Bien fait pour vous ! (Partie 2)

au-coinDans son billet publié sur Rue 89, Tibokaya tient un propos que l’on pourrait résumer par « bien fait pour vous » 1 et « Vouzavéka faire de la vente directe ». (Un propos que j’ai beaucoup entendu ces derniers temps.) Cette suggestion étant faite sur la base de sa connaissance de… deux producteurs. J’ai bien envie de dire « C’est un peu court, jeune homme » et surtout, surtout, qu’il montre là avant tout sa méconnaissance des réalités du monde agricole tel qu’il est aujourd’hui.

Aujourd’hui, il serait totalement impossible que tous les producteurs se mettent à faire de la vente directe. Et les inciter à le faire sans autre forme de procès serait les envoyer dans le mur de manière aussi certaine qu’avec l’agriculture industrielle.

Il y a plusieurs raisons à cela :

1) Tout le monde ne peut pas faire de la vente directe. Il faut du temps pour cela, surtout quand on fait des marchés. Or, tout temps passé à faire de la vente est forcément retiré au temps de production et comme les charges de travail sont déjà lourdes, il est souvent impossible d’en rajouter.

Il faut également avoir la « fibre » commerciale, l’envie de faire cette démarche. Ce n’est pas donné à tout le monde. Ce n’est pas un jugement, juste la réalité. Certains producteurs qui se mettent à la vente directe sont en échec, parce qu’ils n’ont pas cette fibre, ou qu’ils n’arrivent pas à comprendre, tout simplement, qu’il est bon d’être aimable avec le client, de répondre à ses questions même si elles sont naïves et d’échanger quelques considérations sur le temps qu’il fait.

2) Il faut une demande, en termes de consommation. Pour les producteurs qui se trouvent à proximité d’une ville ou dans une zone touristique, cette demande existe. Pour ceux qui sont plus isolés, pas forcément, ou alors elle est insuffisante. En d’autres termes, il est indispensable de faire une étude de marché avant de se lancer et si le nombre de consommateurs potentiels est trop faible ou qu’il y a déjà des producteurs en place, il vaut mieux renoncer, sous peine d’échec cuisant.

Plus généralement, il faut savoir que le marché de la vente directe n’est pas loin de la saturation. Non pas parce que tous les consommateurs ont recours à la vente directe. Mais parce qu’il y a une partie non négligeable de la population qui n’y aura jamais recours et que l’on ne convaincra pas. Acheter directement au producteur est avant tout une démarche intellectuelle (et parfois, aussi, une affaire de moyens) que tout le monde ne fait pas. Les supermarchés ont maintenant une suprématie assurée ; beaucoup de nos concitoyens n’envisagent pas de faire des achats alimentaires ailleurs et ne se posent même pas la question. Par conséquent, il est inutile de fustiger les éleveurs si on ne bouscule pas aussi le consommateur.

3) Enfin et surtout, il y a un problème de répartition des productions à l’échelle du pays. Tibokaya prenait l’exemple de la Bretagne, je vais en faire autant, et centrer mon propos sur le porc, le fameux porc breton. Actuellement, 60% de la production porcine française se fait en Bretagne. Cela signifie que même si tous les bretons se mettaient à consommer du porc en vente directe, ils ne suffiraient pas à écouler tous ces volumes, et de loin. Et dans le même temps, dans d’autres régions de France, la production serait largement insuffisante.

Dans d’autres secteurs, c’est la même chose. Près de 13% de la production céréalière française se fait dans la région centre, l’essentiel du lait est produit dans le grand ouest, etc. Cette situation est le résultat d’un demi siècle de politique agricole et chacun des producteurs, individuellement, ne porte aucune responsabilité dans cette situation. Qu’il soit en conventionnel ou en bio, en vente directe ou en commercialisation traditionnelle, et quelle que soit sa production, il fait partie d’un système qui est ce qu’il est. Prétendre y échapper par la vente directe sans le réformer est une ineptie, dès lors qu’on le suggère à tous les producteurs. La vente directe ne fonctionne que si elle reste l’apanage de quelques uns. En d’autres termes, travailler « hors système » est impossible, parce que le « hors système » n’existe pas, même pour ceux qui procèdent de manière alternative.

Quant aux solutions, elles sont collectives et politiques : réformer en profondeur la commercialisation, relocaliser la production agricole, répartir les productions dans le pays et, à mon avis, cesser de viser l’export en gros volumes. Je me demande à quoi ça rime de vouloir à tout prix vendre du porc à la Russie ou du lait à la Chine. Quand un pays importateur décide de fermer le robinet (comme le fait la Russie depuis le début de l’embargo), c’est un désastre, avec les agriculteurs dans le rôle des dommages collatéraux.

