De la (dé)motivation

f9e02591à mon vaillant ami

(En souvenir d’une conversation dans une cuisine)

 

Vous n’aviez pas l’air motivée. La seule fois où j’ai osé rappeler un recruteur pour demander les raisons de mon éviction, alors que j’avais pratiquement le profil parfait, c’est ce qu’on m’a répondu. Du temps est passé depuis mais la sentence reste cuisante, d’autant que si cet exemple est presque caricatural, il n’est pas unique en son genre.

C’est le cauchemar des entretiens d’embauche : avoir l’air motivée. Pas seulement l’être, non ; être motivée est assez facile. Mais en avoir l’air. Et si vous croyez qu’être motivée, ou dire que vous êtes motivée, suffit pour en avoir l’air aux yeux des recruteurs, détrompez-vous. J’en ai passé, des entretiens, mais je n’ai pas encore réussi à comprendre comment on était supposé faire pour « avoir l’air ». Le mystère reste entier.

La motivation est un concept flou qui ne cesse de me laisser perplexe. Si on la définit par le désir d’exercer un métier ou une fonction, on peut dire qu’elle n’a rien à voir avec  les compétences du prétendant. Et pourtant, j’ai souvent eu l’impression qu’au yeux des recruteurs, elle était plus importante. Que j’aie envie, voilà ce qui les intéresse, bien plus que de savoir si je saurai faire. Je trouve que c’est extrêmement paradoxal.

En premier lieu, je me demande ce qui les intéresse : mon désir ou mes compétences ? Et si mes compétences les intéressent moins que mon désir, en poussant la logique à l’extrême, c’était bien la peine de faire des études et d’accumuler de l’expérience.

Ensuite parce que finalement, tout le monde se retrouve à jouer un rôle. Les recruteurs font comme s’ils proposaient le poste du siècle, alors qu’ils en connaissent déjà les failles. Le candidat fait comme si avoir ce poste était le rêve de toute une vie, alors que, soyons clair, on travaille pour gagner de l’argent et je connais peu de personnes qui iraient travailler si elles avaient l’assurance d’un revenu suffisant, fût-ce pour faire le travail le plus passionnant du monde. Bref, nous voilà en pleine pièce de théâtre, dans laquelle chacun joue le rôle qui lui est assigné, chacun fait semblant. Sérieusement, ça rime à quoi ?

C’est au moment où j’arrive à ce constat de vacuité de l’échange en entretien d’embauche que me vient une énorme envie de jeter un pavé dans la mare : on me demande de parler de ma motivation et je suis tentée de répondre que ma motivation ne regarde pas mon patron. Après tout, dans l’hypothèse où je détesterais mon travail, si je viens le faire tous les jours et que je le fais bien, qu’est-ce que ça peut bien lui faire ? Si je suis masochiste au point de postuler pour faire quelque chose que je déteste, c’est mon problème, pas le sien. Oh, je les entends d’ici : On ne fait bien que les choses qu’on a envie de faire. Je ne suis pas d’accord. J’ai la conviction que ça n’a tout simplement aucun rapport. On peut faire mal quelque chose qu’on fait avec plaisir. On peut faire bien des choses qu’on fait sans plaisir. J’ai personnellement été enseignante pendant des années, je n’aimais pas enseigner, je ne pense pas avoir été une mauvaise enseignante pour autant, du moins si j’en juge à l’aune des résultats de mes élèves. Et en tant que technicienne, il y a toujours eu des tâches que je détestais 1, pourtant je faisais le travail le plus consciencieusement possible, tout comme mes collègues, parce que c’était important. En bref, si je suis compétente et consciencieuse, qu’avez-vous à faire de mon désir ?

Pour une entreprise, je me demande si cette exigence de motivation répond à un besoin de se sentir flattée -comme une jolie fille pourrait se sentir flattée de voir ses prétendants se disputer pour elle 2-, si c’est un moyen de se rassurer dans cette tâche difficile qu’est le recrutement, ou si c’est juste la conséquence du dogme « motivation = efficacité » que personne ne songe à remettre en question. Moi, ça m’épuise. On attend de moi, que dis-je ?, on exige de moi, que j’aie envie. On m’impose de ressentir ce désir si je veux avoir un travail. Je trouve que c’est d’une très grande violence, cette pression. Certes, le monde du travail est en général loin d’être tendre mais cette violence-là, est-elle bien nécessaire ? Pour ne rien arranger, quand je me trouve face à cette demande, ma motivation prend une claque. Comme j’ai le sentiment qu’on veut me faire à toute force rentrer dans le « moule », j’ai immédiatement beaucoup moins envie de travailler avec celui/celle qui a cette exigence. Avant même de le revêtir, j’étouffe dans le carcan qu’on me tend.

