Bien fait pour vous ! (Partie 1)

au-coinJe ressens un profond malaise, depuis le début de la crise agricole que nous vivons en ce moment. En tant que militante écologiste, je côtoie beaucoup d’autres militants, politiques, écologistes, décroissants. Inévitablement, on en parle, de cette crise. Et j’entends des propos incroyables.

– C’est bien.

– C’est tant mieux.

– C’est une bonne chose.

Et en guise d’illustration, ce billet publié sur Rue89 (même si son auteur se revendique non militant).

Comment peut-on tenir ce genre de propos ? Il faut une sacrée dose d’inconscience.

Parce que concrètement, qu’est-ce que ça veut dire, une crise ? On a sans doute trop entendu ce mot, voilà le problème 1. Et il a été vidé de son sens par la répétition. Donc, qu’est-ce que ça signifie vraiment, une crise agricole ? Pour l’exploitant, EBE négatif, impossibilité de faire des prélèvements privés. Donc, aucun revenu à apporter au ménage. Vous qui êtes salarié, c’est comme si votre patron cessait de vous payer alors que vous avez travaillé normalement. Non qu’il ne veuille pas mais parce qu’il n’y a pas un sou pour le faire. Donc, pour le ménage, il reste le salaire du conjoint, quand conjoint il y a et que celui-ci travaille à l’extérieur. Pour les couples qui travaillent ensemble sur l’exploitation, la situation est critique. Pour les célibataires aussi.

Qu’est-ce que ça veut dire au final ? Des dettes pour tous, des familles au RSA, pour certains des faillites et les conséquences psychologiques qui en découlent, dépressions, suicides parfois.

Et il se trouve des personnes, militantes, généralement « de gauche », écologistes… pour dire que c’est bien ? Pour accuser les éleveurs d’être responsables de leurs propres malheurs et voilà, débrouillez-vous, vouzaviékapa faire ce métier ? Si l’écologie est un humanisme -et j’ose le croire- on en est très loin. Je ne me reconnais pas dans ce discours satisfait. Qui plus est, cette attitude ne règle rien. Les éleveurs « conventionnels » ont fait les mauvais  choix ? Peut-être. Probablement, même. Mais en quoi est-ce que ça les aide de leur dire « Bien fait pour vous » ? Il est normal qu’ils soient « punis », c’est ça ? Et puis quoi encore ? D’abord, ils ont fait ce qu’on leur a dit de faire. Cette unanimité dans l’intensif, c’est le résultat de soixante ans de politique agricole. Certes, il est possible de faire autre chose, il est possible de prendre des décisions personnelles hors de l’idéologie dominante, il est possible de sortir des sentiers battus. Mais soyons lucides. Ceux qui en sont capables sont minoritaires 2. Il faut pour cela assez de force de caractère pour avancer tout seul, pour s’opposer au système et pour supporter le jugement de la majorité. Les précurseurs de l’agriculture biologique en savent quelque chose (Georges Brassens aussi). Et puis avant tout, il aurait fallu remettre en cause la doctrine ultra-libérale officielle. Convenons que l’agriculture est loin d’être le seul secteur concerné par cette question.

Vous qui pensez que les éleveurs n’ont que ce qu’ils méritent, j’ai bien envie de vous inviter à sortir de chez vous et à aller les rencontrer. Ce sont des hommes, des femmes, qui bien souvent ont une famille. On n’a pas le droit de se réjouir de leur malheur, ni même de s’en foutre.

Quand une personne se perd en montagne (ou en mer) à la suite d’une imprudence, on ne va pas lui faire la nique en lui disant que puisqu’elle a été imprudente, elle n’a qu’à rester là et crever, bien fait. On va la chercher. De la même manière pour les éleveurs, il ne sert à rien de réécrire l’histoire, considérons plutôt ce qu’il est possible de faire dans la situation d’aujourd’hui. Plutôt que de condamner, il serait temps de leur proposer des solutions ; ce serait même le bon moment pour le faire, en profitant du fait qu’un certain nombre d’entre eux se posent des questions sérieuses.

Il y a quelques jours, le président d’une des sections départementales de la FNSEA (pas précisément quelqu’un de versé dans « l’alternatif ») disait « Nous sommes au bout d’un système économique ». N’est-ce pas un terreau fertile dans lequel on pourrait envisager d’aller semer des graines d’autre chose ? Plutôt que de s’en tenir à un jugement à l’emporte-pièce…

A suivre…

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Notes:

  1. Je crois qu’en réalité, je l’entends depuis que je suis en âge de comprendre…
  2. Et ce n’est pas spécifique au milieu agricole

10 comments for “Bien fait pour vous ! (Partie 1)