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10 comments for “Bien fait pour vous ! (Partie 2)

  1. isa
    18 juillet 2015 at 22 h 15 min

    il faut aussi du matériel, je pense en viande par exemple, le transport des bêtes à l’abattoir parfois éloigné (140KM aller retour chez nous, donc 280 par semaine,) on emmène les bêtes puis on récupère les carcasses, du matériel froid labo et transport ou alors on fait faire à un prestataire, ça coûte cher aussi !
    En viande bovine, il faut réussir à valoriser tous les morceaux, en été le pot au feu, bourguignon, braisé ne se vendent pas, il faut transformer plus !!! Je parle de ce que je connais, et encore, je ne passe pas trop de temps à la vente puisque nous avons un magasin de producteurs, mais du temps donné aussi pour la gestion collective de cet outil !
    Toujours facile les grandes idées… c’est un peu le dada de nos hommes politiques locaux (conseil départemental) la vente directe, une fois que le mot est lâché on a l’impression que la solution est trouvée, mais…

    • Philomenne
      19 juillet 2015 at 11 h 02 min

      Pour ce qui est du matériel, on peut envisager d’investir. A condition d’avoir un niveau minimal de certitude que la clientèle sera suffisante pour rentabiliser…
      Tu pointes avec justesse la question de l’abattoir. Les petits abattoirs de proximité ferment et c’est un gros problème pour les petits producteurs.
      ça ne va pas dans le sens d’un développement de la vente directe.

  2. Paul
    19 juillet 2015 at 13 h 13 min

    Vous avez pleinement raison Philomenne !
    Cessons d’employer des formules toutes faites, et réfléchissons:
    chaque consommateur, par ses choix, contribue à la solution,
    on peut traduire « bilan carbone » par « produire local, consommer, local »
    pour les fruits: consommer en saison
    nous avons toutes et tous le pouvoir de décider de nos choix, et les petits ruisseaux feront les grandes rivières !

  3. Dom
    19 juillet 2015 at 19 h 04 min

    Merci d ‘ avoir un peu remis les pendules à l ‘ heure concernant la vente directe, nouvelle tarte à la crème de nombreux politiques démagos ou totalement ignorants des réalités du terrain.Les10 % ne semble même pas atteignables, alors que faire du restant ?

  4. lorju
    21 juillet 2015 at 17 h 53 min

    Eh oui … On oublie un peu vite que nous sommes dans un des pays principal producteur de denrée agricole, donc forcément penser que la vente directe va être la solution à la crise actuelle, c’est un peu léger comme réponse …
    La vente directe peut surement encore gagnée en part de marché, mais elle ne réglera jamais tout et ça tout le monde le sait.
    Ensuite pour avoir travaillé dans une région de moyenne montagne où la vente en direct est légion, on constate actuellement un grand nombre de familles et de couples en difficulté liés essentiellement à la quantité de travail.
    Mais par contre j’ai 2 remarques qui ne vont peut-être pas plaire à tout le monde.
    La première, je l’ai déjà évoqué, je pense que les agriculteurs, la base tout du moins ne s’est pas investit dans les structures de commercialisation, coopératives essentiellement pour peser le plus lourdement possible dans l’écoulement de leurs produits. J’entendais un éleveur laitier dire hier:
    – ça fait 30 ans que je vends mon lait à ma coopérative 0,30 €/l … et je n’ai aucun pouvoir ….
    Quand j’entends ça, je comprends pas, parce que dans une coopérative, en théorie chaque coopérateur a la voix au chapitre, non ????
    Bon on me répondra, si la coopérative ne vend pas le lait au prix que l’industriel impose, ce dernier aura facile de faire venir quelques camions citernes d’Allemagne ou d’autres pays du Nord Europe, voir plus loin encore…
    La seconde qui va encore faire moins plaisir aux agriculteurs, c’est à mon avis la possibilité de gagner sur les charges de structure et particulièrement les charges de mécanisation ….
    J’ai été surpris par 2 faits ces derniers jours, la première c’est devant la taille et la modernité des engins agricoles qui défilaient dans les différentes manifestations…
    Je sais, c’est un jugement facile et les agriculteurs de 2015 travaillent avec les engins de leur époque, quand même le déploiement de tant de moyens m’a posé question…
    Dans le même esprit, je suis retourné ces jours ci dans ma famille et j’ai joué au paysan des années 70 pour entretenir quelques terrains et là aussi je me suis surpris en regardant la taille et la puissance des tracteurs qui tiraient les round baller des éleveurs. Il y a 25-30 ans pour tirer la presse à botte ronde, on mettait effectivement le tracteur le plus puissant de l’exploitation soit un 80 à 100 CV et on faisait les bottes à un rythme qui n’était pas si négligeable que ça … aujourd’hui dans les mêmes champs devant des presses plus récentes bien sûr, mais qui font toujours les mêmes bottes rondes, c’est des 180 CV …. pourquoi ????
    En tant que conseiller agricole, j’ai toujours fait la chasse à la sur mécanisation et prônait les moyens partagés … selon la puissance le prix d’un tracteur peut varier presque du simple au double
    Bien sûr tout cela ne répond pas à la question de la crise agricole, mais chaque solution si petite soit elle, si différente soit elle n’est pas à bannir. Il n’existe pas de réponse toute faite aujourd’hui,
    Une revalorisation des prix agricoles est indispensable et le choix du citoyen a son importance.

