Mais qui se soucie des sols ? (Partie 1)

robe cannes

Photo AFP

On me pose souvent cette question. Qui se soucie des sols ? 1 On a peut-être, de l’extérieur, l’impression que tout le monde s’en fiche. Heureusement, ce n’est pas le cas. C’est seulement que ceux qui se préoccupent des sols ne font pas tellement de bruit, occupés qu’ils sont à grattouiller leurs profils de culture, à observer les petites bêtes, à essayer des techniques d’apparence improbables. C’est juste que le sujet n’est pas très sexy vu de l’extérieur. La terre, c’est terriblement commun, les vers de terre, on croit que c’est gluant (alors que non), les bestioles plus petites comme les collemboles sont invisibles à l’œil nu… Comment voulez-vous faire la une du 20 heures avec ça ? Comment voulez-vous supplanter les robes des stars sur le tapis rouge ? Et pourtant, il y a des gens qui se soucient des sols. Une liste ? Impossible, elle serait tellement longue qu’elle ne peut pas être exhaustive. Evoquons plutôt du concret.

Par hasard, j’ai eu la chance d’assister, à quelques jours d’intervalle, à deux séances techniques sur les sols avec des agriculteurs. La première était organisée par le Civam de mon département, la deuxième par la chambre d’agriculture. Oui, il y a, dans les structures de conseil aux agriculteurs, tant publiques que privées 2, des personnes qui se préoccupent des sols et qui propagent des connaissances à leur sujet, notamment sur les moyens de les cultiver sans détériorer leur qualité.

Le Civam, pour le partage de l’expérience

Ce n’est pas tant l’exposé (pas terrible, il faut bien le reconnaitre) de l’animatrice qui a retenu mon attention que le fait qu’il s’agissait surtout de se pencher ensemble sur un problème concret posé par l’agriculteur chez qui nous nous trouvions. Producteur de lait et de légumes destinés à l’industrie de la conserve, pas spécialement en agriculture biologique mais soucieux de ne pas en rajouter plus que nécessaire et de préserver ses sols, il s’inquiétait pour une de ses parcelles dont le sol avait tendance à se tasser et à garder l’eau.

Ce que je trouve intéressant, c’est surtout le fait que nous nous soyons tous retrouvés dans le champ en question, au milieu des petits pois débutants, à partager nos observations. Et très vite, l’échange s’est fait autour des pratiques des uns, des essais faits par les autres. Un tutorat informel entre paysans s’est mis en place, le propriétaire de la parcelle est reparti avec quelques conseils. Mais c’est aussi des interrogations, des craintes, qui ont émergé. Et en premier lieu, celle qui revient le plus souvent : comment gérer les mauvaises herbes sans désherbant quand on travaille en non labour ? Cette question n’a pas de réponse simple. Chacun a fait part de son expérience et de ses essais.

Le strip till, pour une étape intermédiairestrip till

Cesser totalement le labour est difficile. Si on veut que ça fonctionne, il faut que ce changement soit intégré dans une démarche globale dont font aussi partie l’allongement des rotations, le choix des variétés utilisées et celles qui composent les Cipan, etc. Il est indispensable de faire attention à tout. La récolte, par exemple : on retrouve toujours le sol dans l’état où on l’a laissé à la récolte, alors gaffe de ne pas le défoncer avec les roues de la moissonneuse ou de l’ensileuse ! Gaffe, ça veut dire qu’il faut beaucoup plus réfléchir à la manière dont on procède et qu’on ne peut absolument pas récolter si le sol n’est pas portant. Travailler sans labourer est infiniment plus complexe que de passer la charrue tous les ans. Plus angoissant aussi, par conséquent.

Pour la culture du maïs, il est possible d’utiliser un strip till, un outil qui travaille seulement le rang. Il permet de laisser intacts les endroits qui ne sont pas semés, tout en travaillant la ligne qui reçoit les graines. Les strip till sont modulables : en quelques sortes, il y a une base, sur laquelle, selon la nature et l’état du sol, on peut ajouter ou retirer des outils ou choisir ceux qui sont les plus adaptées à la situation. Décider de ne pas travailler l’inter-rang nécessite que le sol ne soit pas compacté. Mais comme rien n’est parfait, on sécurise quand même la culture en adaptant des disques qui fissurent le sol en profondeur et des ailettes qui le fissurent à l’horizontal, mais sans le retourner. En bref, le strip till est une solution intermédiaire entre labour et non labour et il peut être une étape avant l’arrêt complet du labour.

Le strip till, c’était le thème de la séance de démonstration de la chambre d’agriculture. Là aussi, un échange entre agriculteurs, un partage d’expériences autour de la réduction du travail du sol et de l’intérêt de la méthode. L’agriculteur qui a reçu le groupe dit qu’il est venu à ces techniques avant tout pour gagner du temps. Son intérêt pour leur bénéfice agronomique est venu ensuite. Oui, c’est parfois par des moyens détournés qu’on vient à réduire le labour et à envisager les TCS. Pas forcément par convictions. Les convictions, elles, elles viennent après. Et alors ? Alors elles sont venues, c’est tout ce qui compte.

