Mon petit bêtisier du recrutement

f9e02591J’en ai déjà parlé il y a quelques temps en abordant le sujet de la motivation, les entretiens d’embauche sont souvent un bel exercice d’incompréhension réciproque. Aujourd’hui, je fais un petit bêtisier de ceux que j’ai passés. Vous allez voir, ça va me faire du bien.

  • Il y a celui qui, voulant savoir comment j’aborde un problème, commence une question par Quand vous avez un nouveau smartphone.

Moi (navrée) : Je vais avoir du mal à vous répondre, je n’ai jamais eu de smartphone.

Lui (du tac au tac) : Vous êtes technophobe ?

Pas de smartphone = technophobie. Ce qui serait un pécher mortel ou quasi. Curieusement, je sens à ce moment-là qu’il serait mal venu de lui parler des gens qui sont exploités dans les mines de métaux servant à fabriquer tous nos gadgets électroniques, des guerres qui sont créées artificiellement dans les pays que nous pillons, précisément dans le but de pouvoir les exploiter tranquillement, du coût écologique des smartphones, liseuses, tablettes, etc. Je n’ai pas non plus fait de commentaire sur le raccourci vertigineux qu’implique sa réaction. J’ai répondu sobrement que je n’étais pas « technophobe » ; simplement, je n’ai pas besoin d’un smartphone.

  • Il y a celle qui tourne autour du pot pendant deux minutes avec sa question. Je l’écoute avec patience, tout en me faisant intérieurement la réflexion que si l’on considère que ce qui se conçoit bien s’énonce clairement, le moins qu’on puisse dire, c’est que c’est le bordel dans sa tête. De sorte qu’à la fin, je suis au regret de lui répondre que je n’ai pas compris ce qu’elle voulait me demander. Elle reformule plus sobrement :

– Comment vous vous situez au niveau du travail en équipe ?

(- Et toi cocotte, comment tu te situes au niveau de la syntaxe de la langue française ?)

Non, je ne l’ai pas dit, je le jure ! Mais pensé, oui. D’autant que posée comme ça, la question n’est guère plus limpide. Qu’est-ce qu’elle veut savoir ? Si je vais m’intégrer dans l’équipe ? Eh bien ma foi, j’ai fortement l’intention d’arriver tous les matins en faisant la gueule, de ne parler à personne et de ne surtout pas collaborer avec les autres. Cette réponse-là non plus, je ne l’ai pas faite, bien entendu. Et personne ne la ferait. A quoi est-ce que ça sert de poser une question qui n’entrainera toujours qu’une seule et même réponse ? Parce que sérieusement, même si j’étais le pire des ours, je n’irais pas le dire en entretien. Je jurerais que je suis la personne la plus sociable du monde. Pas folle…

  • Il y a cet entretien que j’ai passé dans la ferme d’un des administrateurs de ce groupement d’exploitants. Ce qui m’a valu de répondre à un questionnaire d’évaluation de mes connaissances dehors, dans la cour de la ferme, sur une table de jardin bancale, avec la nappe que le vent rabattait sur ma feuille et le museau d’un chien très affectueux sur mes genoux. Sans commentaire. Encore heureux qu’il ait fait beau…

 

  •  Il y a ce type qui m’a dit : Finalement, vous n’avez pas l’impression que votre carrière n’est qu’une suite de rendez-vous manqués ?

(- Et toi, tu n’as pas l’impression que ton cerveau est à l’étroit dans ta tête ?)

Eh oui, je suis devenue ingénieure à quarante ans. Je suis sortie des rails, des schémas pré-établis, du curriculum conventionnel. Oups ! Et je l’ai fait dans un pays dont la culture ultra-normalisante privilégie les parcours rectilignes -en l’occurrence : bac scientifique, prépa, école d’ingénieur- ce qui donne des candidats à profil calibré pour des recruteurs eux-mêmes calibrés puisque issus du même moule. Par contraste, je suis une extra-terrestre et culturellement, les extra-terrestres n’ont pas la cote dans l’hexagone. Culturellement, parce que si j’étais, par exemple, américaine, le recruteur en face de moi dirait « wonderfull, very nice, amazing… » C’est juste une question de perspective. Si on sortait des schémas franchouillards qui considèrent qu’une personne qui s’est reconvertie est à classer dans la catégorie looser ou girouette ?

  • Il y a eu cette « mise en situation ». J’avais pris mes bottes, toute réjouie, chic, on va aller voir les vaches. En fait de mise en situation, je me suis retrouvée dans le bâtiment des génisses, à faire un entretien technique classique, mais avec en bonus le bruit d’un tracteur qui manœuvrait à quelques mètres. Un entretien qui aurait parfaitement pu se faire dans le calme d’un bureau, puisque nous n’avons pas vu les vaches et pas accordé un regard aux génisses qui se trouvaient là. Moi qui ne supporte pas le bruit. A la fin de la demi-heure d’entretien, coincée, là, dans ce vacarme, à faire un effort intense de concentration pour entendre et comprendre les questions et faire la réponse qui me semblait la plus appropriée, j’ai senti monter une légère envie de meurtre à destination de mes deux interlocuteurs.

 

  • Il y a eu ce commentaire sur mon mémoire d’ingénieur : Vous avez fait votre mémoire sur l’agriculture biologique donc ça va vous poser un problème que notre coopérative vende des produits phytosanitaires.

