Je ne savais pas que mon métier était dangereux

candle10Elle s’appelait Elodie. Elle avait 25 ans. Elle travaillait au contrôle laitier 1 de l’Aveyron. Elle a été assassinée le 17 février dernier par un agriculteur, client de ce même contrôle laitier. Ceux pour qui le travail du contrôle laitier n’est pas familier peuvent aller fouiller au début de ce blog pour avoir des détails (ici par exemple ou bien encore là). En quelques mots, il ne s’agit pas, comme son nom pourrait l’indiquer, d’un contrôle, mais plutôt d’un suivi des performances. On mesure une fois par mois la production de chaque vache, en prenant au passage un échantillon, qui est ensuite analysé en laboratoire. L’analyse détermine le taux de matière grasse (taux butyreux), le taux de protéines et le taux de cellules, ce dernier étant un indicateur d’une éventuelle maladie de la mamelle. Les résultats servent à la sélection génétique des reproducteurs. Et souvent, ils sont interprétés par le conseiller, qui s’appuie sur les résultats pour proposer une ration, donner des conseils pour la qualité du lait, la génétique et, plus généralement, tout ce qu’il juge utile. Et rappelons-le, le contrôle laitier n’est pas obligatoire, sauf dans de rares cas de qualité du lait catastrophique.

Le 17 février, Elodie avait donc terminé la « pesée » et faisait son « tour d’élevage » pour voir les animaux, avant, je présume, de faire sa séance d’ « appui technique », quand cet éleveur 2, en plein délire paranoïaque, l’a trainée vers une mare, étranglée et noyée. Bien que délirant, cet acte était prémédité, si j’en crois ce qui a été rapporté des propos de son agresseur. Il croyait que ses vaches avaient des problèmes et qu’il fallait qu’il la tue pour que cela cesse.

Le technicien écartelé…

Certes, tomber sur quelqu’un qui s’est perdu dans un délire paranoïde, ça peut arriver. C’est atroce, c’est pas de chance, mais c’est comme prendre une tuile sur la tête par grand vent. Soit on accepte ce risque (rarissime), soit on cesse de sortir de chez soi.

Mais ce n’est pas non plus complètement un hasard si, dans le cas présent, cet éleveur s’en est pris à Elodie et non à une autre personne. C’est que la place des techniciens qui gravitent autour des élevages n’est pas facile. Ni vraiment « dedans », ni vraiment « dehors », ils sont bien souvent écartelés entre la méconnaissance du grand public, qui ignore leur existence, et les éleveurs, qui ne manquent pas de les considérer comme des paresseux, qui leur mangent la laine sur le dos pendant qu’ils travaillent, eux. Je ne caricature pas ; j’ai rencontré cette attitude bien souvent.

…entre métier méconnu…

Méconnaissance du public ? Il n’y a qu’à voir dans la presse 3 les multiples tentatives d’explication du travail des techniciens du contrôle laitier ; on bat des records de bêtises. « Mission sanitaire de routine », « inspection »… Mais pire encore, les commentaires en dessous des articles, qui râlent sur les fonctionnaires (les salariés de la chambre d’agriculture ne sont pas des fonctionnaires) ou demandent pourquoi elle était seule… comme s’il fallait qu’une femme soit accompagnée pour faire son travail. Et la palme d’or est attribuée à l’article du Monde, qui non content de partir dans une envolée lyrique évoquant une « jolie jeune femme blonde et douce » 4, explique que la ferme est entourée de « tas de fumier recouverts de pneus et de bâches ». Formidable ! Ne pas différencier le fumier des fourrages… ça sent le travail de journalisme fait par une pure citadine, qui, soit a œuvré depuis Paris, soit a enquêté du bout des orteils et en en fronçant le nez, sur le mode « La campagne est cet endroit étrange où les poulets se promènent crus, c’est ça ? » 5 Ce n’est pas avec ce genre d’article qu’on va faire progresser la connaissance des métiers peu connus dans le grand public.

…et hostilité des éleveurs

Quant à l’hostilité des éleveurs 6… Je crois avoir tout entendu, si je cumule ma propre expérience avec celle de mes collègues. Depuis ce technicien qui ne pouvait plus aller dans un des élevages de son secteur parce que l’agriculteur était persuadé qu’il avait jeté un sort à ses vaches, jusqu’aux multiples récriminations parce que « c’est trop cher »… Les reproches de ne pas « être d’ici » 7, d’être en couple avec un noir, que ça ne fait pas assez de lait, que les vaches sont malades… On est souvent dans la dynamique suivante : Si ça va, c’est grâce à l’éleveur, si ça ne va pas, c’est la faute du technicien. On a aussi souvent tendance à s’en prendre à lui quand on se sent impuissant. On le critique, on lui dit rarement merci 8. D’ailleurs, il semble que dans le drame qui a touché le contrôle laitier de l’Aveyron, le déclencheur ait été ce moment où l’auteur présumé des faits 9 a entendu des éleveurs critiquer Elodie.

Je pense à elle en écrivant ces lignes. Je pense à ses proches, à l’avenir qu’elle aurait pu avoir. Je pense aussi à tous mes anciens collègues qui ne doivent pas être à la fête en ces temps de crise. Je ne me suis jamais vraiment sentie en danger dans mon métier. Même s’il y avait, en Savoie, un éleveur chez qui je garais ma voiture dans le sens du départ et la clé dans ma poche. Je n’ai jamais pensé que je pouvais partir faire une pesée ou un appui conseil et ne pas en revenir. Mais on m’a critiquée, crié dessus quelques fois, reproché de ne pas être d’ici et que ça ne faisait pas assez de lait… J’ai aimé mon métier, beaucoup. Mais ce n’est pas non plus un hasard si j’ai arrêté.

