Putain, trente ans !

Crédit: D.Dudouble/Reuters

Crédit: D.Dudouble/Reuters

J’avais quatorze ans. J’étais déjà militante anti-nucléaire. Et pas seulement par souci écologiste mais aussi -surtout- parce que j’avais la trouille, de cette trouille qui vous prend au ventre et vous fait faire des cauchemars. Et plus j’en apprenais et plus j’avais peur. J’étais sûre et certaine que tôt ou tard, il y aurait un accident, c’était évident, inéluctable.

J’avais quatorze ans ce 26 avril 1986 lorsque le réacteur numéro 4 de la centrale de Tchernobyl a explosé, déclenchant une des pires catastrophes nucléaires de l’humanité ; une des pires, quoique pas la seule. J’avais quatorze ans, mes peurs venaient de s’incarner. J’ai passé des jours accrochée à la télévision, à la radio, au journal de mon père, pour essayer d’avoir des informations, le peu que l’on pouvait avoir à cette époque. Je n’ai jamais cessé de m’intéresser à Tchernobyl et pourtant, j’ai l’impression d’en connaitre si peu.

On ne le savait à pas à ce moment-là mais Tchernobyl n’est pas le premier accident nucléaire qu’ait connu l’union soviétique. En 1957, à Maïak, dans l’Oural, une cuve de déchets nucléaires a explosé. La catastrophe a été tenue secrète et il a fallu attendre les années 90 et la pérestroïka pour que l’information nous parvienne. Mais que l’on n’aille pas croire pour autant que les accidents de centrales soient l’apanage des pays de l’est. L’accident de Three Miles Island (Pensylvanie) le 28 mars 1979 et celui de Fukushima (Japon) le 11 mars 2011 sont là pour prouver qu’il n’y a aucun rapport avec le régime politique ou le niveau de développement du pays concerné, pas plus qu’avec la technologie utilisée et son niveau de maitrise. Contrairement à ce qu’on a tenté de nous faire croire, la centrale de Tchernobyl n’était pas vétuste, au contraire. Elle était en cours de construction. Le réacteur n°4 n’était quant à lui en fonctionnement que depuis quelques années. Et les soviétiques n’étaient pas des billes en matière de technologie 1 Simplement, les accidents peuvent arriver, avec le nucléaire comme avec tout. Mais dans le cas du nucléaire, cela pose non seulement la question de la sécurité des populations et de la salubrité du territoire à très long terme mais aussi celui de la responsabilité d’un pays vis-à-vis de ses voisins.

Je me souviens, dans les derniers jours d’avril 1986, l’annonce de la catastrophe, les premières mesures réalisées par la Suède, les interrogations, les révélations progressives, les images satellites. Et le discours dans les médias français. Je me rappelle le professeur Pellerin affirmant sans rougir à la télévision que le « nuage » ne viendrait pas jusqu’à la France… à un moment où c’était déjà fait, en réalité. Je me souviens que la consommation des légumes à feuilles larges n’a pas été déconseillée en France, alors qu’elle l’était en Allemagne… Combien est-ce que j’en ai mangé, bu, respiré, des particules issues de la centrale accidentée de Tchernobyl ?

Je me souviens des mensonges. Ceux des soviétiques, ceux des français.

Que s’est-il passé depuis ? Des liquidateurs ont été envoyés pour empêcher une catastrophe pire encore (notamment le syndrome chinois qui menaçait), entre 500 000 et un million. Entre 112 000 et 125 000 d’entre eux sont morts ensuite. Une région vidée de ses habitants, déracinés. Des terres à jamais incultivables. Et d’après l’académie des sciences de New-York, près d’un million de morts en vingt ans.

Depuis, des images nous sont parvenues. Depuis, j’ai lu La supplication, le recueil de témoignages de Svetlana Alexievitch et Un printemps à Tchernobyl, d’Emmanuel Lepage. J’ai lu nombre d’articles, vu des films, des vidéos. J’ai écrit moi-même. J’ai fait des cauchemars. Depuis, il y a eu Fukushima. Il y a eu la catastrophe évitée de justesse au Blayais le 28 décembre 1999. Depuis… le réacteur accidenté de Tchernobyl continue à fuir. On croit que c’est terminé alors que non, la catastrophe est toujours en cours.

La catastrophe s’est produite il y a trente ans. Trente ans déjà, mais seulement trente ans à l’échelle de la radioactivité, qui restera là, dans la terre et dans l’air, pendant des milliers d’années.

Depuis, je continue à avoir peur. Je me demande quand aura lieu la prochaine catastrophe. Et où. Toutes les conditions sont réunies pour qu’elle ait lieu en France.

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Des extraits de La supplication ont été enregistrés par France Culture, qui en a fait une série de cinq émissions. Pour écouter une compilation de ces émissions :

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Notes:

  1. Ils sont, rappelons-le, les premiers à avoir envoyé un homme dans l’espace…

4 comments for “Putain, trente ans !

  1. dorigord
    26 avril 2016 at 17 h 47 min

    Philomenne, oui, pour moi c’était hier. Mon fils venait d’avoir 13 ans.
    Nous n’avons jamais eu autant de cèpes qui ont poussé dans les bois. La première année que je faisais des conserves. Tout le monde s’en est gavé. Mais combien de personnes sont venues qq années après, se faire suivre pour des problèmes de thyroïde : une explosion de cas (il parait que cela n’a rien à voir)
    Après Fukushima, idem : les cèpes se sont mis à pousser, à pousser. Mais nous n’en avons pas ramassé. Je ne travaille plus en labo, donc j’ignore s’il y a encore plus de problèmes de thyroïde.
    C’est une épée de Damoclès qui tombera un jour!!!

  2. Isa
    28 avril 2016 at 12 h 24 min

    et ce matin la terre a tremblé près de La Rochelle..Blayais, c’est pas très loin..
    Ici nous ne sommes pas très loin de la centrale du Bugey…
    Tant qu’on ne fera rien dans le sens de moins de nucléaire, on ne pourra pas développer les énergies renouvelables

  3. A. Maigrenome
    29 avril 2016 at 11 h 09 min

    Centrale atomique de Cruas (Ardèche), début mai 1986. L’entreprise chargée d’entretenir les espaces verts vient couper herbes et branches qui dépassent. Tout est chargé dans le camion qui repart une fois le travail terminé. En passant au poste de garde, sous le portique de détection, une sonnerie retentit et la sortie est interdite, comme si les jardiniers avaient volé des matières radioactives. Des cadres sont appelés, munis d’appareils de détection. Ils fouillent le chargement d’herbe et de branches et autorisent le camion à partir. L’herbe autour des réacteurs atomiques de Cruas n’avait pas été polluée suite à un accident sur place, mais par ce fameux nuage dont l’anticyclone nous avait protégés selon les politicants.
    Quelques années après, des cadres d’EdF avouaient avoir été informés du niveau de contamination des végétaux, avoir avalé et fait avaler à leurs familles des pastilles d’Iode, tout en ne consommant aucun produit frais venant de la moitié Est de la France. Voilà pourquoi il ne faut faire aucun cadeau à EdF, organisation mafieuse qui emploie tous les moyens pour nous maintenir dans la terreur, tout en laissant de belles miettes à ses sbires en remerciement de leur dévouement.

  4. lorju
    18 mai 2016 at 0 h 12 min

    putain … j’ai toujours eu peur de cette merde, exploitée pour l’énergie mais aussi et surtout pour obtenir le combustible propice à la fabrication des bombes nucléaires ….
    J’ai la trouille pour nos enfants !!!

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