– Non, pas nécessairement. 1 (Et on pourrait peut-être éviter ce genre de raccourci, décidément, les a priori ne sont pas morts.)

Je cite les exemples les plus marquants, les plus ubuesques, ceux qui m’ont le plus stupéfiée. Et les citations sont du pur verbatim, tout est authentique, sinon ce billet n’aurait aucun sens. Pourquoi est-ce que j’en parle maintenant ? Parce que j’ai passé récemment coup sur coup deux entretiens au cours desquels on m’a posé des questions dont l’intelligence, la pertinence et la limpidité remarquables m’ont fait chaud au cœur. Qu’il est bon de donner des réponses franches à une personne qui a su poser une question claire parce qu’elle sait exactement ce qu’elle veut ! Donc c’est possible, ça existe.

Mesdames et messieurs les recruteurs, je ne sais pas si vous avez conscience du fait qu’au cours d’un entretien, vous allez certes porter un jugement sur les candidats -c’est à cela que sert cet exercice- mais que le candidat portera aussi un jugement sur votre organisation. Dès lors, faire passer un test de connaissances en plein air ou un entretien dans le bruit ne donne pas une image de sérieux de l’entreprise, poser des questions qui montrent que vous ne savez pas ce que vous voulez ou que vous avez surtout des idées reçues n’inspire pas confiance. A l’inverse, des questions claires, une certaine ouverture d’esprit, une réelle curiosité pour le candidat au-delà de ce qui est centré sur vos besoins… tout cela est très sexy. Il m’est déjà arrivé de sortir d’un entretien en me disant que même si on me proposait le poste, je le refuserais, tellement j’étais consternée par le piètre niveau des questions posées. D’autres entreprises ont au contraire fait un bond dans mon estime grâce à l’intelligence et à la subtilité du/de la DRH. Mais surtout, j’ai la conviction que le niveau des questions, leur limpidité, est nettement plus efficace et donne à cette tâche difficile qu’est, pour les uns, le recrutement, pour les autres, la recherche d’emploi, plus d’humanité, plus de délicatesse que lorsque le travail se fait dans l’anarchie, et au final, engendre, par la suite, un rapport de confiance réciproque qui ne peut qu’être profitable à tout le monde.

En guise de conclusion, je citerai l’exemple d’une mésaventure qui ne m’est pas arrivée mais m’a été racontée par un ami qui m’est cher. Sa sœur, versée dans le développement territorial, postulait pour travailler dans la ville de Framboisy 2. Question du recruteur : « Est-ce que vous méritez Framboisy ? » Vous auriez répondu quoi, à sa place ? (Attention il y a un piège : dire au type que sa question est inepte ne fait pas partie des options.)

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Notes:

  1. Pardon ? J’ai menti ? Bien sûr que je mens en entretien. Je peux bien vous le dire, à vous qui me lisez, je mens. Je jure que je n’ai rien contre les produits phytosanitaires (mensonge), que l’agriculture écologiquement intensive est un concept formidable (mensonge), que la performance est notre objectif ultime (mensonge) et que travailler pour lui/elle sera encore meilleur que de se rouler nue dans la rosée du matin. Je mens, comme tout le monde, un peu plus que tout le monde, pas au-delà d’un certain point cependant. J’avale des couleuvres parce que les convictions sont une belle chose mais la nécessité de croûter s’impose en face, dans notre monde ô combien imparfait. Je suis pragmatique.
  2. Oui, je mets la ville sous pseudo, on ne sait jamais.

6 comments for “Mon petit bêtisier du recrutement

  1. Ta Vachère
    17 décembre 2014 at 10 h 36 min

    En effet, y a du lourd !

    Tu devrais prendre un petit carnet et noter les énormités… Tu nous ferais des supers comptes rendus !!!

    Mais quand je te lis, j’ai presque peur de m’attaquer à la situation ! 😀

    • Philomenne
      17 décembre 2014 at 15 h 57 min

      Reconnaissons que j’ai quand même parlé du pire et, comme je le dis à la fin, des recruteurs qui conduisent des entretiens intelligents, il y en a. On est bien sûr toujours tenté de remarquer les extrêmes…

  2. lorju
    21 décembre 2014 at 19 h 35 min

    Et dire que je dois rechercher un travail dans le même secteur que toi en début d’année… Quelle galère !

  3. Panthera Pardhus
    9 février 2015 at 22 h 49 min

    « Est-ce que Framboisy me mérite? »
    (assorti d’un large sourire de connivence, genre « t’as vu, j’ai de l’humour moi aussi. On est bien Tintin, hein 🙂 »

  4. Til
    22 juillet 2015 at 16 h 06 min

    Bonjour Philomenne,

    Etant moi même agronome, lors de mon dernier entretien d’embauche, le directeur de l’OPA m’a demandé si je savais abattre un cochon. J’imagine qu’il pensait que ce serait utile pour conseiller les agriculteurs ayant un atelier de charcuterie à la ferme ! Je n’ai pas menti. J’ai tout de même été prise… J’aimerai bien connaître également les questions intéressantes que les recruteurs t’ont posées.

    • Philomenne
      22 juillet 2015 at 20 h 12 min

      Je ne vois pas très bien en quoi ce serait utile, puisque de toute façon, l’abattage à la ferme est interdit. Mais quelle question bizarre…
      Question intéressante dont je me souviens (par exemple) : Quelles sont les limites que vous avez rencontrées dans votre métier de conseillère ?

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