Nuit de la détresse : la poudrière

nuit de la detresse

Photo : Le Télégramme

J’étais allée soutenir le peuple grec et je me suis retrouvée face à eux, les paysans, en train de manifester, en colère, réunis pour la « nuit de la détresse ».

Je ne sais pas si, dans l’histoire de l’agriculture, on a déjà vu une situation telle que celle que nous vivons en ce moment : toutes les filières -ou pratiquement- en crise au même moment. La viande bovine depuis l’été dernier, le porc depuis l’automne, le lait plus récemment, les productions légumières dont les prix s’effondrent au fur et à mesure que les récoltes arrivent. Côté céréales, pour le moment, c’est moyen… affaire à suivre. Mais en tout état de cause, on ne prévoit pas d’amélioration avant un moment ; certains avancent la date de 2017.

Quand on parle de crise, cela signifie que pour la plupart des producteurs, les coûts de production ne sont plus couverts par le prix de vente des produits. Leur EBE est négatif ; il en résulte un déficit qui se creuse tous les mois et qui mène à un endettement parfois dramatique. Sans même parler de réaliser des prélèvements privés, il devient presque impossible, pour nombre d’entre eux, de payer leurs factures. Comme cette crise multiple est en train de s’installer, l’angoisse et la colère enflent depuis quelques mois, et ce d’autant plus que peu de solutions ont été proposées ; une enveloppe, un os à ronger, rien de sérieux. C’est pourquoi les éleveurs, à l’initiative de la FNSEA, avaient décrété jeudi soir la « nuit de la détresse ». Ils se sont réunis dans les préfectures de 70 départements, qui avec des tracteurs, qui avec des pneus ou de la terre. Coïncidence, c’est ce même jour qu’avaient lieu des manifestations en soutien au peuple grec, qui n’est pas moins dans le pétrin que les éleveurs. Une coïncidence qui m’a valu de me trouver nez à nez avec les tracteurs en plein centre ville, disais-je.

L’ambiance de la manifestation était calme mais, sous la surface, on percevait nettement l’exaspération. Chez certains, l’envie d’en découdre s’annonçait déjà et on sentait qu’une étincelle aurait suffi à libérer la violence. Le calme de la poudrière… 1 Mais pire, le désespoir s’exprimait dans des menaces inédites. Un éleveur avec qui j’ai parlé quelques minutes m’a dit : « On a tous une bombe entre les mains. Même pas besoin de sortir de nos fermes, il suffit qu’on ouvre tous les vannes de nos fosses à lisier en même temps. » Manon des sources version nitrates…

Quelles sont les cause de cette crise ? Pêle-mêle : embargo russe, hausse des prix des matières premières, guerre entre centrales d’achat. Il faudrait pouvoir augmenter le produit d’exploitation mais comme les agriculteurs ne maitrisent pas leurs prix de vente, c’est impossible. Il faudrait compresser les charges mais c’est plutôt le contraire qui se passe : prix du pétrole, du soja, des engrais, tout augmente, irrégulièrement mais inexorablement. Au final, cette impression que les agriculteurs sont comme une mouche qui se cogne aux vitres est plus présente que jamais. Ils sont au bout d’un système économique, au bout d’une logique, dans l’impasse, coincés, plus que jamais. Et on ne voit pas comment ça pourrait être différent à moins de tout changer.

Tout changer ? Un jeune couple s’est adressé à moi, passants profanes mais curieux, pleins de questions. « Pourquoi est-ce qu’ils ne prennent pas les choses en mains eux-même ? » « Pourquoi ne court-circuitent-ils pas cette grande distribution qui les prend à la gorge, pour créer, en commun, des « supermarchés de producteurs » dont ils maitriseraient les prix ? » « Pourquoi ne visent-ils pas la relocalisation : vendre près de chez soi, ou dans sa région au moins, avant de chercher à exporter ? » « Pourquoi, alors qu’ils sont si nombreux, ne prennent-ils pas le pouvoir sur la vente de leur production ? »

Bonnes questions. Prendre cette décision ne serait certes pas facile. Mais qui sait, ça pourrait donner quelque chose…

En attendant, on n’a pas fini d’entendre parler de cette crise, qui pourrait être une des pires de toutes celles de l’histoire de l’agriculture moderne ; l’avenir nous le dira. Mais je trouve cette situation inquiétante parce que mes questions à moi se rajoutent à celles de ce jeune couple : N’est-ce qu’une crise agricole ? Ou bien est-ce plus que cela ? (La situation de la Grèce n’est sans doute pas pour rien dans ce questionnement). Devons-nous nous attendre à quelque chose de plus général, de plus grave, de plus durable ? J’entendais il y a peu l’économiste Philippe Dessertine dire que notre pays -dont une des spécialités est « de ne pas voir venir ses révolutions »- était à l’aube d’un « gros craquement ». La nuit de la détresse était-elle seulement un soubresaut, ou bien le début d’une « jacquerie » 2, ou bien le symptôme d’une révolution plus vaste ?

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Notes:

  1. D’ailleurs, j’ai su après qu’il y avait eu des débordements au milieu de la nuit.
  2. Si on veut bien m’accorder ce mot et sans qu’il soit péjoratif.