Voilà comment on avance. Oh, lentement, trop lentement sans doute… mais on avance. Ce sont surtout les expériences des uns qui « contaminent » les autres, l’exemple donné, les essais, les tentatives multiples. L’entraide, aussi, ce tutorat informel qui joue dans ces rencontres. Chaque grain de sable ajoute à l’édifice. Ça ne fait pas de bruit, les médias (hormis les médias spécialisés) n’en parlent pas. C’est une réalité difficile à admettre, ce mutisme médiatique. Mais il ne signifie pas qu’il ne se passe rien. C’est une évolution silencieuse.

 

PS : J’ai retrouvé le chemin de l’écriture. Enfin. Et puisque je n’aborde pas un sujet très sexy, j’ai compensé en choisissant une illustration hors de propos qui, elle, est totalement sexy (En vrai, j’adore cette robe, je rêve d’avoir la même).

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Notes:

  1. Hormis la star du sujet.
  2. La chambre, c’est le public, le Civam, c’est le privé

5 comments for “Mais qui se soucie des sols ? (Partie 1)

  1. isa
    5 juin 2015 at 7 h 56 min

    c’est vrai, on scrute, on compte (les vers de terre)… mais oui ça bouge. Ici, un groupe d’agri s’est mis en route : « Isère sol vivant ». on participe au projet CASDAR (agrinnov), c’est très, très intéressant, enfin moi, je ne suis pas la spécialiste. Hier dans le cadre de la dizaine Innov’agri organisée par la chambre d’agriculture, il y avait une journée sur les sols, Roland est allé avec un collègue du groupe faire partager son expérience. Il y avait des agris (certains sceptiques) mais beaucoup de jeunes et aussi des enseignants, c’est important.
    Si, si! ça bouge, mais tu as bien résumé le problème …

  2. david
    5 juin 2015 at 19 h 31 min

    Y a du mouvement un peu partout.
    Dans mon secteur, certains gros industriels résistent encore, car ils ont toujours fait ainsi, et ça rapporte assez pour pas se prendre la tête.
    Par contre d’autre innovent.
    Pour le labour, il y a eu un mode il y a quelques années, et beaucoup ont arrêté. Là, de ce que j’ai vu la majorité s’y sont remis. (au labour à la charrue)

    Par contre, je confirme que beaucoup changent de technique pour des raisons détournés (cout, gain de temps, …)

    Typiquement, un ami agriculteur me parlait déjà de culture raisonné et d’épandage ciblé il y a déjà un moment, avant que le sujet deviennent connu.
    Sa motivation était les économies en produits.

    Au passage, une question, un champ cultivé au centre de chanvre (je ne suis pas tout à fait sûr mais ça y ressemble vu de la route) et tout autour de fleur blanche pas très haute, c’est quoi?
    Si j’ai l’occasion, je prendrai une photo.

    • Philomenne
      6 juin 2015 at 1 h 25 min

      Concernant les engrais et produits phytosanitaires, une chance est que leur prix augmente régulièrement. Et ça, ça motive pour raisonner les épandages et les applications. Si on n’y arrive pas par les convictions, on y arrive par le porte-monnaie…
      Pour ta question : si ça ressemble à du chanvre, c’est sûrement du chanvre. On le cultive pour le chènevis (la graine) qui donne de l’huile, pour la fibre (cordages et tissus) et pour la chènevote (la tige) qui sert d’isolant dans la construction. Pour ce qui est des plantes à fleur blanche, je sèche… tu as une photo ?

      • 8 juin 2015 at 0 h 53 min

        Je suis repassé ce week-end devant le champ et avec quelques (10 bons) centimètres de plus, je confirme, c’est du chanvre ! ^^

        Pour les fleurs blanches, mélange mémoriel avec l’année dernière, ou le champ était une culture basse (pas plus de 50cm) de fleurs blanches que je ne connaissais pas.

        Cette année, la culture c’est bien chanvre au milieu et petit pois tout autour (à vue de nez, je dirais 2 ou 3 largeurs de moissonneuse).
        Un champ un peu plus loin a fait colza au centre et céréales (blé/orge/autre) sur la largeur d’un moissonneuse sur le bord.

        Pour le colza, la bande est peut être juste une question de facilité de manœuvre : il récolte la céréale en faisant une longue ligne droite et au moment de récolter le colza, il a 5m de débattement pour faire demi-tour. (surtout qu’il y a un fossé le long de ce champ).
        Pour le chanvre, la largeur est plus importante, donc je ne sais pas trop l’intérêt du pois.

        • Philomenne
          8 juin 2015 at 9 h 33 min

          Il peut y avoir des tas de raisons de procéder de cette manière. Par exemple, semer une bande d’une autre culture tout autour du champ peut servir à la protéger, d’un ravageur ou d’une maladie (j’ai déjà vu semer du blé barbu en entourage de champ de blé pour dissuader les sanglier, par exemple). Je ne sais pas si c’est le cas ici et je ne m’y connais pas assez en culture de chanvre pour faire une hypothèse. Mais si tu arrivais à mettre la main sur l’agriculteur et lui demander quelles sont ses raisons… ça m’intéresse diablement !

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