La pire crise… (quelques causes)

cerisesiaOn entend parler de la crise, j’ai repris le mot, mais certains le contestent. Cela s’entend. Si on considère que la crise est un phénomène passager après lequel on remonte la pente pour retrouver sa vie d’avant, je suis d’accord pour dire que cela n’en est pas une. Le problème est bien plus profond. En revanche, si on revient au sens premier de manifestation grave d’une maladie, je pense qu’on peut le garder. Car il s’agit bien de cela : une sorte de maladie mentale collective qui nous porte à croire qu’on peut avoir toujours plus, l’un des symptômes étant cette propension à l’aveuglement et à croire n’importe quoi, même si c’est incohérent.

Comment en est-on arrivés là ? Pour une fois, presque tous les analystes se retrouvent sur la même conclusion : « crise » de surproduction. Notre agriculture hyper performante a mis le pied au plancher, sans se soucier des débouchés, le discours officiel étant « Produisez, s’il y en a trop nous exporterons ». Et ça a marché. Trop bien. Ça a marché de partout en Europe, tous les pays produisant à fond et exportant au maximum. La poudrière était en place, manquait l’étincelle…

L’étincelle

Suite à l’invasion de la Crimée par la Russie, l’Europe a pris des sanctions économiques contre cette dernière qui a rétorqué en décrétant un embargo sur les denrées alimentaires européennes. Enfin, ça, c’est la version officielle. Version à laquelle je croyais moi aussi, jusqu’à ce que j’assiste, pendant le Space 2015, à une conférence donnée par Sergueï Zemliansky. Spécialiste de l’accompagnement des entreprises françaises qui veulent exporter vers la Russie, il a montré que les véritables raisons de cet embargo étaient que depuis longtemps, la Russie était (très largement) importatrice nette de produits agricoles à cause d’un déficit de production. Fermer le robinet des importations est donc un moyen de développer l’agriculture russe à marche forcée. « Si vous voulez manger, produisez. » C’est violent mais efficace. Oh, la perspective d’embêter les gouvernements européens ne doit pas déplaire à Vladimir Poutine, mais en réalité, cet embargo est juste un prétexte. Lever les sanctions serait donc, a priori, inutile. Et même si un jour cet embargo s’assouplit ou disparait, la Russie ne redeviendra pas le bon client qu’elle était puisqu’elle aura gagné en autonomie.

Le résultat, c’est que les marchandises en provenance de Pologne, notamment, qui partaient auparavant vers la Russie, ont été redirigées vers d’autres pays d’Europe, tels que la France et l’Allemagne. Et comme les lois qui régissent le travail et l’élevage sont différentes d’un pays à l’autre, les prix du porc polonais sont imbattables face à ceux du porc français. Idem pour la viande bovine, idem pour les produits laitiers, etc.

On pourrait (on devrait ?) travailler sur un lissage des lois qui régissent l’élevage à l’échelle européenne, en interdisant les hormones de croissance de partout, par exemple. On pourrait travailler sur les lois qui régissent le travail et la rémunération des salariés 1, mais cela ne changerait sûrement pas grand chose à la cause profonde de cette situation qui est la surproduction. Supprimer une étincelle sans s’occuper de la poudrière ne nous mettrait pas à l’abri de la survenue d’une autre étincelle, tôt ou tard.

*********************************************

Quelques mots au sujet de mon illustration : Je suis allée au Space en septembre 2015, au SIA le mois dernier, et je fréquente généralement les salons professionnels à chaque fois que je le peux. D’abord parce qu’on y voit de belles vaches 2, ensuite parce que c’est l’occasion d’y rencontrer des personnes qu’on ne peut pas voir autrement, et enfin, parce que c’est instructif. Mais depuis le début de cette « crise », je suis profondément mal à l’aise quand je vois l’écart de plus en plus monstrueux entre ces vitrines de l’agriculture triomphante et la situation réelle des paysans. Bien sûr, il y avait bien quelques banderoles çà et là au SIA, mais dans l’ensemble, la crise s’est faite discrète… Par conséquent, les stands, les expositions, le discours, tout sonne de plus en plus faux, comme une vitrine de carton pâte qui ne correspond plus à aucune réalité. Et à cela aussi, il faudrait réfléchir un jour sérieusement. C’est ce malaise que j’ai voulu exprimer avec cette illustration 3.

Share Button

Notes:

  1. Et pas en nivelant par le bas, merci !
  2. C’est irrésistible…
  3. la photo est de moi et le bidouillage aussi

1 comment for “La pire crise… (quelques causes)

  1. lorju
    26 mars 2016 at 18 h 08 min

    Ah enfin un vrai post qui dit réellement les choses, ça fait des années que je pense ça, voire des dizaines d’années même, c’était déjà comme ça quand l’exploitation familial tournait (en clair quand je travaillais avec ma famille et que je voulais reprendre l’exploitation), c’était pour ma part fin 80 et courant 90… tu vois c’est pas d’hier…
    Je passe mon temps à penser ça et pourtant j’arrive jamais à le placer tout du moins dès que je l’aborde dans les organismes agricoles qui daignent m’embaucher de temps en temps en cdd pour 1 400 euros par mois… D’ailleurs je suis en train de jeter l’éponge et de me dire qu’il faut que je me remette en cause…
    Eh bien l’agriculture doit faire pareil… Elle est complètement gangrénée par l’industrie agro-alimentaire et la grande distribution. Ce modèle est foutu depuis 30 ans au moins … he bien non, il persiste et signe c’est fou quand même quand tu y penses…

    Et ils continuent à défiler avec leurs gros tracteurs qui leurs coûtent un bras parce que le comptable leur a dit d’investir pour payer moins de MSA. J’en sais quelque chose j’ai été presque 15 ans dans le conseil d’entreprise et en partie en centre de gestion…
    Tout ce qui touche de près ou de loin à l’agriculture conventionnelle est complètement pourri par l’amont et l’aval des filières. Tout le monde veut sa part du gâteau… et qu’advienne que pourra…

    Il est grand temps de revenir à une agriculture de proximité, qui veille à son environnement, à son territoire, produit de la qualité et créatrice d’emploi…
    Il reste à nos politiques de mettre en place un certain protectionnisme et d’accepter ce gros mot : la décroissance… Et aussi d’accepter de payer notre alimentation au moins 15 % de plus, moi le premier qui vis avec un enfant avec 1 000 € environ.

    Voilà j’ai écrit ce commentaire sous le plaisir de t’avoir lue et sous une forme de colère, parce que oui le monde agricole ne connait que la politique de l’autruche et musèle la parole différente… Les salons pros agricoles, j’y vais plus pour le moment, ils sont tellement dénaturés et menés par l’agro industrie dans son ensemble.
    A très bientôt, j’espère.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *