Paul

J’aime Paul en silence. Son calme, sa douceur, ont un quelque chose d’étrange qui sait comme rien au monde m’apaiser.

Dans son étable, on trait encore “au pot”. C”est-à-dire que pour faire fonctionner la trayeuse, on branche juste un tuyau sur un circuit de vide installé dans l’étable et le lait, depuis la griffe, est recueilli dans un pot puis versé dans des bidons. C’est plus long mais, à cette altitude, on évite les problèmes de lavage en hiver, quand il fait si froid que l’eau n’a pas le temps de faire le tour des tuyaux sans refroidir complètement. Jamais assez chaude au début pour arriver à le rester jusqu’à la fin, elle ne nettoie pas toutes les bactéries. Or, rien de tel qu’une installation mal nettoyée pour voir proliférer les germes dans le lait. Paul tient à la qualité de son lait, alors on trait au pot.

Je le regarde marcher tranquillement dans l’étable, le pot de traite au bout de son bras. Son corps légèrement rond remplit très exactement son bleu kaki. Pince sans rire, il plaisante d’une voix douce, gentiment ironique, avec un petit sourire au coin de ses lèvres.

« Encore une qui va faire baisser la moyenne. » Avant de verser dans mon seau quinze kilo de lait. Sa bonhomie me donne envie de le serrer dans mes bras, comme on a envie de serrer, contre soi ces poupées de chiffon rembourrées et rondouillardes. A ceci près que son corps, par moments si proche du mien, me trouble un peu.

Souvent, pendant qu’il verse le lait, je pose un genou à terre pour tenir le bord de mon seau et l’empêcher de se déplacer ou de basculer. Comme à ses pieds alors, je lève les yeux vers son visage concentré et je le trouve beau. Ses cheveux sont noirs, ses yeux sont sombres, sa peau est mate ; il me fait l’effet d’un bonhomme de pain d’épice au chocolat. Je suis incapable de lui donner un âge. Le mien peut-être ? Ou un peu moins ? Lorsque je me relève, il me donne le nom de la vache sans jamais se tromper puis repart tranquillement. Comme si jamais il ne devait lever la voix ou se mettre en colère, son caractère égal, comme la surface lisse d’un lac. Paul semble faire son bonhomme de chemin, même si je ne sais rien de sa vie en dehors des vaches. Où transporte-t-il sa douceur lorsqu’il a fini de soigner, nourrir, traire, racler, balayer ?

Je regarde ses mains pendant qu’il trait. Un peu courtes, elles sont rondes, charnues, avec des veines légèrement saillantes. Elles semblent douces. Elles touchent les vaches avec délicatesse. Et il est d’une sensualité inattendue, ce geste que fait Paul pour nettoyer un trayon ou pour masser une mamelle. Les bêtes se laissent toucher sans broncher par ces mains d’homme si belles, ces mains qui deviennent quasi-impudiques lorsqu’elles se posent sur cet objet si totalement féminin qu’est la mamelle d’une vache. Gonflée de lait, elle semble soudain moelleuse, semblable à un gros coussin tendre et accueillant.

Ce soir, Paul porte un bleu qui se découd en plusieurs endroits sur le côté de la jambe et je peux voir par les ouvertures qu’il ne porte pas de pantalon en dessous. Je vois son genou et la peau de sa cuisse lorsqu’il s’accroupit. C’est gênant comme si je le surprenais dans son intimité, chez lui. C’est troublant en ce que ce tout petit morceau de peau entre-aperçu évoque son corps, sa nudité. Je voudrais bien regarder ailleurs mais mes yeux sont irrépressiblement attirés par cet entrebâillement minuscule. Ouverture sur son corps, ce tissu décousu devient une ouverture sur sa vie, sur ce qu’il est en dehors de son travail, cet autre Paul que je n’ai jamais rencontré.

Après la pesée je me sens extraordinairement tranquille, comme si le calme de Paul avait déteint sur moi. Le corps dénoué, le moral au beau, l’esprit au repos, je range posément mes affaires, je discute encore un moment puis je reprends la direction de la vallée.

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2 comments for “Paul

  1. La Vachère
    30 octobre 2011 at 1 h 14 min

    Encore un article qu’il m’aurait plu d’écrire… J’en connais quelques uns des agriculteurs si doux, si tendres avec leurs vaches, leur matériel, qu’on ne rêve que d’être un veau pour passer dans leurs mains.
    Ce sont les mêmes qui caressent les chiens calmement, fermement et tellement doucement, parfois sans y faire attention…

    Etrangement, la majorité des hommes comme eux que j’ai croisés, ils étaient célibataires.

    Comment n’ont-elles pas vu tout ça, les femmes qui les ont croisés ?

    • Philomenne
      30 octobre 2011 at 20 h 51 min

      Parce qu’elles ne les ont pas croisés… vus qu’ils vivent à l’étable ou presque. Si en plus ils sont timides et “taiseux”, c’est un coup à passer toute sa vie avec Môman.

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