    • ksk
      16 août 2015 at 21 h 00 min

      Les presses round baller d’il y a 25-30 ans ne sont plus les mêmes qu’aujourd’hui. Je travaille avec une presse à chambre fixe rouleaux 120×120 emmenée par un 85CV, elle a 21 ans et une certaine expérience, environ 800 bottes de 100 à 300kg en fonction de la marchandise (foin paille ou enrubannage) par an. Mon 85CV ne tirerait pas la presse de mon voisin qui est une chambre variable à courroie. Sa presse sort des round de 300 à 600kg, elle en fait 2000 par an et a environ une dizaine d’année, c’est en effet le 180CV qui la tire. Nous n’avons pas la même exploitation et donc pas les mêmes besoin en matériel.

  5. isa
    22 juillet 2015 at 9 h 17 min

    je vais encore parler de ce que je connais en matière de viande bovine et de vente directe,
    les morceaux à braiser, pot au feu, bourguignon ne se vendent pas l’été et généralement dès que le soleil pointe son nez. Alors que faire? le brader? qui en veut? pas dans nos points de vente en tout cas, le consommateur veut presque du tout cuit (j’exagère)
    Encore une grosse demi journée (à 2 au moins) de transformation, en saucisses à griller par exemple, il faut acquérir le savoir faire ou se faire aider.

    Sur la grosseur des engins , je ne suis pas qualifiée , mais une remarque tout de même , beaucoup raisonnent en QX récoltés , c’est à celui qui fera le plus.
    Mais quelles charges derrière?? mécanisations , intrants : les technico commerciaux (plus commerciaux d’ailleurs) sont très forts pour leurs préconisations.
    Quand est-ce que le paysan prendra enfin conscience qu’il y a un sol vivant! et ne pas se contenter de réponse chimique à chaque problème constaté ou posé (ceci dit c’est pareil chez le médecin, il y a toujours une molécule chimique pour répondre à un problème°

  6. 22 juillet 2015 at 19 h 14 min

    Bonjour,
    Pour les engins, je me pose aussi la question, surtout que dans mon secteur, j’ai l’impression d’arriver après les soldes : ils ont quasiment tous des tracteurs flambant neufs.
    Beaucoup sont même avec une coupe design, j’ai cru que c’était des pommes! (forme arrondie, phare en quart de cercle sur l’angle…)

    Au passage, Terre de lien Normandie annonce la création de 600.000 à 700.000 emplois directs si tout les français consommaient bio et local.
    En sachant qu’en parle d’emploi direct, en général on peux ajouter quasiment un emploi indirect par emploi direct créé. (à voir si le ratio est similaire dans cette approche)

    Mais, ce concept se heurte à la réalité : la consommateur avec son porte-monnaie est le décideur.
    C’est lui qui choisit ce qu’il veut voir dans les champs.
    Vu que le consommateur veux toujours moins cher, il force toute la chaîne à baisser les prix.
    Donc la qualité diminue tout comme la rétribution de l’agriculteur.

    Certains diront que c’est parce qu’il n’a plus les moyens, mais c’est aussi un choix d’affectation du budget.
    Au lieu d’acheter du soda, acheter des produits locaux.
    Au lieu d’acheter tout les trucs à la mode (genre la nouvelle pomme sortant tout les ans à 1 smic mensuel), acheter du bio.
    Là bien sûr c’est plus compliqué que de critiquer l’agriculteur.

  7. 23 juillet 2015 at 17 h 16 min

    Tiens, sur les conseils de mon cousin je viens de regarder ça : https://www.youtube.com/watch?v=al74-lfTS0A

    ca rejoint un peu 😉

    (« Mouton 2.0 », un docu sur le puçage etc)

    • Paul
      28 juillet 2015 at 21 h 07 min

      Merci pour ce reportage ! 77 minutes qui expliquent en partie les problèmes rencontrés dans cette actualité agricole brulante … Ni les OGM, ni les puces RFID, ni la sélection génétique ne résoudront tous les problèmes, j’ai même peur qu’ils ne les aggravent !

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