 Edit 12 mars 2016 : La Vachère d’à côté a écrit un billet sur le même sujet, que je vous conseille vivement : c’est par là.

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Notes:

  1. Je sais, je sais, on ne dit plus « contrôle laitier », on dit « conseil en élevage ». Mais bon, zut !
  2. Je n’y étais pas, je le sais par la lecture de la presse, qui a relaté l’histoire.
  3. Reconnaissons cependant qu’en la matière, la presse régionale est globalement meilleure que la presse nationale : Les journalistes de La Dépêche du midi, du Midi libre, ou encore de France 3, se sont manifestement renseignés.
  4. Doit-on comprendre que si elle avait été brune, laide et un peu rude, son assassinat aurait été moins tragique ? Et surtout, une description de ce genre aurait-elle était faite s’il s’était agit d’un homme ? Le sexisme n’est décidément pas encore mort !
  5. Bien sûr, que personne ne sait tout. Mais le travail d’un journaliste n’est-il pas de se renseigner ?
  6. Je ne dis pas que tous les éleveurs ont cette attitude mais ils sont assez nombreux pour qu’on puisse la considérer comme courante
  7. Ce qui n’est pas sans me rappeler une certaine chanson de Brassens
  8. Parfois quand même, ça arrive. Je me souviens de cet éleveur qui avait de gros problèmes de mammites avec ses vaches et qui, aux sortir de cette période difficile qui avait duré près d’un an, m’a remerciée en me disant que mes visites mensuelles lui avaient fait du bien.
  9. Présumé innocent tant que la justice n’aura pas dit le contraire, cependant.

5 comments for “Je ne savais pas que mon métier était dangereux

  1. 11 mars 2016 at 21 h 04 min

    Comme d’hab en ce moment, j’arrive après la bataille.

    J’avais lu les premiers articles, mi-février, et puis j’avais eu d’autres choses à penser.

    Et là… J’ai lu ton article, qui m’a fait drôle.

    J’ai relu tes anciens articles en lien.

    J’ai repensé à mes conseillères pôle-emploi, à qui je n’arrive pas à expliquer clairement pourquoi je ne pourrai pas faire ce métier.

    Et puis… Je me suis souvenue.

    Juillet 2014. Tu étais d’ailleurs venue quelques semaines plus tard, chez moi en Haute-Savoie, et je t’avais raconté.

    Mon éleveur si gentil et généreux, mais fragile, cinquantenaire, dépressif chronique, qui perd pied…
    J’ai rien écrit sur cet épisode… Peut-être que je devrais ?
    Dix jours (quinze ?) à travailler, gérer le troupeau tant bien que mal pendant qu’il déraille, cache tout, les livres d’élevage, les téléphones, tout…. Pour aboutir à un internement forcé, et la révélation le lendemain par son associé rentré en catastrophe : il délirait sur le fait que je lui voulais du mal, avais bidouillé les données dans l’ordinateur, etc…

    Là, j’ai eu peur à retardement… J’aurais pas cru que mon métier était si dangereux…

    Bisous !

  2. Paul
    12 mars 2016 at 14 h 06 min

    Toujours très heureux de lire vos arguments, tout en finesse ! Le moins que l’on puisse dire: c’est juste et finement analysé.
    La vie ne se résume pas à du noir et blanc, du bon ou du mauvais, mais en une discussion où il faut écouter, et entendre les arguments des autres. A nous ensuite, de faire évoluer notre raisonnement, nos idées, sans jamais se recroqueviller derrière nos certitudes, qui ne sont que piètres remparts !
    Méconnaissance des métiers des uns et des autres, entretenue par le flot médiatique qui nous empêche de voir les vrais problèmes, qui entretient nos peurs, qui ne montre pas les expériences qui marchent, un peu partout autour de nous…
    Merci de créer et d’être ce lien qui réchauffe !

  3. lorju
    28 mars 2016 at 19 h 14 min

    Merci Paul pour ce si beau commentaire ô combien juste !
    Oui merci Philomenne pour ce joli lien.
    A très bientôt.

  4. gael
    7 août 2016 at 11 h 20 min

    les professionnels de l’élevage sont en effet exposés à risques supérieurs à la moyenne, induisant de nombreux accidents du travail. Il est donc indispensable de prévenir ces situations dangereuses en mettent en œuvre des mesures de formation et de prévention collective et individuelle : La prévention des risques des métiers de l’élevage :
    http://www.officiel-prevention.com/formation/fiches-metier/detail_dossier_CHSCT.php?rub=89&ssrub=206&dossid=280

    • Philomenne
      7 août 2016 at 12 h 07 min

      Oui, bon, certes, mais en l’occurrence, votre lien est plutôt hors sujet. Evidemment qu’il faut se préoccuper des TMS, des accidents, des zoonoses, etc… Mais dans mon billet, il ne s’agit absolument pas de cela.
      La manière dont sont traités les professionnels du para-agricole, par leurs clients, et parfois par leur entreprise, on en parle ?
      (En fait, je me demande : est-ce que vous avez vraiment lu mon billet au-delà du titre ?)

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