Quand les éleveurs seront nos nouveaux forçats

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Photo Le Télégramme

L’élevage est en crise. Encore une fois ? Oui, encore une fois. Et cette chronicité est en elle-même un problème. Mais les difficultés d’aujourd’hui sont bien plus graves qu’elles ne l’ont été auparavant.

Depuis septembre 2014, les producteurs de porc vivent une crise sans précédent. Un éleveur me disait il y a quelques jours qu’il n’avait jamais vécu un épisode plus dur que celui-ci. C’est pourtant quelqu’un qui est plutôt avancé dans sa carrière ; des creux, il en a connu. Et les prévisions ne permettent pas d’envisager une amélioration avant 2017. L’élevage de bovin allaitant est dans la même situation depuis l’automne dernier. L’élevage laitier a de fortes chances d’en connaitre une également dans les six mois à venir, comme en 2009 ; tous les voyants sont au rouge. L’élevage avicole se porte à peine mieux.

Les causes de cette situation sont connues : d’une part, l’embargo russe fait que tous les volumes qui étaient auparavant exportés vers la Russie restent en France 1 et cette masse de produits à « écouler » fait baisser les prix, loi de l’offre et de la demande oblige. D’autre part, certains pays d’Europe produisent en masse, dans des conditions qui ne sont pas tenables en France. Par exemple, la production porcine espagnole est en forte progression, à des prix très bas et sans trop de problème, parce que la main-d’œuvre y est moins coûteuse qu’en France. Enfin, les centrales d’achat qui alimentent les supermarchés mettent la pression sur les prix, autant parce qu’elles tirent vers le bas pour elles-mêmes que parce qu’elle se font la guerre entre elles. Les prix bas, voilà ce qui attire les consommateurs, parait-il. Un fait qui pourrait largement être discuté parce que -certains ont fait le calcul- si on augmentait le prix du porc de vingt centimes au kilo, par exemple, cela représenterait une dépense de 6,50 € par an pour un consommateur moyen. A peine plus de cinquante centimes par mois. Est-ce si important ? Alors que vingt centimes par kilo, c’est ce qui peut faire la différence entre un élevage rentable et un élevage qui perd de l’argent. On est plutôt dans une logique du toujours moins et on ne se demande plus pourquoi.

L’élevage est en crise une fois encore, plus encore que d’habitude, parce que le système a été poussé à l’extrême. Nous sommes allés vers une productivité maximale, en terme de quantité de lait par vache, d’indice de consommation pour les porcs ou la volaille 2, il est difficile d’aller véritablement plus loin, ou alors très lentement. On robotise, on automatise, les fermes deviennent des outils technologiques perfectionnés, mais c’est aussi une course qui mène vers un endettement toujours plus lourd et produit des exploitations de plus en plus difficiles à reprendre et à amortir pour les jeunes. Hélas, ces exploitations performantes 3 sont prises en tenaille. D’un côté, le prix des aliments fluctue, notamment celui du soja, qui s’envole régulièrement. D’un autre côté, le prix de vente des produits s’effondre chroniquement. Rappelons que les agriculteurs sont parmi les rares vendeurs qui n’ont aucun pouvoir sur le prix auquel ils vendent ce qu’ils ont produit. Entre les deux, finalement, ils ont la sensation, probablement justifiée, d’être une variable d’ajustement ou un amortisseur.

Jusqu’à quand cela pourra-t-il durer ? Puisque des progrès zootechniques massifs ne sont plus envisageables, puisque le prix des aliments devrait continuer à monter, pic pétrolier oblige, puisque relever les prix de vente des produits ne semble pas possible… Tout cela donne véritablement l’impression que le système a été poussé à son extrême et qu’il est dans une impasse, une impasse douloureuse en l’occurrence et qui fait des dommages collatéraux. Car derrière ces chiffres, il y a des réalités humaines. Entendez par là des faillites, des dépressions, des suicides. Des gens au bout du rouleau, qui se sentent pris au piège.