  1. lorju
    13 juillet 2015 at 10 h 27 min

    Tu touches du doigt quelque chose qui m’insupporte au plus haut point dans notre société, c’est la mode du « Je dois donner mon avis sur tout et n’importe quoi … » même si je maitrise rien du sujet, déconcertant, agaçant, vaste gâchis de mots et dommages collatéraux « à go-go », mais on s’en fout c’est permis …
    Cette mode me parait venir de toutes ces émissions télés et radios de type « Talk- Shaw » occupés toujours par les mêmes qui sans cela seraient de parfaits inconnus et ce seraient tant mieux, sont invités à donner leurs avis sur tout et n’importe quoi, en faisant en plus soit disant de l’humour … Quelle M…. quotidienne !!!!
    Alors on imite !!!, autour de la machine à café, à midi devant sa gamelle entre collègues, le soir avec ses amis … et allez à chacun de donner son avis …. Fermez votre g…. et laissez nous profiter un peu du silence et de nos rêvasseries tranquille !!!
    J’apprécie tellement les gens qui sont curieux et posent des questions !!!
    Maintenant pour revenir au gaucho, dont je pense faire un peu partie, un très grand nombre que j’ai côtoyé mon tellement déçu, je « dégeule » sur la société, j’en prends surtout pas part où je me mets dans des mouvements anars… où là je suis sûr qu’il ne se passera rien et je profite à fond du système et des aides sociales que les pauvres c… cotisent …
    Bon allez, je vais retrouver mon calme, beaucoup sont des gens aussi qui agissent au quotidien, et apportent leurs pierres à l’édifice…
    Mais des fois je me retrouve presque plus avec des petits entrepreneurs, méchamment libéraux, mais qui investissent, prennent des risques et gagnent aussi correctement leur vie … Il n’y en a pas beaucoup avec qui je puisse être en partie en diapason mais j’ en connais quelques uns !!!
    Alors non cette putain de crise agricole n’est pas bonne actuellement, on ne le saura que dans quelques années si elle a juste pu faire changer un système complètement grippé où seul le plus fort a le droit de citer …

  2. pauline chosseler
    15 juillet 2015 at 15 h 09 min

    Bonjour chère Philomenne,

    en guise de soutien pour votre blog que vous animez depuis plusieurs années maintenant, je souhaite vous remercier de nous faire partager vos interrogations, vos espoirs.
    Il est vrai que notre époque traverse elle aussi, à son tour, à sa manière, une crise politique, une crise du vivre ensemble qui, comme à chaque fois, nous demande de rester éveillés et curieux.
    Cet éveil et cette curiosité, peut-être les perdons-nous à mesure que nous nous enfermons dans une routine quotidienne qui n’interroge plus le sens de notre vie…
    Peut-être lorsque nous nous fermons aux questions que nous posent nos enfants.

    Ma vie a changé depuis que je suis maman de deux enfants, depuis que nous vivons dans une région (entre l’Allemagne et la Suisse) où l’agriculture continue de jouer un rôle central dans notre vie. Je puise ici, en tant que jeune ingénieur-paysagiste, une inspiration et des expériences (en Allemagne et en Suisse) qui je l’espère pourront nourrir en retour mon pays.

    C’est sûrement une nouvelle forme de militantisme dont vous faites la démonstration ici. En tout cas, elle éveille et rend curieux. Un militantisme plus partageur et soucieux du dialogue avec autrui.

    Votre démarche me paraît juste et courageuse.

    Je vais poursuivre mes lectures, donc, et reviendrai vers vous bientôt.

    Bonne continuation, Pauline

    • Philomenne
      15 juillet 2015 at 15 h 31 min

      Bonjour Pauline,

      Que dire si ce n’est merci ; un blog n’est rien sans ses lecteurs. Et bienvenue ici.

  3. 22 juillet 2015 at 13 h 55 min

    Bonjour Philomenne,
    Le problème de la crise agricole est sa complexité.
    On parle d’agriculteur, comme dans mon domaine on parle d’informaticien.
    Sauf que dans les 2 domaines, le terme correspond à beaucoup beaucoup de profils différents.

    Entre le céréalier géant (cas dans mon secteur briard), qui ces dernières années, avec le cours de blé, s’en sortent plutôt bien.
    L’éleveur traditionnel qui lui rame depuis des années, le petit maraicher faisant de la vente direct, le maraicher cumulard faisant de la vente direct mais aussi de la vente commercial.
    Et je passe sur le céréalier qui a un second job l’hiver car l’exploitation est un peu juste pour en vivre à 100%.

    Alors oui, j’ai du mal avec certains agriculteurs, qui profite bien du système (surtout celui conseiller municipal chez les parents qui a rendu une partie de ses terrains constructibles…)
    Mais il n’y a pas de règle.

    Après, il est vrai que l’impact du système est énorme!
    Pour aller face à la norme, il faut un courage, une volonté et j’ai presque envie de dire un drame pour y arriver.