5 comments for “Nuit de la détresse : la poudrière

  1. isa
    9 juillet 2015 at 19 h 56 min

    Qu’on manifeste : oui,
    Qu’on casse et qu’on dégrade : non… même désespérés!
    Mon fils veut y aller, fait comme y veut, il est grand et responsable mais ça ne m’emballe pas quand je vois la tournure que prennent les soirées.
    Un peu énervée aussi par le manque de solidarité du monde paysan, mais tout est fait pour nous opposer, et on ne se comprend pas (ou on ne veut pas faire l’effort, ou l’administration et le reste s’est bien chargée de réussir à nous diviser), encore du chemin pour que ça mobilise tous les agris,
    et comme on est moins nombreux et toujours la tête dans le guidon !!!
    c’est une analyse à l’emporte pièce, je sais…

  2. lorju
    10 juillet 2015 at 11 h 10 min

    Des crises en agriculture, mes quelques cheveux gris (quelques uns seulement !!!) en ont déjà vu quelques unes, hélas… et à chaque des charretées d’agriculteur sur le tapis !!!
    Il est vrai aujourd’hui que tous les secteurs sont en crise et ça c’est peut-être du jamais vu !!!
    Même pendant les 30 glorieuses, l’agriculture a connu des crises, ma famille a du s’endetter pour se moderniser et à la fin du remboursement de l’emprunt et après s’être saigné aux quatre veines, l’investissement ne valait plus rien…
    Et depuis toujours les éleveurs ont été plus touché que les céréaliers, d’ailleurs les 3/4 des fermes autour de chez mes parents ont disparu et celles qui restent sont basées sur la polyculture aux détriments de la structure des terres qui s’appauvrissent en humus et sont toujours plus difficile à travailler.
    Normal avant il y avait des rotations longues, la place à la prairie était prépondérante et les vers de terre chers à Claude Bourguignon pouvaient se développer ….
    Je dis pas pour autant que c’était mieux avant …

    Mais aussi depuis 50 ans, le monde politico-agricole a toujours cherché à ce que les producteurs ne s’intéressent pas à l’écoulement de leurs produits où alors les agriculteurs n’ont jamais cherché à connaître le devenir de leurs produits.
    Quant j’allais vider à la coop une benne de blé, d’orge ou autres, je crois pas qu’on cherchait à savoir qu’elle en serait la commercialisation …
    Et ça c’est grave !!!
    De toute façon, on voit bien que toutes installations différentes qui tentent de prendre en compte la commercialisation intégrale de leurs productions sont jugées souvent difficiles …
    Et malgré le bien faible nombre d’agriculteurs, la solidarité est souvent difficile.
    Ce n’est pas un jugement, seulement un constat lié aussi à la diversité de l’agriculture … mais aussi des politiques agricoles successives qui ont plutôt éloignés les agriculteurs des uns des autres et encouragés l’agrandissement et le productivisme …
    Sauf qu’aujourd’hui la concurrence agricole est devenue mondiale et la France n’a aucun intérêt à rentrer dans cette course à la production absolue au détriment de son environnement et des conditions sociales …
    Mais pour l’immédiat quelle réponse donnée ?
    Je suis favorable aux manifestations, bien que dangereuses, on va encore parler de la régularisation des marchés agricoles …
    Que va t-il en sortir ?
    Cette situation est vraiment inquiétante …
    C’est aussi une analyse facile, à l’emporte pièce aussi …

    Ce n’est pas actuellement le moment des changements structurelles dans l’écoulement des produits agricoles, dans la réelle maîtrise des marchés agricoles par les agriculteurs et non pas par les OS qui se sont totalement éloignés de la base agricole … et pourtant ils sont indispensables.
    Est ce le début d’une révolution globale ?

    • Philomenne
      10 juillet 2015 at 22 h 06 min

      Que dire, à l’un et à l’autre…? Je n’ai pas un mot à ajouter.

  3. lorju
    13 juillet 2015 at 10 h 05 min

    Je ne veux pas mettre de désordre dans le débat et dans votre environnement Breton, mais que sont devenus les bonnets rouges, quelles soutiens apportent-ils à ces agriculteurs en colère ou plutôt désemparée ????
    Peut on faire un rapprochement entre ces mouvements ????
    Je ne maitrise pas le sujet, ni le contexte, c’est juste une question !

    • Philomenne
      13 juillet 2015 at 12 h 02 min

      Il faut bien le dire, on n’entend plus tellement parler des bonnets rouges en ce moment. A ma connaissance, ils existent toujours mais sont plutôt silencieux. Le rapprochement entre les deux mouvements existe parce que la FNSEA était très largement impliquée dans le mouvement des bonnets rouges (il a même été dit qu’elle en était un des moteurs) et que certains des agriculteurs qui manifestent aujourd’hui étaient aussi des « bonnets rouges ». Reste à voir l’évolution des mouvements.
      Les élus FNSEA ont annoncé que les manifestations du 2 juillets étaient les dernières « manifestations calmes » (sachant qu’il y a déjà eu des débordements plutôt costauds) et que les prochaines seraient plus « dures ». On verra bien ce qui se passera à ce moment-là.

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