Que faire ? Au milieu de ce désastre, tendons l’oreille vers les experts. Des experts qui parlent, entre autres, de manque de compétitivité et de main-d’œuvre trop coûteuse. Nous y voilà. La seule variable sur laquelle on peut encore tirer, c’est l’être humain. Les éleveurs qui n’ont pas pu faire de prélèvements privés depuis six mois apprécieront. Les salariés qui gagnent le Smic aussi. Car ce discours est un moyen de nous habituer à cette idée : la suppression du salaire minimum et la possibilité de rémunérer quelqu’un seulement quelques centaines d’euros par mois, seul moyen, soit-disant, de concurrencer l’Espagne. Comme si vivre décemment de son travail n’était plus envisageable, ni pour l’éleveur, ni pour le salarié. Ce postulat, admis par beaucoup sans discussion, représente un tel mépris de l’humain, une telle négation de ce que le travail pourrait apporter de positif, que cela fait froid dans le dos. Que resterait-il alors comme solutions à quelqu’un qui travaillerait dans ces conditions ? Avoir plusieurs métiers ? Travailler d’arrache-pied pour gagner un demi salaire ? Il ne s’agit alors plus de travailler pour vivre mais bien de vivre pour travailler et dans ce cas, où est le sens de tout cela ? A quoi est-ce que ça sert ? Quand on ne vit plus que pour travailler, c’est d’une vie de forçat qu’il s’agit. Les éleveurs et les salariés de l’élevage sont-ils les forçats modernes de nos sociétés ? Et le consommateur est-il d’accord pour être nourri à ce prix ?

Des voix s’élèvent pour réclamer des solutions. On parle de contractualisation 4, de système assurentiel, de marché à terme. Le ministre annonce un encadrement des promotions et le déblocage de cinq millions d’euros pour aider ceux qui sont le plus en difficultés. On rafistole, on achète la paix sociale. Mais personne, absolument personne 5 ne propose de changer de système. Personne ne parle de relocalisation, d’extensification, de modification des systèmes d’élevage, de produire de la qualité avant la quantité. Aucun producteur n’envisage de faire alliance avec le consommateur qui, bien souvent, n’est pas mieux loti que lui, tant il est patent que ce sont toujours les deux extrémités de la filière qui sont lésées. Personne n’envisage un changement complet de paradigme.

Pourtant, ce n’est pas qu’on va dans le mur, là, c’est qu’on y est. A force de foncer sans réfléchir, on s’est même sacrément fait mal à la tête. Mais on continue. Je ne comprends pas…

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Notes:

  1. Au moins pour la plus grande part.
  2. Combien de kilo d’aliments consommés pour un kilo de viande produit.
  3. Au sens zootechniques du terme.
  4. Un accord qui garantit un volume acheté à un certain moment et à un certain prix.
  5. Du moins dans les médias conventionnels et chez les éleveurs non alternatifs.

3 comments for “Quand les éleveurs seront nos nouveaux forçats

  1. Jérôme T.
    20 juin 2015 at 19 h 21 min

    Le mur parait être le meilleur ami de l’homme dépendant d’un système malade. À voir si je me trompe, mais d’expérience on ne saurait proposer autre chose qu’un mur à ceux qui n’ont pas appris qu’ils étaient maîtres de leur destin s’ils s’autorisaient à s’en rendre compte.

  2. happy
    25 juin 2015 at 0 h 56 min

    Très touchant et très juste. Finalement le système de quotas (lait, oeufs, poulet) qui m’entoure et me fait vivre a du bon…

  3. Nico
    2 février 2016 at 12 h 20 min

    tout ça me semble assez juste… et malheureusement, les doctrines politiques du moment laissent croire que si l’agriculture est un témoin presque annonciateur de ce que pourrait être le paysage de l’emploi demain (moins respectueux de l’humain, moins valorisant), les enjeux dépassent très largement le seul secteur d’activité de l’agriculture.
    La dualité entre les salariés et leurs employeurs refait surface en des termes assez violents parfois, et si cordiaux, toujours un peu hypocrites.
    Les nouveaux défis économiques apportés par la mondialisation poussent – comme toujours – à tout niveler par le bas. La question de la qualité et de la quantité ne se pose jamais : la quantité l’emporte toujours, c’est quasi culturel.
    C’est pourtant étonnant dans le secteur de l’agro-alimentaire, parce que le consommateur, lui, n’attend rien de la grande distribution. Malgré des tarifs toujours plus bas, la consommation de produits laitiers et de viande est en baisse constante depuis plusieurs années. Le consommateur achète moins, mais achète mieux aussi… étonnant alors que l’agriculture intensive et la politique du prix remportent toujours autant de succès et conditionnent toujours autant le marché de l’agro-alimentaire.

    Á croire que les politiques, les gros entrepreneurs de l’agro-alimentaire et la grande distribution préfèrent continuer à fermer les yeux sur les attentes réelles des consommateurs (qui ne sont pas les veaux qu’on décrit souvent)… il faut dire que tant que ça leur rapporte gros, et que les politiques soutiennent le MEDEF dans ses délires destructeurs du code du travail (entre autres choses exaspérantes), les choses ne sont pas prêtes de s’arranger, et les forçats pourraient bien être toujours plus nombreux demain…

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