  4. pauline chosseler
    6 août 2015 at 14 h 59 min

    Bonjour Philomene, je reviens vers toi – comme convenu – après avoir parcouru longuement ton blog. Certains commentaires et retours intéressants. Ton feuilleton sur la transition et les blocages aussi que cela implique et qu’il est difficile de relever, seuls.
    Je me demandais quelle résonance a la permaculture en France ? En parle-t-on ? Existe-t-il des personnes qui entreprennent dans ce domaine avec une vision complète de l’équilibre homme/nature? Dans la région bâloise, où, par tradition, en tant difficiles, se réunissent certains mouvements novateurs (quand l’économie va tout va – ou presque). Il est de plus en plus question de cette démarche. Et j’avoue y trouver aussi beaucoup de créativité.
    J’ai remarqué en tant que designer que les dessins sont de précieux outils pour former de nouvelles idées. Prendre un crayon. Dessiner. Rêver aussi un peu. Se rapprocher comme tu le fais de nouvelles personnes. Joindre ses curiosités. Et créer.
    Aujourd’hui, comme jamais, nous avons la possibilité de nous mettre en relation avec des personnes dont nous nous n’aurions pas soupçonné l’existence, parce qu’ils n’étaient pas  » visibles  » avant.
    Il est vrai que n’étant plus en XIXe siècle, Paris et la France alors capitale universelle par sa langue et sa culture, a de quoi se faire une nouvelle peau. Il est vrai aussi que nous ne pouvons pas ignorer l’impact de la culture anglo-saxonne dans notre société continentale, européenne. Peut-être est-il aussi venu le temps de sortir de notre petite bulle, de chercher aussi ce qu’il se fait ailleurs, en matière de recherches (en anglais très souvent) pour comprendre que d’autres avancent pendant que nous ressassons.
    Il y a une originalité à cultiver, une particularité française bien entendu, propre à chacune de nos cultures, cependant elle ne peut se faire toute seule sans l’échange, la relation avec nos voisins, avec notre monde devenu vaste et incompréhensible.
    Début de siècle.
    Je suis curieuse de la suite et d’entendre tes témoignages.
    Pauline

  5. pauline
    6 août 2015 at 15 h 15 min

    Je me permets de citer à titre d’exemple et aussi pour sortir des querelles institutionnelles, reflétant une politique qui n’a plus lieu d’être, une initiative parmi tant d’autres, d’abord privée, que je trouve intéressante. Ici, une entreprise canadienne située dans le sud de la Colombie britannique.
    ça fait envie :

    http://www.elementecodesign.com/about-us/

    Ils donnent des cours aussi.
    Je crois que la formation joue un rôle très important.
    Une formation continue aussi pour les professionnels qui exercent.
    Une façon de se mettre à jour. D’interagir et de ne pas garder pour soi son savoir comme dans un coffre-fort dans une chapelle…
    Et puis chacun apporte à son échelle ce qu’il peut. L’important est de bien s’entourer.
    Je crois qu’il y a une certaine exclusion hors de notre société de la culture agricole – jugée  » basse  » ou  » peu éduquée  » – je ne sais pas.
    Il est difficile de pénétrer aussi ce monde encore très structuré familialement (bien sûr et heureusement, des exceptions confirment la règle). Mais c’est souvent du militantisme. Ce qui revient a se refermer sur soi aussi.
    La question agricole est une question qui devrait revenir à table.

    Par exemple, les cantines scolaires… il y en des choses à faire.
    Et là tout de suite, on touche à beaucoup de monde, de famille, de potentiel de renouvellement, non ?

  6. pauline
    6 août 2015 at 15 h 44 min

    entre temps je suis tombée là-dessus.
    (j’imagine que je ne fais qu’enfoncer des portes déjà grandes ouvertes…)

    http://www.permaculturefrance.org/index.php/upp/association

  7. Vincent
    8 mars 2016 at 22 h 51 min

    P > Et il se trouve des personnes, militantes, généralement « de gauche », écologistes… pour dire que c’est bien ?

    Les mêmes crétins qui se réjouissent des difficultés d’EDF et d’Areva, parce que c’est bon pour leur idéologie, peu importe les conséquences pour les salariés et le pays (cf. la très critiquable Energiewende teutonne).

  8. Vincent
    8 mars 2016 at 22 h 55 min

    P > N’est-ce pas un terreau fertile dans lequel on pourrait envisager d’aller semer des graines d’autre chose ? Plutôt que de s’en tenir à un jugement à l’emporte-pièce…

    Fear not : la contrainte énergétique va se charger – se charge déjà, en Europe – de mettre un terme à cette agriculture énergivore.

    Deux autres auteurs en français que je vous conseille, en plus de ceux mentionnés à droite dans la section « Pic pétrolier et transition » : Jean-Marc Jancovici (oui, on peut être pour le nucléaire sans être débile) et Philippe Bihouix (auteur de « L’âge des low techs »).

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