Oui, c’est récurrent, éternel et, semble-t-il, universel…

      Merci à toi.

  4. Lapomponne
    19 juin 2014 at 0 h 18 min

    Rigolo ton article ; j’aurai pu écrire strictement le même lorsque j’ai passé l’entretien pour m’inscrire au BPREA comme si être fille ou fils d’agri était gage de quelque chose…. les a priori ont la peau dure.

    • Philomenne
      19 juin 2014 at 10 h 00 min

      Ce qui est drôle, c’est, depuis que j’ai publié ce billet, le nombre incroyable de gens qui travaillent en agriculture sans être « fils/fille de » et qui s’y reconnaissent. On se sent moins seul…

  5. Céline
    29 août 2017 at 10 h 22 min

    Bonjour,

    L’article à été publié il y a longtemps mais il fait écho à mon ressenti en ce moment.

    Je ne suis pas du milieu agricole et dès le BTS on me l’a bien fait comprendre. Pour les personnes issues de ce milieu, beaucoup de choses paraissaient évidentes puisqu’ils les avaient vues toute leur vie.
    Je suis donc partie avec un sérieux handicap.

    Ça fait presque 10 ans que je suis dans ce secteur.
    Durant toutes ces années, je n’ai jamais réussi à m’intégrer vraiment. Ça devient trop lourd et du coup je vais quitter ce milieu professionnel pour me reconvertir.

    Si vous êtes une femme qui ne vient pas du monde agricole, qui n’y connait presque rien et qui en plus vient de région parisienne, je vous conseille de bien réfléchir avant d’aller dans ce secteur. C’est le combo gagnant pour galérer avec les agriculteurs.

    Bref, je voulais partager mon expérience car comme Philomenne le dit « on se sent moins seul ». Et je souhaite aussi prévenir les personnes concernées de la difficulté de ce milieu. On doit fournir beaucoup plus d’effort que les personnes issues du milieu agricole et ça ne marche pas forcement.

    • A. Maigrenome
      26 septembre 2017 at 11 h 54 min

      Il existe des secteurs géographiques où les « parvenus » (non héritiers) sont majoritaires.

      Avant d’aller jouer la caissière de pourrimarché, regardez si vous ne pouvez pas rejoindre un de ces territoires « de néos ». Certes, les vaches n’y produisent pas 10 tonnes de lait chacune par an, on n’y exploite pas 300 ha de terres céréalières mais on peut y être heureux ou heureuse.

      Le plus important, est-ce l’argent ou le bien vivre ? Combien de personnes cherchent à gagner plus pour compenser leur souffrance (surtout psychologique) au travail ? Voulez-vous en être ?

      Nous disposons d’outils inimaginables voici quelques décennies et nous continuons à être insatisfaits.

      Au fond, le Système s’en accomode très bien, cela accroît le PNB, et dans tous les sens.

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