Mais revenons-en au dogme. S’il est un postulat qui reflète bien les maux de notre époque consumériste, c’est celui-là : je ne peux faire (bien) que ce que j’ai envie de faire. Ce n’est pas autre chose qu’une expression de la dictature du désir, de la satisfaction immédiate de l’envie, avec comme conséquence symétrique le refus de la contrainte -si je n’ai pas envie, je ne fais pas. Expression d’une société d’éternels adolescents trop gâtés qui ne peuvent accepter de ne pas avoir tout ce qu’ils veulent, là, maintenant, tout de suite, société zappeuse -je n’ai plus envie, j’arrête-, culte du superficiel… tout est là, dans un magnifique condensé de caprice. Avec toutes les conséquences qui en découlent : pas de réflexion à long terme ni de prise de recul.

C’est bien dommage, parce que c’est souvent dans la contrainte que nait la créativité. C’est souvent de l’effort, de la persistance, que vient la vraie satisfaction profonde d’avoir réalisé quelque chose d’un peu plus grand que soi. Et à plus court terme, tout miser sur le désir est le meilleur moyen d’être déçu, car dans tout métier, même le plus passionnant qui soit, il y aura toujours des tâches fastidieuses mais incontournables.

Quant à moi, à chaque fois que j’ai eu à passer un entretien, j’ai sagement remonté la mécanique du mensonge pour me tailler autant que possible une armure de super guerrière 3 dopée à la motivation. Mais en réalité, l’injonction à être motivée et à en avoir l’air me désespère et me coupe les ailes. J’ai juste envie de dire : soyons logique, si je n’étais pas motivée, vous n’auriez pas reçu mon CV.

Share Button

Notes:

  1. Cuber les silos, par exemple, vous n’avez pas idée à quel point c’est fastidieux et emmerdant.
  2. Quoi que le fait que ça pourrait être plaisant pour la jolie fille est aussi, en soi, une idée reçue qui gagnerait à être débattue.
  3. Oui, sur l’illustration, c’est moi. Vous pensiez quoi ?

6 comments for “De la (dé)motivation

  1. 10 juin 2014 at 16 h 22 min

    Je savais que t’étais aussi belle !!! héhéhé…

    Pour ton ², je constate, sérieusement, que les compliments ne sont pas forcément agréables : un certain vacher, ou un jeune blond, voire un chevelu aux yeux clairs qui me dit qu’il me trouve belle, je le prendrai avec grand plaisir. idem s’il s’agit de mon père, mon oncle, mon grand-père…

    Par contre, le vieux pochetron dégueulasse ou le débile qui espère obtenir je ne sais quoi, là… Ça me donne plutôt envie de foutre des baffes… 😉

    • Philomenne
      10 juin 2014 at 16 h 30 min

      Oui, c’est en ce sens que j’ai dit que cette idée méritait d’être débattue. (Les Vachères et les Edelweiss aussi, elles ont le droit de faire des compliments…) Sinon, pour notre projet, tu es… motivée ?

      • 10 juin 2014 at 16 h 51 min

        Carrément ! je m’y attaque dès demain, quand j’aurai une idée de mes horaires ^^

        Ça va être bien

  2. JL
    12 décembre 2014 at 11 h 06 min

    J’ai embauché une personne qui n’avait pas la formation ni l’expérience requise, sur la simple base de sa motivation, qui m’a totalement convaincu.
    Aujourd’hui, je le regrette amèrement. Après 8 mois au poste, la personne embauchée est toujours aussi motivée, mais s’est révélée incapable.
    🙁
    Ce n’est pas facile de faire un bon recrutement.

    • Philomenne
      12 décembre 2014 at 12 h 53 min

      Que ce soit difficile, cela me semble évident, oui. L’entreprise prend un risque, financier, pour sa réputation, pour l’harmonie de l’équipe…
      Quoi qu’il en soit, si vous avez choisi d’accorder de l’importance à la motivation, c’est que vous aviez des raisons pour cela. J’aimerais beaucoup que vous nous expliquiez, si vous êtes d’accord, pourquoi vous avez privilégié la motivation plutôt que la formation ou l’expérience, dans votre recrutement.

  3. 2 janvier 2015 at 12 h 00 min

    J’avoue que le recrutement est une pièce de théâtre.
    Je comprends le recrutement sur motivation, car la motivation permet d’évoluer et d’apprendre.

    Mais ce que je ne comprends pas c’est comment une entreprise peux rater un recrutement.
    Avec une période d’essai de 1,2, 3 voir 4 mois, généralement renouvelable, je vois mal comment ne pas voir un problème passé ce délai.
    Et ensuite, les procédures de licenciement sont particulièrement simple en France (ne rigolez pas, c’est une réalité).

    Donc je ne vois pas vraiment le risque à recruter quelqu’un. C’est davantage un coût qu’un risque.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.